Le maître de la vigne et le salaire universel

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menochios
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Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par menochios » ven. 05 juin 2020, 11:17

J'ai entendu récemment la parabole du maître de la vigne dans une lecture radiophonique. Et peut être de l'avoir entendue en dehors de mes contextes habituels, ce texte m'a frappé comme jamais. Cette parabole est d'une modernité stupéfiante. On pourrait la transposer telle qu'elle devant une grande surface de bricolage, avec un lingot d'or.
Elle m'a conduit à une réflexion en lien avec l'actualité que je souhaiterais soumettre à votre sagacité. Ce raisonnement qui me trouble, je souhaiterais l'éprouver.

Ce qui m'a d'abord surpris, c'est que je n'ai pas ressenti, cette fois, de proximité avec les ouvriers protestataires de la première heure.
La récompense est telle que seul un esprit mesquin la marchande. Une pièce d'argent pour couper des sarments ! Les ouvriers de la première heure prétendent ils le mériter ? C'est un salaire juste ? Non. C'est une récompense au delà de toute espérance. L'argent n'a aucune importance. Il ne doit pas en avoir. Il faut désapprendre à penser en toute chose en argent et en nombres.

La Grâce ne se mesure pas, elle ne se calcule pas en coût journalier moyen et ROI de la pénitence.
A tous ceux qui auront suivi le Christ, il sera tout accordé. Même aux ouvriers de la onzième heure.

Mais au delà, ce qui m'a intrigué dans cette parabole, c'est son commencement : le maître de la vigne vient, et vient encore chercher les ouvriers qui attendent ou qui se décident tard. Et même ceux qui mentent ostensiblement. Il est déjà venu trois fois, et il reste des ouvriers inemployés ? "C'est que personne ne nous a loués" répondent ils. C'est qu'ils faisaient autre chose, oui. Mais le maître ne pose pas de questions et il les embauche.

Le monde industriel finissant ne nous donne qu'une utilité : consommateur, c'est à dire destination finale de la marchandise. Recycleur, et qui a encore le défaut de ne pas recycler assez vite. Les forges d'incineration seraient plus efficaces pour faire disparaître ces beaux iphones rutilants que les poches arrière de nos jeans où nous sommes obligés de les casser un par un. Même comme consommateur, désargenté, peu efficace, la machine n'a pas besoin de nous.

J'avais été très frappé, sur un autre forum, par une phrase qui me semblait résumer la situation :
'On vous donnera deux hectares de terre dans un coin perdu, l'équivalent du RSA, un accès au système de santé. Puis oubliez nous et qu'on vous oublie".
Il me semble qu'il y a là quelque chose de très vrai dans l'indifférence avec laquelle on considère les surnuméraires. Ne nous y trompons pas, il ne s'ait pas de quelques marginaux, il s'agit de l'immense majorité de la population.

Et dans cette phrase, se dessine en creux le salaire universel : l'indifférence glacée. La totale indifférence à ce que sont les gens ou à ce qu'ils font. On leur tirera une ligne de crédit, et qu'ils se débrouillent, qu'ils nous laissent seuls avec nos artifices comptables et les qulques centaines de milliers de serviteurs qui sont eux indispensables.
Pour le reste...

A tous, le même. Voilà en quoi ce salaire universel a un rapport avec la pièce d'argent d'une lecture terre-à-terre de cette parabole. Mais tandis que le maître de la vigne prend soin et recueille, l'autre version exclut.

Alors il faut revenir au maître de la vigne, le maitre de toutes choses vient chercher encore et encore. Nul n'est de trop. Chacun a son rôle et sa place. et se rappeler que les paroisses avaient aussi été construites pour être des entités viables, en interaction. Une paroisse pour extraire la glaise, une paroisse pour les potiers.
Le maître de la vigne ne nourrit pas par charité, il emploie. C'est à dire qu'il oeuvre au milieu des hommes.
Où Dieu m'a mis, je tiens.

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par cmoi » ven. 05 juin 2020, 13:38

Bonjour Menochios,
j'ai suivi le cheminement de votre méditation et vous remercie de l'avoir partagée.
Au début j'étais "parti" sur les vignerons homicides (lue récemment), et puis j'ai vite rectifié...
C'est une parabole très riche que la vôtre ici et que j'aime beaucoup, pour laquelle j'ai pas mal de "représentations" mais différentes des vôtres..
Ce qui fait que j'ai dû un peu m'accrocher, mais j'ai bien entendu tous les échos....
Il faudra que j'y revienne maintenant que j'ai "l'oreille habituée", car je ne saurais pas quoi dire, sauf une chose et que j'ai bien sentie :
Cette grâce qui parfois nous tombe dessus à travers un texte sacré et qui lui donne un relief et une force extraordinaires.
Je voulais vous dire que je m'en réjouis pour vous.

Certaines d'entre elles me sont personnellement inoubliables (sur d'autres textes...) si bien qu'ensuite il y a une période où les reprendre semble soudain si fade.
Ce n'et pas toujours le cas bien sûr, mais je voulais vous avertir...
A mon sens : il faut attendre avant d'y revenir, ou alors, comme vous semblez l'avoir choisi, en extraire le suc jusqu'à la dernière goutte.
Mais bon, il peut y avoir d'autres alternatives... Merci en tout cas de m'avoir rappelé ces grâces...

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par Carolus » ven. 05 juin 2020, 20:46

menochios a écrit :
ven. 05 juin 2020, 11:17
menochios :

J'ai entendu récemment la parabole du maître de la vigne dans une lecture radiophonique. […]
Merci de votre réflexion concernant cette parabole, cher menochios. :)
menochios a écrit :
ven. 05 juin 2020, 11:17
menochios :

[…]
Mais au delà, ce qui m'a intrigué dans cette parabole, c'est son commencement : le maître de la vigne vient, et vient encore chercher les ouvriers qui attendent ou qui se décident tard. Et même ceux qui mentent ostensiblement. Il est déjà venu trois fois, et il reste des ouvriers inemployés ? "C'est que personne ne nous a loués" répondent ils. C'est qu'ils faisaient autre chose, oui. Mais le maître ne pose pas de questions et il les embauche.
D’après vous, dans cette parabole il y a « même ceux qui mentent ostensiblement », n’est-ce pas ?
Mt 20, 6-7 Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : “Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?” Ils lui répondirent : “Parce que personne ne nous a embauchés.” Il leur dit : “Allez à ma vigne, vous aussi.”
Le maìtre « trouva d’autres qui étaient là »

Est-ce que ces « autres qui étaient là » se décident tard ou est-ce que personne ne les a embauchés avant cinq heures ❓

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par cmoi » sam. 06 juin 2020, 10:41

Je m’aperçois que je ne vous ai donné aucune indication sur les résonances que le texte trouve en moi…
Un florilège non exhaustif :
  • Donner le goût et encourager au travail, au détriment de l’oisiveté
    Rattraper les inégalités dues à la chance ou au hasard
    Ne pas polémiquer sur la façon dont chacun occupe son temps… (ce qui n’est pas contradictoire avec votre supposition de « loisir » ou de « fin de recherche » : il faut rester pragmatique)
    Ne pas se décourager
    Notre valeur ne dépend pas d’un emploi
    L’homme reste une ressource, la seule, et à ce titre, il a droit au respect
    Injustice et inégalité sont deux choses différentes
    Le « non sens » de la jalousie : ceux au chômage aussi avaient pu l’être de n’être pas retenus
    La liberté de chacun s‘arrête à la responsabilité (et non la liberté) des autres, et vice versa
    La bonté (avec le sens de la justice) est un critère pour devenir un chef
    Un chef ne doit pas se laisser impressionner : ni par les circonstances (pourquoi avait-il encore besoin d’ouvriers à la onzième ?) ni par les revendications
    IL arrive que le salaire reçu soit relatif à l'aide apportée (il fallait finir avant le soir, cela devenait de plus en plus problématique...) plus qu'à l'effort fourni
    Conséquence du précédent : un chef n'a pas à se justifier ni donner toutes ses raisons, il peut (doit ?) "en garder pour lui"
    Il faut un "lieu de rencontre" qui soit neutre pour l'offre et la demande

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par menochios » sam. 06 juin 2020, 18:27

Merci cmoi, de votre lecture. Vous avez raison, cette grâce est assez extraordinaire. Votre réflexion me fait réaliser que ce n'est pas étonnant que ce texte entre tous m'ait autant marqué, et qu'il le fasse maintenant. C'est un peu déstabilisant.
Merci pour votre avertissement. Je m'en souviendrai.
Quant à vos propres commentaires, que je vous remercie d'avoir partagé, Je ne peux que reconnaitre une approche différente, et un même attachement au texte, ce qui fait toute la richesse de l'échange. J'aurais souhaité, si vous le vous le voulez bien, quelques éclairages sur un point : "La liberté de chacun s‘arrête à la responsabilité (et non la liberté) des autres". Il y a là quelque chose que vous avez saisi que je ne comprends pas.
Pour la parabole des vignerons infidèles, je n'ai pas encore osé m'en approcher. Même si cette pierre qu'ont rejeté les bâtisseurs me poursuit depuis plusieurs années.


Carolus, pour répondre rapidement à vos deux questions : oui et oui.
Comme je le comprends, les ouvriers de la onzième heure n'étaient pas là lors des premiers passages du maître de la vigne. A chaque fois, il embauche tous ceux qu'il trouve. Comment donc n'ont ils pas été embauchés avant ?
Peut être sont ils arrivés plus tard, par paresse. Peut être servaient ils un autre maître qui n'a pas tenu promesse. Ou bien ils étaient déjà sur la place et ont dédaigné l'offre. "Moi ? Tailler la vigne ? Je suis compagnon maçon !" Il y a en tous cas une raison cachée.
Ce qu'ils répondent à la question du maître de la vigne n'explique rien. "C'est que personne ne nous a embauchés". C'est une tautologie "Nous cherchons du travail parce que nous n'avons pas de travail."
Il y a des causes à cette situation, qu'ils ne veulent pas exposer. Mensonge par omission.

Mais le maitre de la vigne ne regarde que leur attitude présente. Ils sont là, et c'est ce qui compte. Alors il leur dit de venir.
C'est une situation que l'on vit souvent en entretien d'embauche. Ceux qui sont là ne disent pas tout. Ils cherchent à se faire bien voir. Ils sont prêts à tout dire pour ne pas être rejetés, et il ne sert à rien de relancer d'une question, tout ce qu'on obtiendrait serait un mensonge plus gros.
Aussi cette situation qui sonne très juste pour des gens embauchés à la journée. Plus le temps passe, moins le maître explique les choses. Aux premiers ouvriers, on expose les conditions. Une pièce d'argent. Au mitan du jour, on leur promet "ce qui sera raisonnable". Le soir venu, "Allez, venez." Sous-entendu vous recevrez ce que je vous donnerai. Pour des ouvriers payés à la journée, c'est une négociation sous la menace de la misère. Cette scène, c'est du vécu. A l'époque, au delà de la parabole, elle avait certainement un sens très concret pour ceux qui l'entendaient. Il faut un vrai effort pour l'entendre dans un monde de CDI et d'assurance chômage. Le denier du jour, c'est le pain du lendemain.

Je crois que ces textes qui restent vivants après tant de siècles font aussi partie des preuves du miracle de la Foi,
Où Dieu m'a mis, je tiens.

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par gerardh » sam. 06 juin 2020, 18:56

__

Bonjour Menochios,

Cette parabole s'appelle plutôt "la parabole des ouvriers de da 11ème heure".

Deux précisions un denier n'est pas à ma connaissance une pièce d'argent, mais correspondait au salaire d'un ouvrier pour une journée. D'autre part je ne crois pas que les ouvriers inoccupés du verset 7 aient été des menteurs.

Dans le royaume des cieux, la récompense n'est jamais un droit. Tous sont des esclaves inutiles selon Luc 17 v. 10 ; personne ne mérite rien. Tout dépend de la grâce souveraine de Dieu et chacun reçoit ce qu’il lui faut pour vivre, indépendamment de son travail. D'autre part, les ouvriers de la onzième heure ne sont-ils pas en réalité les moins favorisés de tous? Ils ont manqué l'occasion et la joie de servir ce bon maître pendant la plus grande partie de la journée. Dans l'histoire des voies de Dieu, les premiers ouvriers tombés d'accord avec le maître représentent Israël sous le régime de l'alliance; ceux de la onzième heure nous parlent des «nations» (les non-juifs), objets de la grâce de Dieu. De plus en distribuant l’argent, il commence par les derniers. Ainsi, les derniers sont devenus les premiers, et les premiers les derniers.

En effet, cette parabole est encadrée par deux versets presque identiques, mais inversés. On aura alors remarqué que les paroles « ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers » sont dans l’ordre inverse de celles du début de la parabole. Là il était écrit : « Mais plusieurs qui sont les premiers seront les derniers, et des derniers seront les premiers » (Matthieu 19:30). La raison de cette inversion semble résider dans ce que les paroles du début parlent de l’échec de l’homme, et il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des premiers deviennent des derniers. Mais les paroles à la fin de la parabole dévoilent l’infini de la grâce de Dieu, qui peut faire que des derniers deviennent des premiers. Quelle paix profonde de s’appuyer sans réserve sur cette grâce !

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par cmoi » sam. 06 juin 2020, 20:59

Bonjour Menochios
J'aurais souhaité, si vous le vous le voulez bien, quelques éclairages sur un point : "La liberté de chacun s‘arrête à la responsabilité (et non la liberté) des autres". Il y a là quelque chose que vous avez saisi que je ne comprends pas.
Votre demande va nous faire approfondir davantage le sujet, j'y consens volontiers.
Ce n'est pas selon moi du seul fait de sa bonté que le maître a agi/décidé comme il l'a fait, il a d'ailleurs résisté à la demande des premiers d'avoir plus !
Il ne l'a pas fait par plaisir, pour affirmer son autorité, ni par une certaine jouissance de sa propre liberté.
Il l'a fait en conscience et pour assumer sa responsabilité.
Il a tenu sa part du contrat, qui était fixé en fonction de ses dépenses et de ses recettes estimées.
L'évolution de la situation l'a obligé à réexaminer les choses autrement, quand il allait réembaucher.
Après tout, peut-être que les premiers ne travaillaient pas assez vite, sûrs de leur place ! Mais peu importe même cela...
Ce qui lui permet de donner à chacun la même somme, certes ne relève d'aucune contrainte, pas même économique, sinon qu'il avait dû prévoir assez de bénéfice pour que cela ne lui soit pas une perte, et que l'embauche des derniers avait du sens en soi
(voir le point : "il arrive que le salaire..." etc.)
S'il a été le seul employeur sur la place pour tous, cela lui donnait une responsabilité sociale vis à vis de tous.
Ceux employés au dernier moment, étaient-ils responsables de n'avoir pas été employés au début ?
Même si la réponse est oui, il convenait de fermer les yeux du moment qu'ils attendaient encore une embauche quand plus personne ne l'aurait jugée avantageuse. C'est qu'ils étaient dans le besoin. Il fallait donc promouvoir le travail. Et maintenir cette attitude pour ce qu'elle avait de juste dans le service rendu.
Voir mon autre point : rattraper l'effet chance ou du hasard. Ou on pourrait dire encore : c'est l'intention qui compte.
Je gage qu'il aurait su sanctionner ceux qui voyant sa distribution auraient fait exprès la fois suivante de ne pas être embauchés à la première heure !
Il avait la responsabilité d'une exploitation, son choix relevait de sa conscience, de la façon dont il entendait donner sens à sa place dans la société et à l'influence qu'elle lui permettait d'avoir.
Sa bonté signifiait beaucoup pour tous, dans des situations diverses et personnelles, parce qu'elle était sous contrôle et que nul n'en pourrait abuser.
Ce qui la permettait n'était pas sa liberté, cela n'aurait eu aucun sens, mais son sens des responsabilités car elle renvoyait chacun à sa place et son rôle social.
En sens inverse : la responsabilité de l'ouvrier est de faire le travail qui lui est donné quand il lui est donné. D'ailleurs, les derniers n'avaient rien négocié... Il les en a remercié (en cela il était libre).
Il aurait eu tort de donner plus aux autres : il aurait perdu sa crédibilité.


Je me permets de changer de sujet, car ce que vous avez écrit là :
menochios a écrit :
ven. 05 juin 2020, 11:17
J'avais été très frappé, sur un autre forum, par une phrase qui me semblait résumer la situation :
'On vous donnera deux hectares de terre dans un coin perdu, l'équivalent du RSA, un accès au système de santé. Puis oubliez nous et qu'on vous oublie".
Il me semble qu'il y a là quelque chose de très vrai dans l'indifférence avec laquelle on considère les surnuméraires. Ne nous y trompons pas, il ne s'agit pas de quelques marginaux, il s'agit de l'immense majorité de la population.


Et dans cette phrase, se dessine en creux le salaire universel : l'indifférence glacée. La totale indifférence à ce que sont les gens ou à ce qu'ils font. On leur tirera une ligne de crédit, et qu'ils se débrouillent, qu'ils nous laissent seuls avec nos artifices comptables et les quelques centaines de milliers de serviteurs qui sont eux indispensables.
Pour le reste...
Car cela me fait penser à un autre fil où je suis intervenu (et d'autres...) dernièrement et qui est encore en cours, traitant des rapports entre l'Eglise et l'état.
J'ai un peu peur que ce qui y a été convenu de l'appeler "la doctrine traditionnelle de l'Eglise" (d'avant Vatican II), où l'on favorise clairement la religion catholique au niveau de la loi, des écoles, des tribunaux, des affectations de postes importants, etc. aurait abouti à quelque chose d'un peu similaire, et que ce n'est pas souhaitable...

Je l'indique ici, sans préjuger que vous en soyez ou non d'accord, et ne voudrais pas que cela pollue la réflexion sur cette belle parabole, si riche...
En fait, nos analyses ne sont pas si étrangère que cela l'une de l'autre...
Je ne sais pas si j'ai été bien clair dans mon explication sur la liberté/responsabilité... N'hésitez pas à y revenir...

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par Fée Violine » sam. 06 juin 2020, 21:40

gerardh a écrit :
sam. 06 juin 2020, 18:56

Deux précisions
un denier n'est pas à ma connaissance une pièce d'argent, mais correspondait au salaire d'un ouvrier pour une journée.
Mais si Gerardh, un denier est une pièce d'argent
https://fr.wikipedia.org/wiki/Denier_(monnaie)

ce qui n'est pas incompatible avec le fait d'être le salaire d'une journée.

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par cmoi » sam. 06 juin 2020, 22:54

Gerardh, je n'avais pas lu votre contribution..
Sans vouloir empiéter dessus et son rappel d'une interprétation traditionnelle, vous me donnez envie de préciser quelque chose que j'ai omis et qui d'ailleurs la renforcera - et éclairera ce que j'avais écrit entre temps..
Ce patron est un fin pédagogue. S'il avait d'abord commencé de payer les premiers, ils auraient récriminé en voyant que les autres recevaient pareil et les autres les auraient approuvés au nom de la justice.
En procédant à l'envers, d'abord certains ont dû partir heureux avant qu'il paye les premiers, .
Ensuite, quand il paye les premiers, les autres restés s'aperçoivent que ce qu'ils ont eu "en plus" est cadeau (et non le fait d'un patron qui n'a pas le sens des réalités). Ils s'en réjouissent au lieu de s'associer à la plainte d'injustice.
Et le fait qu'il ne les en ait pas prévenus joue en sa faveur.
Il savait très bien ce qu'il faisait... ,
.

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par menochios » mer. 17 juin 2020, 16:39

J'ai été un peu trop enthousiaste sur la valeur de la récompense. Reconnaitre le denier comme le prix normal de la journée de travail d'un ouvrier est largement admis. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il s'agit d'une justification auto référencée. Quelle autre trace avons nous du paiement de journaliers agricoles au temps du Christ - hors les Testaments eux même ?
Et dans l' Apocalypse, Jean s'indigne que le denier ne paye qu'une mesure de blé ( une grosse louche ), et l'inflation de plusieurs siècles est passée par là. Une grosse louche de blé pour un journalier agricole dans des temps de trouble, c'est déjà beaucoup.
J'en reste à ma première intuition : le salaire versé et généreux pour tous. Cette récompense doit être généreuse, sinon la réclamation des ouvriers prend un autre sens, et le maître de la vigne, au lieu de donner à tous au mieux de ce qu'il peut, voilà qu'il sombre dans le moins disant de l'offre et la demande, perversions de nos siècles.


Merci Gerhard d'avoir élargi le périmètre de compréhension. Ce que je crois comprendre, c'est qu'il n'y a pas de récompense selon une logique humaine.
C'est très difficile à accepter pour l'esprit humain qui recherche justement des justifications. Mais c'est ainsi que fonctionne le monde. Les voies de Dieu sont impénétrables. Au sens où l'esprit humain ne peut les comprendre. Ce n'est pas une question de puissance, c'est une question de nature. On ne peut pas comprendre, nous ne sommes simplement pas équipés pour celà. Une fourmilière installée sur un caisson de basse n'entendra jamais la musique.

C'est d'autant plus difficile à accepter que nous sommes instinctivement portés à rationaliser. Devant ce dilemne : deux choix. Soit la rationalisation plus ou moins absurde ( il a dû beaucoup pêcher pour être puni ) Soit l'obéissance aveugle ( c'est écrit ). En termes sociaux : le code de loi qui tente de tout prévoir, ou bâtir une figure omnisciente et lui confier le soin de nos problèmes. L'enseignement du Christ est justement une rupture avec cette alternative. Il ne vient pas renforcer la Loi du Temple. Il ne vient pas non plus la remplacer par son règne temporel.

Cmoi, vous vous êtes comme moi instinctivement placé au côté du maître de la vigne. Ce qui m'amène à la question qui me tarabuste dans notre échange : à qui cette parabole s'adresse t'elle ? Et c'est plus dans cette direction que vous avez poussé votre réflexion. Ce n'est pas la même chose d'enseigner l'obéissance à des possesseurs d'esclaves et la justice à des travailleurs journaliers. Justice au sens où on l'entendait autrefois, c'est à dire la volonté de donner à chacun ce qui lui est universellement dû. Dû en fonction de ce qu'il est possible d'obtenir, en fonction des ses besoins et non de ses désirs. Je dirais même contre ses désirs. Ainsi ceux qui réclament plus, poussés par l'envie, se voient opposer une fin de non recevoir, et un enseignement. Peut être est ce ce aussi une leçon de cette parabole pour ceux amenés à organiser le travail : amener tous ceux qui se présentent, et faire du travail même une occasion de s'élever.

En poussant dans cette direction, la réflexion devient plus difficile. Elle n'a plus le texte pour la guider. J'ai l'impression de m'en éloigner de plus en plus. Au risque de lui faire dire ce qu'elle ne dit pas, ou de me perdre dans les commentaires.
Où Dieu m'a mis, je tiens.

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Riou
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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par Riou » mer. 17 juin 2020, 17:28

Bonjour,
Puisque cette parabole est mise dans la section "économie", il me semble qu'on peut en extraire quelque chose sur ce thème : les ouvriers raisonnent sur le modèle d'une justice distributive, qui quantifie les mérites et donne à chacun en fonction de la quantité de ses mérites. Si je travaille 8 heures, et que mon collègue, pour le même travail qualitatif, touche le même salaire que moi alors qu'il n'a fait que 4 heures, j'aurais spontanément tendance à penser que c'est injuste. Car je raisonne sur le modèle de la justice distributive : à chacun en fonction de ses mérites, de ses efforts. Mon collègue doit donc toucher deux fois moins que moi, en toute logique, puisqu'il a travaillé deux fois moins que moi. Et c'est un peu comme ça que les choses arrivent en économie sur notre lieu de travail.

La parabole veut nous enseigner que le Règne de Dieu n'est pas soumis à ce principe humain de justice. Que la récompense soit la même pour tous quel que soit les "mérites" nous indique peut-être que la grâce est purement gratuite, inquantifiable, incommensurable car surabondante, à un point tel qu'elle est une qualité qui se donne toute entière, sans comparaison de soi liée à l'amour propre ("moi j'ai plus de grâce que mon voisin", "moi j'exige plus de bonté de la part de Dieu et moins pour les autres, car je suis plus méritant que les autres", "moi je suis prioritaire car je suis là depuis longtemps"). La justice distributive, très humaine et légitime dans l'ordre du réel auquel elle s'applique, ne convient pas à la surabondance de l'amour. La parabole met en garde contre cette tendance à projeter nos principes de justice en politique et en économie sur la justice de Dieu, car ce serait soumettre Dieu à nos critères humains. Or, il s'agit d’accueillir la volonté de Dieu, et pas de lui imposer la nôtre en fonction de nos critères. Et c'est ça le but de la parabole : nous introduire dans un milieu très humain, qui nous est familier (on parle de maître, de rémunération, de travailleurs, de notre quotidien en somme), pour mieux mobiliser nos habitudes de pensée et de perception. Il est évident, dans une telle parabole, que celui qui a travaillé 5 fois plus pour le même travail devrait toucher beaucoup plus que celui qui a travaillé 5 fois moins. Mais la pédagogie de Jésus intervient ici : oui, c'est vrai, dans un cadre social et économique humain, vous avez raison, mais moi je vous parle de l'économie de l'amour, qui n'est pas tout à fait la même que l'économie que vous connaissez, basée sur la satisfaction des intérêts et les calculs pratiques en tout genre. Ainsi Jésus s'introduit dans nos habitudes de vie pour les subvertir de l'intérieur (c'est la définition étymologique de "l'insolence", sans voir quelque chose de péjoratif dans ce mot), afin de faire sentir concrètement que dans l'amour de Dieu, il est question de quelque chose qui nous transcende et qui doit inviter chacun à méditer sa condition et sa manière de voir qui lui est propre. Il opère une conversion du regard par ce procédé: nos principes sociaux et économiques ne sont pas la mesure de toutes choses, car une Mesure supérieure dépasse et renverse tout ça. La joie de voir un homme entrer dans le Royaume est infinie, et il n'est pas question ici de plus et de moins ou de concurrence, mais de joie éternelle, de qualité, de communion.
Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers : on ne peut pas mieux dire que le Royaume n'est pas un lieu de concurrence (beaucoup d'apôtres se demandaient qui était le plus grand dans le royaume). L'amour propre, le souci concurrentiel de comparaison, et tout ce qui rend le moi esclave de soi-même et des autres, n'ont pas leur place dans le Royaume des cieux, qui libère l'homme de ces préoccupations passionnelles pour l'ouvrir sur autre chose de bien différent. L'orgueil concurrentiel n'a pas sa place dans le royaume des cieux : il semble que la morale "économique" du texte va dans ce sens.

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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par gerardh » mer. 17 juin 2020, 22:17

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Bonsoir Menochios,

Comme l’a indiqué Riou, le vrai sujet de la parabole est la grâce de Dieu. Ainsi que l’étymologie l’indique, la grâce est gratuite. Elle s’exerce non seulement auprès de ceux qui ne la méritent pas, mais aussi à ceux qui méritent une condamnation de Dieu à cause de leurs péchés. Le thème du travail, ou du nombre d’heures de travail n’est qu’une façade pour illustrer la grâce.
Menochios a écrit : Et dans l' Apocalypse, Jean s'indigne que le denier ne paye qu'une mesure de blé ( une grosse louche ), et l'inflation de plusieurs siècles est passée par là. Une grosse louche de blé pour un journalier agricole dans des temps de trouble, c'est déjà beaucoup ;
Je suppose qu’il fait référence à une phase de jugement des hommes où la nourriture viendra à manquer, et où donc les denrées seront hors de prix. Mais pour le chrétien, là où le péché abondait, la grâce a surabondé.
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Re: Le maître de la vigne et le salaire universel

Message non lu par cmoi » lun. 22 juin 2020, 4:15

Bonjour Menochios,

pour répondre à votre question, cette parabole s'adresse à nous qui sommes des ignorants et pour nous dévoiler comment cela fonctionne dans le royaume de Dieu (bonne nouvelle=évangile).
Elle nous apprend quelles attitudes conviennent ou ne conviennent pas dans ce royaume, sans même qu'il soit nécessaire de préciser lesquelles. Elle nous prouve ainsi (comme toutes les autres) que nous en portons déjà en nous l'intuition juste, qu'il ne nous faut que nous "mettre en situation" ce à quoi servent les évangiles : nous apprendre comment et pour n'importe quelle situation.
Il est normal que je m'intéresse à la personne qui représente Dieu, car le connaître est le but de notre vie, l'objet de notre amour, et que réussir à l'aimer c 'est l'imiter. Le connaître, c'est Tout connaître... et avoir la bonne grille de discernement.

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