Pie XII et la shoah

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Cinci
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Re: Pie XII et la shoah

Message non lu par Cinci » dim. 05 janv. 2020, 15:55

Bonjour,

Je lisais il y a peu le témoignage de René de Naurois (Compagnon de la Libération, etc.) qui avait agi comme aumônier militaire auprès des commandos français de Kieffer, pour toute la durée de la campagne de la libération de la France qui s'était ouverte de le 6 juin 1944 et jusqu'à la fin de la guerre en 1945. Il aura vécu avant sous le gouvernement de Vichy. Et, fait encore plus intéressant peut-être, c'est que parlant allemand, à partir de 1933, il aura eu l'occasion de faire de nombreux séjours dans l'Allemagne hitlérienne. Il s'y trouvait encore à la toute veille de la déclaration de guerre du 1er septembre 1939.

Dans son témoignage, il restitue l'impression qu'aura pu lui faire à l'époque plusieurs personnalités rencontrées, certaines connues et d'autres moins. Lui-même fut assez proche de Mgr Saliège; ce brave évêque qui à lui tout seul aura bien pu sauver l'honneur de l'Église catholique tout entière.


Je veux juste partager ici quelques commentaires de son cru.

Ainsi :

La résistance allemande au nazisme

"Ma famille avait accueilli cet été-là [1933], à Saint-Maurice, un jeune Allemand de Karlsruhe; et à mon tour j'allais passer un mois et demi dans sa famille, chez l'ancien ministre de la République de Weimar, Heinrich Köhler. Durant ces semaines, je découvris l'hospitalité d'une vieille famille catholique du Sud [....] Ce premier séjour comporta de longues courses en Forêt-Noire, conduit par Heinrich Köhler. Je ne pouvais trouver meilleur mentor que ce grand serviteur allemand du Bien public pour m'initier aux événements politiques des deux décennies précédentes. Ancien président du Land de Bade, ou il reprendra du service dès 1945 et jusqu'à sa mort en 1952. Heinrich Kölher avait été ministre des finances de la République de Weimar [...] Köhkler analysait pour moi la crise politique que traversait son pays.

Köhler avait une connaissance approfondie de la doctrine et des projets du nationalisme-socialisme. Je crois qu'il le percevait déjà largement comme une création perverse et même satanique. Jamais pourtant il n'employa de tels mots devant moi. D'abord, en présence d'un étudiant étranger, il ne voulait pas avoir l'air de condamner a priori. Par ailleurs, comme ancien serviteur de l'État, il ne voulait pas dénigrer son propre pays devant un jeune étranger. Très tôt cependant, dès cet été 1933 il se réjouissait ouvertement de l'effort de réarmement britannique.

Ce n'est qu'à l'occasion de séjours ultérieurs, en 1936, que Köhler s'ouvrit plus volontiers à moi. J'avais mûri ... nous nous connaissions mieux. Notre foi catholique nous unissait profondément, et je me sentais plus libre de l'interroger. Tandis que je lui demandais , un jour, comment il voyait le proche avenir, il y eut d'abord un silence, puis il me répondit, en français : "Ach ! ... la barbarie !" Cette réponse tomba comme un aveu devant l'irrémédiable.

J'ai connu les mêmes réserves, les mêmes craintes, chez d'autres Allemands, par exemple, le prêtre et théologien Romano Guardini, figure importante du renouveau intellectuel et spirituel du catholicisme allemand. Il n'avait dédicacé l'un de ses livres - il est encore sur mes rayons. Ensemble, nous parlions ouvertement. Pas plus que Köhler, Guardini n'aurait déclaré à un ami étranger : 'Hitler est un criminel". C'était sous-entendu. L'un des rares hommes qui osait s'exprimer ainsi en public - je ne l'ai su qu'après la guerre - était le maire de Leipzig, Carl Friedrich Goerdeler. Dès 1930, il entreprit de rassembler les opposants et de demander aux puissances étrangères leur soutien pour une conjuration contre Hitler, soutenu par le général Beck, qui avait démissionné dès 1938 de son poste de chef des armées pour protester contre les projets d'agression militaire de Hitler. Tous deux firent partie de la tentative d'attentat du 20 juillet 1944 et furent exécutés après son échec. Goerdeler, quand il connaissait les sentiments de son interlocuteur, demandait un papier et un crayon, et écrivait : "Hitler est un criminel". L'autre sursautait : "Vous êtes fou !" , et aussitôt allumait un briquet pour faire disparaître le papier compromettant. C'était sa méthode pour montrer qu'il n'avait pas peur, pour tenter de rallier d'éventuels résistants.

[...]

Je n'oublierai pas une expérience éprouvante et, hélas, éclairante, qui me confirma dans le sentiment que le nazisme était vraiment d'essence diabolique. J'avais un ami allemand, Kretschner, psychiatre et fils de psychiatre, professeur à l'université de Heidelberg. Je lui avais demandé ce qu'il pensait du cas Hitler. Sa réponse fut un diagnostique sans appel : il le considérait comme un très grand pervers, au sens psychiatrique du terme.

[...]

Dans d'autres circonstances, en 1938, on me fit visiter des propriétés agricoles d'une très grande étendue, en Poméranie occidentale, organisées sur un mode industriel, mais les services de la propagande me proposaient aussi de visiter dans la Ruhr les usines Krupp. C'est là, au coeur de ce symbole de la puissance économique de l'Allemagne, que j'entendis une critique acerbe à l'encontre du régime nazi. Alors que j'attendais d'être présenté au maître des lieux, Krupp von Bohlen, héritier de l'illustre Alfred Krupp, je tentai d'engager la conversation avec sa secrétaire. Celles-ci me questionna sur les grèves de 1936 qui avaient été très commentées en Allemagne. J'expliquai alors que ces grèves, après l'arrivée des socialistes au pouvoir, avaient été vécues comme une épreuve par la France, mais prouvaient du moins que les ouvriers étaient libres ... libres de s'exprimer. La jeune secrétaire se tourna vers moi et me lança dans un très bel allemand :
- Mein Herr, die Freiheit steht über alles. "Ah, monsieur, la liberté est à mettre au-dessus de tout." Je restai stupéfait, mais là s'arrêta notre conversation. La porte s'ouvrit : Krupp, aimable, mais visiblement pressé, entra et me salua. La visite se poursuivit en sa compagnie. Dans une grande salle se trouvait quelques tableaux et au milieu, sur une grande table protégée par une vitrine, j'avisai une très élégante carabine de collection. Je lançai en forme de boutade : - Tiens ... tiens ... Je ne savais pas que vous fabriquiez aussi des armes ... On ne peut pas dire que ma plaisanterie fut appréciée.

[...]

Le nazisme persécutera l'Église, accusée de résister à l'asservissement des esprits, mais la population restait plutôt bienveillante à l'égard du clergé. Mon costume de clergyman me servait de laissez-passer. Si je faisais de plus en plus d'observations, mon espace de liberté, lui, s'amenuisait au fil des mois. Chaque fois que je rentrais de vacance en France, il me semblait que l'air s'était de plus en plus raréfié. Les conversations se faisaient à voix plus basses, plus évasives aussi. Lorsqu'ils échangeaient des informations, les Allemands devaient prendre un luxe de précautions inconnues jusqu'alors. Curieusement, c'est chez un masseur que j'ai trouvé un des derniers lieux ou les discussions pouvaient se prolonger. Cet ami, le Dr Schmidt,avait étudié la médecine indienne, le yoga, et sa réputation était grande auprès de certains hauts responsables nazis; ce qui explique peut-être l'indulgence dont son cabinet faisait évidemment l'objet. Schmidt était un chrétien ardent. C'est allongé sur sa table de masseur pour des douleurs dorsales récurrentes que j'acquis grâce à lui une connaissance plus précise du nazisme et de sa perversité. Je me liai d'amitié avec un de ses collègues, très religieux, qui prit un risque extraordinaire en me conviant à une réunion chez lui. Il y avait là une vingtaine de personnes. Nous avons d'abord prié ensemble; puis il prit la parole : "Il y a dans le régime hitlérien quelque chose d'extrêmement grave, de profondément antichrétien, auquel nous devons toujours prendre garde."

[...]

Parmi les protestations qui s'élevèrent, il y eut celle émouvante et courageuse d'un prêtre de Berlin, le doyen Lichtenberg : il célébra publiquement une messe et demanda à ses paroissiens de prier " pour les chrétiens non aryens et pour les Juifs". Ce prêtre, un esprit libre qui gênait les nazis par sa conduite, me raconta un jour qu'il venait de recevoir un coup de téléphone d'un fonctionnaire nazi. Celui-ci lui reprochait de ne pas assortir les documents qu'il signait du désormais officiel "Heil Hitler'. Il lui avait répondu qu'il préférait à cette formule, celle de "Grüss Gott"- Dieu vous salue - plus adaptée à sa fonction. Il fut condamné, le 22 mai 1942, à deux ans de prison pour délit d'opinion, et mourut en 1943 au cours de son transfert à Dachau où étaient emprisonnés à cette date des milliers de religieux.

J'ai connu un autre prêtre ouvertement hostile au régime nazi : l'abbé Rademacher, professeur de théologie à l'université de Bonn; son admirable visage de vieillard, irradiant la bonté, est resté dans ma mémoire. Nous parlions un jour, de Max Scheler, un de ses auteurs favoris, et j'amenai la conversation sur la tyrannie hitlérienne. Il se leva, fit un geste de la main comme pour écarter un contact malpropre : "Ach ! Das ist nichts ...", "Ah ! tout cela ne vaut rien !" ... et il poursuivit en français cette fois pour écarter le risque des oreilles indiscrètes : "Ce ne sont pas des hommes instruits. Ce ne sont que des ignorants. " Ce qui choquait cet homme fin et cultivé, c'était ce constat : le parti nazi s'était développé en enrôlant une cohorte de demi-soldes, issues des classes moyennes humiliées, d'anciens droit-commun; et ces brutes parvenaient à mettre au service de leur dessein toute une armature intellectuelle, à faire fonctionner toute une machinerie bureaucratique, administrative et technique. Il escomptait un fiasco qu'il souhaitait le plus rapide possible.

Mon état ecclésiastique semblait parfois faciliter les confidences. Certains de mes interlocuteurs se disaient qu'un homme de Dieu ne les trahirait jamais. Ils s'ouvraient donc à moi. Je me souviens d'un couvent de religieuses où je fus hébergé. Au mur j'aperçus un portrait de Hitler. Je ne fis aucun commentaire, mais c'est la supérieure qui tint à me rassurer. "C'est un paratonnerre" me dit-elle. Elle s'expliqua : "Chacune des soeurs de la Congrégation pourra vous le confirmer : nous avons toutes voté contre Hitler lors du dernier plébiscite d'août 1934." Ce vote intervenait après la mort du Maréchal président Hindenburg [....] Or contre toute attente, il y eut beaucoup de votes négatifs, à Hambourg, Berlin et dans les circonscriptions à majorité catholique. "Les nazis l'ont su, ajouta-t-elle, et c'est pour éviter de nouveaux internements que nous affichons ce portrait : il rassure les fonctionnaires du parti qui nous rendent visite !".

Aucun subterfuge toutefois n'a pu empêcher le clergé allemand d'être persécuté à son tour. Comment les nazis n'auraient-ils pas détesté les chrétiens ? Entre eux et nous, il y avait un fossé. L'Évangile enseigne l'amour du pauvre tandis que Hitler prônait la force. Dans les Béatitudes, l'Église enseigne le triomphe de la faiblesse, alors que la nazisme la vomit.

Des religieux engagés

L'encyclique de Pie XI, du 14 mars 1937, condamnait la barbarie et le racisme contenus dans la doctrine nationale-socialiste, avait déchaîné la fureur des nazis. Les nazis ne purent empêcher sa diffusion mais réagirent : les procès pour moeurs et trafic de devises se multiplièrent à l'encontre des catholiques. Faute de pouvoir attaquer l'Église, on tenta de la déshonorer.

Les mesures de vexation, puis les interdictions, se multiplièrent, selon une stratégie habilement organisée, sans affrontement frontal : telle organisation, tel mouvement confessionnel se trouvait interdit en Rhénanie, par exemple, mais la même institution restait autorisée en Silésie ! Telle revue catholique était supprimée en Bavière mais elle continuait d'être éditée et de paraître à Berlin. Sous ces apparences décousues, il s'agissait en réalité d'une véritable "mise au pas" (Gleichschaltung), progressant par paliers ... inexorablement. A aucun moment, les atteintes à la liberté de conscience, de culte, d'expression n'étaient suffisamment violentes et générales pour susciter une protestation d'ensemble. Les ecclésiastiques et les fidèles pouvaient croire qu'ils étaient l'objet de mesures locales et temporaires. Ainsi, Mgr von Galen, évêque de Münster, qui protesta publiquement contre les mesures d'euthanasie prises par le régime, ne fut pas inquiété. En revanche, de nombreux prêtres qui avaient fait connaître les déclarations de résistance de leur évêque furent déportés au camp de concentration de Dachau.

Je voyais bien, jour après jour, les menaces se multiplier. A Düsseldorf, lors de mon passage en 1935, la Gestapo avait arrêté six catholiques dont trois prêtres. Plusieurs revues de cette ville émanant des organisations d'Action catholique de la région rhénane venaient d'être interdites.

Les églises protestantes ne furent pas épargnées. Certaines d'entre elles ne furent pas insensibles à la propagande nazie qui dissimulait ses racines païennes et se donnait par ailleurs des airs conservateurs et patriotes. Bien entendu certains pasteurs se sont élevés contre ces mensonges. Dès 1933, le célèbre pasteur Niemöller avait refusé d'exclure de son Église les pasteurs non aryens. Ce fut le premier acte d'une résistance chrétienne de grande ampleur. Dans le courant de l'année 1938, j'appris que Niemöller avait été arrêté et envoyé dans un camp de concentration non loin de Berlin. Ému par ce drame, je me fis indiquer l'endroit ou habitait Mme Niemöller son épouse. La maison devait être surveillée mais je passai outre mes craintes. Elle me reçut aimablement [...] C'est par Mme Niemöller que j'appris quelques détails concernant la résistance de son mari et les circonstances qui avaient entouré son procès. Niemöller était un ancien officier de carrière, commandant de sous-marin, auteur de nombreux faits d'armes en 1914-1918. Il s'était distingué en torpillant plusieurs bâtiments alliés. C'est pourquoi les juges du tribunal essayèrent de le sauver, tentant d'obtenir de lui une rétractation : "Ne pourriez-vous pas, simplement, vous incliner devant la volonté de notre Führer ?" La réponse de Niemöller fut sans appel : "Je ne me suis jamais incliné devant personne sauf devant Dieu et devant les bâtiments étrangers que je venais de torpiller." Il fut donc envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen, avec - modeste consolation - un statut de prisonnier d'honneur. J'eus l'occasion de le retrouver après la guerre, très amaigri, mais toujours rayonnant.

Le jésuite Albert Delp (1907-1945), auteur d'une étude sur la philosophie de Heidegger, ou le grand théologien protestant Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) feront partie des résistants de toutes opinions politiques, qui se réunissaient entre 1941 et 1943 dans la propriété du comte Helmut James von Moltke, à Kreisau, où se préparera l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Tout deux seront exécutés comme "conjurés" par Hitler en 1945.

Cinci
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Re: Pie XII et la shoah

Message non lu par Cinci » dim. 05 janv. 2020, 22:28

La défaite

"J'étais humilié. Mon pays, celui de Clémenceau, et de Foch, était battu. Vingt ans plus tôt, des centaines de milliers de jeunes gens avaient résisté dans la boue des tranchées pendant des mois, au cri de "On les aura". Notre génération n'avait pas tenu cent jours. Je songeai une nouvelle fois à mes amis allemands anti-hitlériens. Avec la défaite de la France, c'était leur espoir de voir le régime nazi s'écrouler par la défaite qui s'évanouissait. Et pour longtemps. Les armées du Reich paraissaient irrésistibles. A cet instant, je n'aurais pas voulu me trouver en leur présence, affronter leurs regards.

Le 29 juin, je fus affecté à l'état-major du général René Altmeyer. [....] Un soir, le colonel Groussard vint me faire ses adieux. Il était en instance de départ pour une destination mystérieuse. Notre entretien dura quelques minutes : "Naurois, pour moi, la guerre n'est pas finie", me confia-t-il. Nous nous comprîmes sans commentaire, et il me plut de sentir que je n,avais pas seulement un supérieur, mais mieux : un camarade d'armes à qui m'unissait une profonde communion de pensée.

[...]

Une lettre de Mgr Saliège

La vie à Pau était morne. Si près de l'Espagne, une pensée revenait sans cesse en moi : quitter la France pour gagner Londres. J"écrivis à mon évêque, Mgr Saliège, pour lui demander de m'autoriser à franchir les Pyrénées dès que possible. La rédigeant, je me demandai si ma lettre lui parviendrait, ou échouerait sur quelque table d'un bureau de police. Je ne mentionnais pas le général de Gaulle, mais par des périphrases, je lui expliquais que je souhaitais poursuivre le combat : autant dire gagner l'Angleterre.

Aux alentours du 1er juillet, je reçus de Mgr Saliège une réponse à ma lettre. Un billet très court, rédigé de sa main d'une écriture tremblée. Il me disait, les mots sont inscrits à jamais dans ma mémoire :

"Cher ami,
l'âme de la France a plus que jamais besoin d'être sauvée à l'intérieur. Voilà pourquoi je vous dis, sans hésitation aucune, que votre devoir est de rester. Affectueusement à vous.
Jules Saliège, archev. de Toulouse

J'étais effondré, mais pas résigné. Je décidai d'aller le trouver pour le convaincre et emporter sa décision. Un mois après la réception de cette lettre, je me rendis à Toulouse pour me présenter à l'archevêché. Je fus introduit dans le bureau de Saliège. J'étais en uniforme d'officier d'artillerie. En le voyant un peu ramassé sur son siège, je pensai au soldat de la guerre de 1914-1918 qu'il avait été, simple brancardier au dévouement admirable, récompensé par une citation en 1917 ... Je m'approchai, baisai son anneau, comme c'était l'usage avec les évêques. Il laissa entendre une sorte de rugissement : "Cet uniforme de honte ..." Son accent d'Auvergnat résonne encore à mes oreilles - "de honte, de honte. Cette armée en déroute ..."

Devant sa colère, je suis devenu tout rouge, et j'ai baissé la tête. Puis il m"a prit les mains ... comme s'il était ma maman. J'étais très ému, probablement autant que lui. C'était un cri qui lui venait du coeur. Celui de la colère et de l'humiliation. Et rugissant de nouveau : 'Ce n'est pas fini ..."

Puis il passa en revue les perspectives qui s'ouvraient : la résistance des Anglais, l'entrée en guerre possible des Russes, pour ne rien dire de celle - probable - des Américains ... "Eh non, ce n'est pas finit !"

Pas plus que Mgr Saliège, le général Altmeyer, à qui je m'étais ouvert avec franchise de mon projet de gagner Londres, n'y était favorable : "Je vous fais la même réponse, Naurois, il faut suivre le Maréchal ..." Pétain, lui seul, paraissait à ces hommes le bouclier contre les malheurs qui accablaient notre pays. Pour eux, le général de Gaulle, qu'Altmeyer avait côtoyé quand il avait été un éphémère sous-secrétaire d'État à la Défense, n'existait pas. Les faits semblaient leur donner raison : de Gaulle était un homme en fuite qui appelait à la désertion quand il fallait serrer les rangs. Pourtant, au 1er bureau ou je travaillais, un officier de chars m'entretenait volontiers de De Gaulle, qu'il avait connu colonel, spécialiste de l'arme blindée. C'était, disait-il, une personnalité exceptionnelle, ayant élaboré une doctrine d'emploi des chars de combat ... doctrine nouvelle et même révolutionnaire. C'était aussi un penseur, capable de voir loin. Oui, ajoutait-il, le colonel de Gaulle est capable d'imaginer les conditions de la victoire dans une guerre prochaine. Ni l'In ni l'autre n'avions entendu les termes de l'appel du 18 juin [...] Dans réflexion fiévreuse, me revenaient aussi les propos de Barthe-Dejean, un officier que j,avais connu au camp d'Argentières en 1938, qui me décrivait de Gaulle - dont les passages dans les états-majors avaient laissé un souvenir contrasté - comme un homme droit, rigide même, d'humeur désagréable, voire dédaigneuse. Je n'en avais cure. Que m'importait le caractère d'un homme s'Il pouvait sauver notre pays ? Lui seul proposait une perspective à nos jeunes énergies que la défaite laissait sans emploi. Les autres se contentaient de temporiser.


Nos frères juifs

Dans notre région du Sud-Ouest, des laïcs catholiques s'engagèrent dans la protection des Juifs persécutés, comme par exemple Thérèse Dauty, jeune femme courageuse qui venait de terminer ses études universitaires et exerçait comme jeune professeur de lettres. Membre du mouvement de résistance "Libération Sud', elle fut arrêtée en 1941 (elle le sera à nouveau, cette fois par la Gestapo, en fébrier 1942) et interdite d'enseignement. Elle disposait donc, sans l'avoir souhaité, d'un peu de temps. [...] Thérèse Dauty rapporte dans une note que Saliège venait de recevoir du Vatican des crédits destinés à libérer le plus de détenus possibles afin de les soustraire à ce qu'on nommait alors pudiquement le "transport" : l'envoi en camp de concentration en Allemagne ou en Pologne. La mission de Thérèse Dauty comportait donc des visites à l'intérieur des camps et également de savantes manoeuvres pour tenter de soustraire des prisonniers, des enfants en particulier, au sort qui leur était promis. De retour, Thérèse raconta à l'évêque des scènes déchirantes ou les internés la suppliaient : "Pouvez-nous nous éviter d'être livrés à Hitler ?" L'un de ses récits les plus émouvants raconte ce qui advint le 8 apût 1942 : ce jour-là des femmes de tous âges furent jetées ous un soleil accablant pour gagner à pied une gare ou les attendait un convoi de déportation. Un mot revint aux oreilles de Thérèse qui le répéta à Saliège : "Qui donc prendra notre défense ? Qui parlera pour nous ?"

Quelques jours plus tard, l'archevêque - indigné ! - rendait publique sa célèbre protestation du 23 août 1942 sur le sort des Juifs. Cette "Lettre sur la personne humaine" fut lue dans la plupart des églises de son diocèse et diffusée dans plusieurs pays de l'Europe occupée :

:Que des enfants, que des femmes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que des membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle [...] Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes [...] Tout n'est pas permis contre eux [...] Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d'autres. Un chrétien ne peut l'oublier."

Le 26 août, une autre protestation épiscopale suivit, celle de Mgr Théas, évêque de Montauban. Sa lettre parvint dans toutes les paroisses pour être lue à la messe du dimanche par une moyen aussi efficace que prudent [...] D'autres prélats réagirent, tels Mgr Delay, archevêque de Marseille, et le cardinal Gerlier à Lyon [...] Quand il me fut donné de rencontrer le cardinal Gerlier, je n'hésitai pas une seconde et tentai de lui transmettre tout ce que je savais. Gerlier n'avait interrompu : "Mais, monsieur l'abbé, je me suis longuement entretenu de tout cela avec le Maréchal, et celui-ci m'avait répondu : "Ce sont des questions que nous réglerons lorsque nous serons entre nous [c'est à dire après la guerre]" ! Cloué sur place par cette réponse dont j'espérais qu'elle relevait de l'inconscience et non du cynisme, je n'osai insister ... Fort heureusement, sous la pression des événements, quelques mois plus tard, le cardinal Gerlier protesta lui aussi avec courage contre les rafles et les déportations de Juifs.

L'archevêque de Toulouse quant à lui, constitua dans son diocèse et ses alentours des filières de sauvetage [...] Des Juifs furent cachés au Grand Séminaire , à l'Institut catholique et dans toutes les maisons religieuses sollicitées pour héberger des enfants. Dans l'une de ces maisons, Saliège et Courrèges firent entrer une cinquantaine de petites filles juives qui passèrent là un an ou deux. Le message de l'évêque à la Supérieure était simple : "Vous mentirez ma soeur ... ! Jamais on ne devait découvrir que ces enfants sont juives. Vous ne chercherez pas à les convertir ... mais elles recevront toutes des patronymes de chrétiennes." Le recteur de l'Institut catholique de Toulouse, Bruno de Solages, fournissait lui-même des actes de baptême afin que les enfants ne fussent plus soumis aux lois antisémites. Grâce à Solages, avec l'aide de l'abbé Decahors et de l'abbé Carrières (qui seront arrêtés et déportés tous les trois), la "Catho" devint le refuge de nombreuses personnalités exposées. L'endroit accueillait des réfugiés et on leur procurait des cachettes, on favorisait les évasions, en accord avec Mgr Saliège. La bibliothèque dirigée par l'abbé Martimort abritait de nombreuses personnalités menacées pour des raisons raciales ou politiques, dont certaines étaient bien connues : ainsi, Vladimir Jankélévitch, professeur de philosophie à Toulouse jusqu'au moment ou Vichy l'exclut de l'université en octobre 1940. La décision lui fut signifiée par le doyen de la faculté qui manifesta ouvertement son désaccord aux étudiants mais obtempéra. Dès qu'il apprit la nouvelle, Bruno de Solages revêtit tous les insignes de sa prélature - sa large ceinture d'un violet éclatant en particulier - et rendit visite à Jankélévitch, à 3 heure de l'après-midi, à l'hôtel ou il s'était réfugié, place du Capitole, afin de signifier publiquement son soutien moral au philosophe. D'autres personnalités furent abritées ailleurs dans des couvents : Jean Cassou, Julien Benda [...]

La visite de l'amiral Darlan

A Uriage, l'école était hébergée dans un très vieux château ou avait vécu Bayard. Le site était magnifique, entouré de montagnes. Nous vivions tant bien que mal dans un esprit de "résistance légaliste" si l'on peut dire. [...] le 2 juin 1941, un lundi de Pentecôte, l'amiral Darlan, sans y avoir été invité, vint visiter Uriage. Il tint à se faire présenter tous les instructeurs de l'École. Je refusai de me mettre sur les rangs pour éviter d'avoir à lui serrer la main. Aumônier de l'École, je ne faisais pas officiellement partie des instructeurs qui, eux, ne pouvaient faire autrement que de l'accueillir. [...] Darlan prononça une conférence ou il justifia la politique de l'État français - la collaboration - et tint des propos très durs envers les alliés, allant jusqu'à dire qu'il souhaitait la victoire de l'Allemagne ! Je le revois évoquant avec suffisance un souvenir de jeunesse [...] Il vitupéra enfin ceux qu'il nommait avec dédain "les curés" dont l'influence sur la société française gênait vraisemblablement sa politique. Pour modèle de ce que devait être leur rôle dans un pays, il prit l'Allemagne, ou Hitler les avait mis au pas ! Pendant toute son allocution, je l'écoutai le regard fixe, les bras croisés, sans broncher, sans applaudir, sans sourire ...

[...]

Sous le prince esclave

Au fil des mois, la situation en France était devenue plus claire [...] Le Maréchal Pétain n'était plus seulement le "vainqueur de Verdun" ; il était l'homme qui subissait. [...] Il était devenu ce que Gaston Fessard appellera un prince-esclave, le dépositaire d'une légitimité illusoire et sous tutelle. Bruno de Solages ne pouvait supporter cette imposture : que l'homme du renoncement soit qualifié au pays de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc, de "providentiel". J'entends encore sa réponse : "Providentiel ? ... Judas aussi fut un homme providentiel !"

Vivre dans un pays occupé par une force tyrannique et ou se maintient une souveraineté intermédiaire dont le pouvoir s'amenuise chaque jour un peu plus, aurait nécessité de la part du pays un grand discernement - moral et spirituel - qui a fait défaut; comme il avait fait défaut avant Munich.


---------------------

[après Noël 1942, arrivé à Londres via l'Espagne et ensuite Gibraltar ...]

Aumônier militaire

Sitôt libre sur le sol anglais, je m'étais empressé en effet d'aller me présenter à mon supérieur, aumônier interarmes, le chanoine Olphe-Gaillard. Il était originaire de Grenoble et avait été un brillant officier d'aviation pendant la guerre de 1914-1918, décoré de la croix de guerre. A Londres, Olphe-Gaillard avait reçu ses pouvoirs canoniques du cardinal Hinsley, archevêque de Westminster, et exerçait les fonctions de directeur de l'aumônerie militaire pour les trois armes, Terre, Mer et Air, en Grande-Bretagne.

On ne peut évoquer l'Église catholique en Angleterre sans s'arrêter un peu sur ce prélat, Mgr Hinsley, qui faisait l'admiration de Churchill. Il avait pleinement épousé la cause de la liberté en Europe et dans le monde; et le premier ministre, avec sa nature passionnée, aimait retrouver une ardeur semblable - devotion to duty - chez le chef de l'Église catholique en Angleterre. Hinsley avait d'ailleurs manifesté dès la fin de l'année 1940 sa sympathie pour la France de la manière la plus inattendue pour un Britannique, en déclarant : "L'esprit de la France n'est pas écrasé, l'esprit de Jeanne d'Arc vit toujours , et vaincra !" Dès le mois de décembre 1941, il avait repris des propos de Mgr Saliège à l'occasion d'une messe à laquelle assistaient des représentants des nations étrangères et le général de Gaulle :

"C"est l'avenir de l'esprit chrétien, dit-il, qui se joue en ce moment et peut-être pour des siècles. Beaucoup de prêtres, beaucoup de catholiques ne le voient pas. Voilà pourquoi je les préviens, je les avertis officiellement. C'est pourquoi, moi, archevêque de Westminster, je m'associe aujourd'hui à cet avertissement significatif; [...] nous, dans cette cathédrale, nous nous unissons au peuple de Toulouse et à son Pasteur suprême dans une prière ardente pour la délivrance de la France et des nations asservies." Comment de telles paroles ne me seraient-elles pas allées droit au coeur ?


Le représentant du Saint-Siège

A l'inverse, je garde un souvenir mitigé de ma visite protocolaire auprès du représentant du Saint-Siège à Londres, Mgr Godfrey. Le chanoine Olphe-Gaillard avait approuvé cette visite, sans d'ailleurs se faire d'illusions sur le résultat : "Il n'est pas très aimable, m'avait-il confié. D'ailleurs, il nous dédaigne un peu, nous, les aumôniers des Forces Françaises Libres". De fait, l'accueil fut glacial. Le Délégué apostolique fut d'abord heurté par le fait que je ne portais pas le col romain réglementaire. D'autres part, il voulait absolument que je puisse fournir des documents signés de mon évêque, ne comprenant pas que je n'aie pas traversé l'Espagne avec un celebret à mon nom, moins encore signé de Saliège ! Je tentai de lui expliquer les circonstances de mon départ, les risques encourus ... En vain ! Son Excellence ne se départit pas de cette raideur protocolaire. A la fin pourtant, il m'interrogea :

- Vos soldats sont-ils pieux ?
- Pas très pieux, répondis-je, en éclatant de rire ... Enfin ... comme tous les soldats du monde.
Il daigna sourire poliment; et ce fut tout.

J'ai longtemps réfléchi sur les étranges réserves de Mgr Godfrey : je pense qu'il appartenait à cette catégorie de religieux britanniques, heureusement peu nombreux, qui ne voyaient comme ennemis que le communisme soviétique et pensaient sans doute, de ce fait, comme François Mauriac en 1938, que Hitler était le dernier rempart contre le bolchévisme. Mgr Godfrey paraissait souhaiter que les Français restent solidaires des Allemands par la collaboration pour consolider cette barrière entre la Russie et le monde occidental. C'était contester tout l'intérêt et la valeur de la Résistance française à l'hitlérisme.

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Fée Violine
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Re: Pie XII et la shoah

Message non lu par Fée Violine » lun. 02 mars 2020, 11:42

Archives sur Pie XII : « Ceux qui espèrent de terribles révélations vont être déçus »
https://fr.aleteia.org/2020/03/01/archi ... tent=NL_fr



Sur KTO :
Pie XII - Sous le ciel de Rome 1/2
Film (À la TV uniquement)

Ce lundi 2 mars, le Vatican rend totalement public l'accès aux archives du pontificat de Pie XII, de 1939 à 1958. A cette occasion, KTO vous propose de retrouver ce film sur la vie de celui qui fut élu pape quelque mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale, et dut faire face à la tourmente. Le film commence en 1943, alors que Pie XII lutte pour sauver Rome de la destruction… En deux parties : le lundi 2 mars à 20h40 et le lundi 9 mars à 20h40

Lux Vide Productions – Réal. : Christian Dugay (2018).

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Nanimo
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Re: Pie XII et la shoah

Message non lu par Nanimo » mer. 04 mars 2020, 5:23

L’action de Pie XII est d’autant plus connue que, outre les archives déjà publiées par le Vatican sur cette période sous Paul VI, « les archives françaises, italiennes, britanniques ou encore américaines, nous ont déjà beaucoup appris », assure Frédéric Le Moal. « Elles constituent certes des sources indirectes, mais elles décrivent toutes la même attitude de Pie XII : une attitude réservée, une prise de parole mesurée, un silence assumé mais une action clandestine de sauvetage. À aucun moment Pie XII n’a été le pape d’Hitler. Il a toujours été fermement hostile au IIIᵉ Reich. » (réf. Aleteia, 01 mars 2020)

L'attitude de Pie XII est tout à fait cohérente : si vous protégez des gens pourchassés, en l'occurrence des Juifs, il vaut mieux ne pas trop attirer l'attention, d'autant plus si vous avez en face de vous une meute anti-chrétienne comme l'étaient les nazis, prêts à vous sauter dessus au moindre écart.
Lest we boast
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