Le Voltaire de Xavier Martin

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Cinci
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Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 06 juil. 2014, 15:27

J'ai pris plaisir à comparer ce que Xavier Martin rapporte de Voltaire après ce que j'aurai pu trouver d'abord chez l'essayiste canadien John Saül, et au sujet du seigneur de Ferney justement, dans un de ses ouvrages.

D'abord :

«... de nos jours, il est difficile d'évaluer l'impact que Voltaire eut sur ses contemporains. Il connut une renommée inégalée au XVIIIe siècle. Bien qu'il ne fut pas un philosophe, pas plus qu'il ne proposat de système philosophique, ses idées marquèrent l'évolution du monde occidental presque jusqu'à la fin du XIXe siècle. Sa vie fut un tissu de contradictions. Il était consummé par l'ambition sociale et la cupidité. Pur produit de la classe moyenne, il perdit une bonne partie de son existence à tenter de se faire accepter par l'aristocratie tout en s'efforçant de devenir un courtisan accompli.

[...]

Les pamphlets et les romans qu'il écrivit par la suite [après son séjour forcé de deux ans en Angleterre] s'édifièrent sur un art de l'ironie et du ridicule que Swift avait été le premier à perfectionner, mais dont Voltaire sut faire des armes populaires invincibles. «Tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux», disait-il. Ses Lettres philosophiques, publiées en 1733, furent l'un des premiers grands coups portés aux pouvoirs publics. Quant au Siècle de Louis XIV, il donna naissance à la méthode historique moderne. Voltaire entreprit des recherches scrupuleuses pour rédiger cet ouvrage qui traite non d'un roi mais d'une société.

[...]

Faute d'avoir influencé les monarques et les hommes de pouvoir qu'il avait approchés, Voltaire se tourna vers les citoyens, devenant ainsi le champion des droits de l'homme, l'avocat le plus habile des réformes concrètes. «Il faut avoir pour passion dominante l'amour du bien public» : voilà qui résume en peu de mots les vingt dernières années de sa vie. Il inonda l'Europe de pamphlets, de romans et de poèmes, tous d'inspiration politique.»

Source : John Saül, Les bâtards de Voltaire. La dictature de la raison en occident, p. 10


  • versus
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La vérité ? point trop s'en faut

«... morale et vertu ? Voltaire écrira :«Mon coeur et mon esprit ont toujours tout sacrifié à ce que j'ai cru la vérité». Candeur émouvante, d'une étourdissante virtuosité du mensonge. Tout sacrifié ? Ce serait trop dire. On ne plaisante pas avec la hiérarchie des valeurs. Bien avant il disait «commencer à faire plus de cas du bonheur de la vie que d'une vérité», et mordicus il s'y tiendra. Michel Hennin, résident de France à Genève, et familier de la gentilhommière de Ferney, le présentera comme «tenant plus que personne à son repos et à ses richesses» (Hennin à Bertin, 27 octobre 1774, D19164). Il généralisera :«J'ai vécu avec ceux qu'on appelle les philosophes et je vous proteste que je n'en ai pas trouvé quatre qui donnassent leur diner pour toutes les vérités du monde» (idem)

C'est vrai en gros et dans le détail. Ayant des ennuis avec la censure, Buffon décrète avec sagesse «qu'il vaut mieux être plat que pendu», et modulera sa rhétorique en conséquence. Montesquieu avouera : «Je voudrais bien être le confesseur de la vérité; non pas le martyr.» Voltaire n'en pense pas moins. Laconisme exemplaire :« Il y aurait de la folie à être le martyr de la vérité» (Voltaire, Besterman) Avertissement à d'Helvétius : «Éclairez les hommes. mais soyez heureux»; ce mais, bien sûr, dit beaucoup de choses. [...] Tout cela il le dit en privé. Plus circonspect, ce qu'il publie sur le sujet va dans le même sens. Du poème sur la loi naturelle (1756) :

  • La paix enfin, la paix que l'on trouble et que l'on aime,
    est d'un prix aussi grand que la vérité même
Le goût de la vérité est si peu premier chez ce type d'auteurs, que La Mettrie l'épicurien par excellence a pu écrire : Une erreur agréable vaut mieux que cent tristes vérités (Discours sur le bonheur, 1750)

En bref Voltaire, quoi qu'un jour il en dise, n'a pas toujours tout sacrifié à la vérité. Force est de dire qu'il en est loin. Cet historiographe approximatif n'indiquait-il pas : «Je ne veux que des vérités utiles» (Voltaire à d'Argental, 16 juillet 1756) ? Son collaborateur Collini s'est avéré impressionné par le spectacle de Voltaire oeuvrant à une modeste Histoire universelle : «Cet ouvrage aurait effrayé tout autre historien que le nôtre» mais «Vous savez qu'on a jamais fait d'histoire aussi aisément. et à meilleur marché» moyennant surtout «quelques coups de pinceau qui font de temps en temps le tableau de l'univers à peu de frais. Tout cela n'a rien coûté à notre historien. Comme le le dit aujourd'hui un spécialiste de Voltaire : «Son histoire ne s'embarrasse pas d'une érudition pesante». Ni d'un refus du parti pris. C'est sereinement qu'il professait, à l'intention des commanditaires russes de son Histoire de Pierre le Grand, «qu'en disant la vérité on peut toujours la présenter sous un jour favorable». Je ne veux blesser, leur affirmait-il admirablement, «ni la vérité ni la délicatesse de votre cour». Il le confirmera, disant des sources à lui transmises par l'entourage de la tsarine Élisabeth : «J'en ai supprimé tout ce qui pouvait être défavorable, et j'en ai tiré tout ce qui pouvait relever la gloire de votre patrie» (Voltaire à Schouvalov, 24 mai 1761).

Les études voltairiennes, fréquemment de nos jours, prêtent un peu à sourire en s'adonnant à la besogne d'édulcorer les imperfections de cet étrange historiographe.

Mais de son temps, ses propres amis ne cultivaient pas ce genre de scrupule. L'Histoire de la Guerre de 1741 en cours de confection ? Mme de Graffigny : «Il y aura bien des menteries, mais elle sera belle» (Mme de Graffigny à Devaux, 13 mars 1746). L'Histoire d'Allemagne, à laquelle le bruit court qu'il travaillait ? D'Argens confie à d'Alembert : comme pour le Siècle de Louis XIV, et plus encore probablement, «il compilera et abrégera ce qu'en ont dit les historiens, il dira du mal de ces mêmes historiens qu'il aura pillés, et étranglera les matières; il hasardera quelques anecdotes, dont il ne se sera instruit qu'à demi; il mêlera à cela quelques traits d'épigrammes, et il appelera cet ouvrage l'Histoire d'Allemagne» (D'Argens à d'Alembert, 20 novembre 1758)

Quant à Mme du Deffand ce n'est que par allusion qu'elle fait valoir ses réticences, mais elle le fait savoir directement à l'intéressé : «Quoique l'esprit philosophique soit bon à tout [manière de dire qu'elle ne le croit guère], je n'aime pas qu'on le fasse trop sentir dans l'histoire; cela peut rendre les faits suspects et faire penser que l'historien les ajuste à ses systèmes» (Mme du Deffand à Voltaire, 25 juin 1764). Ajoutons cet avis amusé de Montesquieu : «Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.» (Montesquieu, Cahiers 1716-1765) Le point final à ce dossier, Voltaire l'a mis lui-même peu de mois avant sa mort; il a valeur d'aveu : «Pour l'histoire, ce n'est après tout qu'une gazette. La plus vraie est remplie de faussetés; et elle ne peut avoir de mérite que celui du style [...] C'est donc à la littérature qu'il faut s'en tenir» (Voltaire à Frédéric II, 6 janvier 1778) »


Source : Xavier Martin, Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières (1750-1800), 2006, p.22 [/color]
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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 06 juil. 2014, 15:42

Un mépris des hommes inimaginable

«... quant à l'effusion de fraternité envers le semblable, on s'interrogera. Sans doute faut-il nuancer un peu (et au surplus il détestait son propre frère). Une chose est sûre : Voltaire sans cesse fait profession de mépriser la masse de ses semblables. Tout spécialement s'il les tient peu pour ses semblables. Ce détail touche au fond du problème.

A Mme du Deffand il vantera «le plaisir noble de se sentir d'une autre nature que les sots». Oui, d'une autre nature. Or les sots sont légions. Les non pensants, il le répète, sont l'écrasante majorité. «La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations.» (Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie) Le reste est le vulgaire, dit-il à d'Helvétius (il prêche un converti). Un pour cent donc. Encore s'agit-il d'un chiffre destiné à la publication. En aparté, l'estimé est plus sévère. Deux hommes d'esprit pour mille crétins ? La statistique est du roi de Prusse Frédéric II, l'ami de Voltaire. Encore était-ce un jour de bonté. Le roi révisera ce chiffre à la baisse; division par deux : «un homme sur mille» apte à penser. Or le philosophe Voltaire n'en concède pas tant, puisqu'il avance : «cinq mille pensants sur dix millions», ce qui nous fait descendre à 0,5 pour mille, et il ne se berce pas d'illusions : «Ainsi la multitude sera toujours composée de bêtes brutes.» Sur ses vieux jours, à l'expérience, il aura aussi l'honnêteté de réviser l'estimation très à la baisse et glissera de l'infime à l'infinitésimal : «Le genre humain pensant, c'est à dire la cent millième partie du genre humain tout au plus» - encore un maximum.

Le siècle affectionne ce genre de supputation, souvent plus restrictives encore. Selon d'Holbach, grand rationnaliste, «Il n'y a qu'un très petit nombre d'individus de l'espèce humaine qui jouissent réellement de la raison ou qui aient les dispositions et l'expérience qui la constituent». Contrairement à d'Holbach, Louis-Sébastien Mercier, futur conventionnel, chiffre l'estimation : «Il y a en Europe cent trente-six millions d'hommes, et dans ce nombre sont au plus trois cent cinquante penseurs qui s'occupent du bonheur de l'espèce». - heureuse espèce. Le mérite-t-elle ? Voltaire méprise résolument le genre humain. Et il conseille à ses amis d'en faire autant. «Portez-vous bien, éclairez et méprisez le genre humain», recommande-t-il affectueusement à d'Alembert. Entendons bien qu'un peu de mépris ne suffit pas. Ce que prescrit quinze ans plus tard au même ami l'homme de Ferney instruit par l'âge, c'est positivement «beaucoup de mépris pour le genre humain» (Voltaire à d'Alembert, 8 avril 1771)

La chose en nos livres est peu ébruitée : l'esprit des Lumières cultive le mépris comme un des beaux-arts.

Voltaire, sur ce point beaucoup mieux que sur d'autres, a l'immense mérite de prêcher d'exemple, et sans lésiner. Ce conseilleur (de beaucoup de mépris, non pour tel et tel, ou pour quelques uns, mais sans lésiner pour tout le genre humain) paie de sa personne. Le thème de la petite élite de sages, de loin supérieure au reste des hommes, et bien pourvue matériellement, et qui esthétise en se moquant d'eux, est chez lui «structurant» quant à la doctrine et à l'existence. Le monde, estime-t-il, «est un composé de fripons, de fanatiques et d'imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé qu'on appelle la bonne compagnie; ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain : c'est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits.» (Voltaire, 1761) On l'a noté : la richesse est un critère sine que non d'appartenance à la fleur du genre humain.

[...]

Il adviendra même à Mme du Deffand de voir dans l'enrichissement du philosophe un critère d'authenticité de sa philosophie, sinon même «le» critère, puisque à propos d'esprit, elle demande à Voltaire : «Savez-vous Monsieur ce qui me prouve le plus la supériorité du vôtre et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ? C'est que vous êtes devenu riche» (Mme du Deffand à Voltaire, 28 octobre 1759) C'est là qu'elle voit «une philosophie bien entendue». Leur ami commun, le président Hénault, lui en écrit autant : le confort des vieux jours de Voltaire, c'est «ce qui prouve la vraie philosophie» (Hénault à Voltaire, 2 mai 1764) Le moraliste Joseph Joubert, ancien proche de Diderot, médite un peu tard ce phénomène, avec son laconisme coutumier pingre de verbes : «Les hommages rendus à l'or par la philosophie. Son estime pour les richesses, son attention à rehausser les professions lucratives. L'argent leur sembla une dignité [...] Plutus fut leur divinité» (J. Joubert (1754-1824) Carnets, 6 août 1804)»


Source : Xavier Martin, Idem, pp.12-13
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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 06 juil. 2014, 15:46

A l'endos du livre :

Le discours sur Voltaire est gravement lacunaire : il tait en effet, ou estompe beaucoup ce qui, chez lui, dément l'image de l'inlassable promoteur de la tolérance et de l'humanisme. C'est ce qu'oeuvre à montrer le nouvel ouvrage de Xavier Martin.

Poursuivant dans les sources du XVIIIe siècle, les investigations tenaces qui ont donné déjà des fruits inattendus, l'auteur met au grand jour la face ou les facettes ordinnairement cachées du roi des philosophes : mépris réfléchi des humains en masse, ainsi qu'en détail (il répétera que les Calas sont des imbéciles), haine de nombreuses catégories, souvent morbide, jusqu'à certains fantasmes d'extermination (relativement aux Turcs, relativement aux juifs ...), accointance policières et gouvernementales dont il use pour réduire au silence les jeunes auteurs irrespectueux à son endroit (jusqu'à les faire embastiller lorsqu'il le peut), orgueil social, allergie maladive à la contradiction, délire verbal contre Rousseau, goût anormal pour le néant, acharnement pathologique contre les morts à la consternation de ses propres amis, etc.

Truffé de citations fréquemment saisisantes et strictement référencées, ce livre aisé à lire jette une lueur inattendue, qui donne beaucoup à réfléchir, sur l'humanisme des Lumières et sur l'image un peu flattée qu'à l'ordinnaire on en propose.

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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » jeu. 10 juil. 2014, 2:12

John Saül

Sur l'affaire Calas :

«... il fut condamné par le magistrat municipal, puis par le parlement de Toulouse. Le 10 mars 1762, il subissait le supplice de la roue. Une méthode qui consistait à dénuder la victime, à lui lier les bras et jambes écartés sur une grande roue de chariot couchée à terre. Un ou deux hommes entreprenaient de lui briser les articulations et les os l'un après l'autre, avec une barre de fer. Devenus pliables, les membres étaient ensuite entrelacés avec les rayons. Pour finir, on remettait la roue en position verticale et on laissait agoniser le malheureux. Calas mourrut en protestant de son innocence. Une telle condamnation signifiait aussi que sa famille perdait tous ses droits civils, ainsi que ses biens.

Douze jours plus tard, la veuve de Calas alla trouver Voltaire pour le supplier de l'aider. Il avait soixante-huit ans, il était le dramaturge le plus populaire d'Europe. En France, une menace permanente d'emprisonnement pesait sur lui. Quelque temps auparavant, il avait abandonné le service de Frédéric le Grand de Prusse [voir le prochain extrait] pour s'installer à Ferney, à la frontière franco-suisse, d'où il invectivait ceux qui attiraient son attention.

La première réaction de Voltaire aux supplications de Mme Calas fut de penser que son mari était coupable. Sa haine de la religion organisée l'incitait à craindre le pire des sectes. Il fit néanmoins une enquête sur l'affaire et fut convaincu qu'une grave injustice avait été commise. Il écrivit à ses relations parisiennes - ministres, courtisans, parlementaires - les priant d'intervenir. Ceux-ci ne manifestèrent guère d'enthousiasme.

Ce fut là un tournant dans la vie du philosophe. Peut-être le plus important de tous. Il prit personnellement en charge l'«affaire Calas», et se répandit en invectives tous azimuts.

Voltaire inventa le concept d'opinion publique, en quelque sorte, en montrant comment celle-ci pouvait être mise à contribution pour une bonne cause. Au lieu d'aborder l'affaire d'en haut, comme le faisait généralement les philosophes du XVIIIe siècle, il se mit au niveau des réalités de la vie humaine. Il imposa l'idée qu'on pouvait transformer certaines affaires judiciaires émouvantes en de grandes batailles qui créeraient des précédents et obligeraient à une réforme d'envergure.

En un an, Voltaire fit de l'affaire Calas le sujet de discussion par excellence dans l'Europe entière, et le malheur de Jean Calas prit des proportions mythologiques. Voltaire poursuivit résolument son attaque. Il fallut deux ans pour obtenir la révision du procès. Le 9 mars 1765, trois an et demi après l'exécution de Calas, les quarante juges de la cour d'appel de l'hôtel de ville de Toulouse le disculpaient à l'unanimité. Les hommes et les femmes d'Europe pouvaient voir et comprendre que justice avait été faite. [...] Quant à Voltaire, il n'était plus considéré comme la mouche du coche dans l'arène politique. Il était désormais le défenseur de Calas et, partant, le champion de la justice

Source : J.Saül, Les bâtards de Voltaire, p.342
  • versus
«... remarque utile : la fameuse tolérance voltairienne est confirmée comme idéal, mais replacée en perspective. Il est à savoir qu'elle roule en tandem avec le mépris. Notable occurence, cette indiscrétion de Mme du Deffand survient en fin d'affaire Calas, un an après le Traité sur la tolérance (1763). Tolérance et mépriser. On songe à Voltaire disant par derrière de la veuve Calas, «qu'elle est une petite huguenotte imbécile», dans une phrase que censure Condorcet, en trop pieux éditeur de sa correspondance. Et Voltaire récidive, recommandant Mme Calas à d'Alembert, en la prévenant : «C'est une huguenotte imbécile». Il est donc à souhaiter qu'elle se montre peu, pour l'efficacité du battage d'opinion. Et il vaudra mieux par compensation «il faudra surtout que ce soit un homme intelligent qui la conduise chez les juges en grand deuil.»

De l'opportunité que cette «imbécile» ne se montre guère, le philosophe veut contribuer à la convaincre. C'est négligemment sous la signature de son secrétaire, et en arborant sa titulature de «comte de Tournay» qu'il se donne la peine de l'en persuader. Nous le savons d'une autre nature que les sots, donc que les petites huguenottes imbéciles. Et Calas lui-même n'était qu'un marchand d'étoffes; Voltaire méprise les gens de métier.

Tous les Calas au demeurant, dans la coulisse, sont aussi taxés d'imbécilité. «Les Calas sont, comme vous l'avez peut-être déjà ouï-dire, des protestants imbéciles» (Voltaire à d'Argence, 21 août 1762) Ils ont même été assez imbéciles pour se contredire et se parjurer, ce dont il convient d'effacer la trace et Voltaire s'y emploie. Il ment par omission lorsqu'il relate l'affaire. Il le faut bien pour compenser la maladresse de cette nichée de protestants imbéciles, dont la mésaventure est surtout, à ses yeux, le combustible d'une campagne d'opinion. Le mensonge actif y pourvoir aussi, puisqu'il convient en aparté, cinq ans plus tard :«Les juges des Calas ont été trompés par de faux indices, moyennant quoi le meurtre des Calas est une affaire très pardonnable». La vérité oblige à dire qu'il en a toujours été convaincu. «J'ai toujours été convaincu qu'il y avait dans l'affaire Calas de quoi excuser les juges» (Voltaire à de Lacroix, 4 septembre 1770); ces juges que pourtant, obsessionnellement, il ne cesse d'appeler des «assassins en robe noire». Les spécialistes de Voltaire entretiennent sur ce point du dossier un silence oppressant.

Source : Xavier Martin, Voltaire méconnu, p. 202

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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » jeu. 10 juil. 2014, 3:03

[prochaine extrait]

«... la haine à chaque page ... Cet échange insigne entre le roi Frédéric de Prusse et d'Alembert, et un tel accord quant à la noirceur de l'âme de Voltaire, entre deux des hommes du tout premier rang parmi ses relations étroites, doivent être tenus pour éminement significatifs.

Certes, le roi était prévenu contre Voltaire. Depuis longtemps. Le séjour de Voltaire près de lui en 1750-1753 - Frédéric II a fait de lui son chambellan - s'est terminé en catastrophe. L'insupportable chambellan, fidèle à son charisme propre, a cumulé les zizanies et les scandales, du fait notamment de sa jalousie envers le savant Maupertuis, président de l'académie de Berlin. Sèchement congédié après avoir craint de demeurer piégé, Arouet a filé comme un rat. Mais un guet-apent l'attendait à Francfort-sur-le-Main. Par le fait des agents du roi de Prusse Freytag et Schmidt, lui et sa nièce Mme Denis venue à sa rencontre y ont été l'objet, en juin et juillet 1753, des pires vexations (séquestration, humiliation, brutalité et spoliation) Commentaire de Scheffer le diplomate suédois : «Le voilà guéri de la folie d'avoir des cordons et des clés de chambellan, de souper avec les rois et de se croire un seigneur de leur cour.» Guéri de cela sans doute, mais non du traitement. Les effets secondaires ne sont pas anodins. La cicatrice ne se refermera pas. Le chambellan désaffecté est mort de honte. Le commensal du roi en ses soupers intimes, chassé à la trique comme une bête puante, au su de l'Europe hilare !

Un peu perfide envers Voltaire, son ami d'Alembert fera savoir à Frédéric sans trop tarder (il parle de «Sa Majesté») :

  • «j'aimerais contribuer à effacer, à affaiblir du moins les idées désavantageuses qu'elle a conçu avec justice de quelques hommes de lettre de ma nation».


Et il est vrai que Frédéric, à la faveur de l'expérience, aura pu juger sur pièce quant au premier d'entre eux; à tout le moins il aura cru pouvoir le faire. Dès 1751, on l'entend estimer le grand littérateur «méprisable pour son caractère», il voit en lui (et le lui dit) «un homme vindicatif» et entêté à poursuivre ceux qu'il prend en haine, «maniant impudemment calomnies et mensonges pour propager sataniquement, avec ivresse, la zizanie : à peine berlinois, il a commencé par vouloir brouiller tout le monde par des mensonges et des calomnies infâmes dont il ne rougit pas». L'heure étant venu de récapituler, le roi prend même le risque d'une hyperbole dénuée d'obligeance : «C'est le scélérat le plus traître qu'il y ait dans l'univers (il est vrai que Voltaire ne fait rien à moitié)» Il avance «que Voltaire contre Maupertuis, a pris parti pour le savant suisse König (autre académicien de Prusse) alors qu'il hait autant l'un que l'autre. Il assure «craindre tout des calomnies et infamies de ce ''méchant fol'' et il fait en sorte qu'on sache partout que l'intéressé s'étant rendu odieux à tout le monde par ses fourberies, ses friponneries et méchancetés, le roi a été obligé de le chasser ne s'estimant que trop puni d'avoir fait du bien à un fol qui se trouve le plus ingrat et plus méchant des mortels.» [...]

A son sujet, il conclura : «C'est bien dommage qu'avec tant de talents ce fol soit si méchant et si tracassier.» (Frédéric II à sa soeur; 21 novembre 1754)

p.80


«... force est d'avouer comme l'intolérance de Voltaire confine volontier au pathologique. Mme de Graffigny, qui l'approche à Cirey chez Mme du Châtelet en 1738 est des plus nettes à cet égard :«Il est vrai qu'il est plus fanatique que les fanatiques qu'il hait». (17 décembre 1738) L'avis vaut d'autant plus qu'envers et contre tout, elle est sa grande admiratrice, et que ce travers de l'intolérance, elle ne le signale que dans le but de l'excuser. Elle confiera aussi du château de Cirey, écrin du grand homme durant tant d'années :«Je ne sais pas d'endroit dans le monde où il soit moins permis de dire ce qu'on pense et où on soit forcé de dire ce qu'on ne pense pas». L'explication est circonstanciée «A moins que vous disiez toujours oui à la prévention qui parle seule, vous êtes sûre d'une réponse ricaneuse et méprisante, si vous échappez à la brusquerie.»

Le témoignage est instructif. Cirey : un des hauts lieux où est censé avoir levé l'esprit nouveau. La prévention du philosophe, apprenons-nous d'excellente source, «parle seule». La pensée y est strictement caporalisée. Il est conseillé, sous peine de mécompte, de dire toujours oui. Si vous dite non par accident, vous vous exposez à la brusquerie ou au ricanement.

Voltaire, notera Frédéric II l'observant à loisir, «dogmatise toujours».

[...]

Son voisin le savant genevois, le savant philosophe Charles Bonnet [...] :

  • «Cet homme est fort pour la tolérance; c'est qu'il en a grand besoin. Mais cet apôtre de la tolérance est-il fort tolérant ?» ( Bonnet à von Haller, 24 avril 1759)
A l'expérience, victime lui-même des procédés inélégants de celui qu'il dénomme «l'infatigable polygraphe de Ferney» : «On a répondu cent fois à ses objections et il les reproduit toujours comme si elles étaient demeurées sans réponse. Il tronque les passages et puis il les oppose avec confiance à ceux qu'il veut combattre [...] Voltaire parle sans cesse de tolérance et il est le plus intolérant des hommes envers ceux qui ne pensent pas comme lui, et surtout ceux qui osent le moins du monde le critiquer.» (Bonnet à Spallanziani, 18 septembre 1776)

Autre appréciation de Bonnet sur Voltaire :« Il détruit, et ne fertilise pas.»

Mme de Graffigny fournit d'autres détails. Faisant état du fanatisme du grand homme à l'égard de l'abbé Desfontaines et du poète Jean-Baptiste Rousseau, qui constituaient alors ses cibles attitrées : «C'est une chose terrible que le fanatisme de cet homme sur l'abbé et sur Rousseau. Je sors d'une conversation terrible là-dessus. Ô faiblesse humaine ! il n'a ni rime ni raison quand il en parle». Bref, c'est un cas, et il en est d'autres, où le mépris ne le rassasie pas. La haine le tient, puisqu'il y perd rime et raison. En rétorsion à un récent et venimeux Préservatif publié contre lui par Voltaire, l'abbé Desfontaines donnera une virulente Voltairomanie, qui s'en prend notablement au «narcissisme maniaque» de l'écrivain lui-même. Or, justement Mme de Graffigny corroborant d'autres témoignages, indique aussi relativement au philosophe que «dès qu'on le contrarie il est malade». Et elle fournit à ce sujet des précisons intéressantes pour la médecine. Lorsque Voltaire reçoit des lettres qui ne lui plaisent pas, rapporte-t-elle, «il fait des cris affreux, tombe dans des espèces de convulsions.» (4 février 1739) Sa nièce Mme Denis convient franchement que son oncle est «un fol». Elle le sait «étourdi et colère comme un dindon» (1er mai 1753)

p.108

La haine appelle la haine. En Prusse même, l'écrivain attaqua Maupertuis avec tant de bassesse et de haine que celui-ci en est venu à le menacer de mort par écrit - «ouy madame, ouy», comme dit Voltaire, le coeur battant à sa bonne amie Mme de Bentinck (10 avril 1753) Fréderic se plaindra de recevoir au même jour [...] des lettres de Maupertuis et de Voltaire, remplies d'injures qu'ils se disent. Moyennant quoi ni l'un ni l'autre ne monte vraiment dans son estime; du moins le subodore-t-on à la façon dont il s'exprime à leur sujet : «Ils me prennent pour un égoût dans lequel ils font écouler leurs immondices» [...] Maupertuis et Voltaire : le plus grand savant de France contre l'homme de lettres le plus prestigieux. L'affiche est somptueuse. L'empoignade est sauvage. Et l'arbitre royal est prussien.

L'intolérance, le fanatisme des philosophes français du XVIIIe siècle, avaient frappé les visiteurs venus de loin, et visiblement plus admiratifs à leur arrivée que sur le départ.

L'historien anglais Gibbon qui les a fréquenté un peu plus de trois mois, en 1763, chez Mme Geoffrin, chez Helvétius et chez d'Holbach, note dans ses Mémoires : «Je ne pouvais approuver le zèle intolérant des philosophes et encyclopédistes amis de d'Holbach et de Helvétius. Ils prêchaient les principes de l'athéisme avec le sectarisme des dogmatiques et vouaient les croyants au ridicule et au mépris. Chez cet écrivain anglais si maître des nuances, les mots ont leur poids : zèle intolérant, dogmatisme, sectarisme.

Après l'Anglais, le Suisse, l'Italien, témoignage d'un Suédois. Séjournant à Paris peu après, un prince éclairé, imminent roi de Suède sous le nom de Gustave III, donne à sa mère ses impressions :« J'ai déjà fait connaisance avec presque tous les philosophes : Marmontel, Grimm, Thomas, l'abbé de Morellet, Helvétius; ils sont plus aimables à lire qu'à voir.» Ce trait rappelle les mots de Mme de Choiseul qui appréhendent «l'animadversion des gens de lettres» comme «la plus dangereuse des pestes». Indiquant :«Je ne veux de société avec eux que dans les livres et je ne les trouve bons à voir qu'en portrait». Le défaut révoltant de ces homme à l'en croire, c'est l'orgueil indécent, une exhibitionniste autosatisfaction.

«c'est qu'ils n'ont aucune modestie et qu'ils se louent eux-mêmes avec autant de complaisance que leurs admirateurs pourraient le faire» (Gustave III à sa mère,15 février 1771)

Le duc de Choiseul avec agacement confie à Voltaire que «quand le grand philosophe d'Alembert a parlé, il faut se soumettre.», et d'ajouter - franchise touchante d'un grand ministre : «La vanité du grand d'Alembert me pue au nez.» (3 mai 1765)

Rousseau, en son Contrat Social, fait au passage dénonciation de l'orgueilleuse philosophie. Il résumera dans ses Rêveries son expérience vécue des philosophes modernes «qui ardents missionnaires d'athéisme et très impérieux dogmatiques n'enduraient point sans colère que sur quelques points que ce pût, on osât penser autrement qu'eux.»

Une orgueilleuse intolérance des philosophes ? A tort ou à raison, à l'expérience de la Terreur, certains s'en souviendront.

Richer de Sérizy, durant la Convention thermidorienne, frais émoulu des viviers de Fouquier-Tinville, évoque les doctrinaires du siècle des Lumières comme «gonflés de sophismes et d'orgueil».

Au coeur du Directoire, l'écrivain La Harpe, ci-devant philosophe et «poulain» de Voltaire, qui annonçait en lui «un des piliers de notre église», et qui de lui était appelé dans ses courriers «Mon cher Papa», soit «Papa grand homme», dénoncera sans aménité, rétrospectivement, l'orgueil de la philosophie, non sans préciser :
  • «Jamais un philosophe du XVIIIe siècle n'a dit ni de dira, j'ai tort; cela est moralement impossible.»
C'est qu'entretemps le thuriféraire de «Papa grand homme» a fait retraite et conversion dans les cachots de la Terreur. A cet éclairage, et tout bien pesé, il ne voit rien de clair dans les systèmes philosophiques du XVIIIe siècle, «que la volonté de détruire, et l'orgueil de dominer par l'opinion». Propos d'un homme, redisons-le, qui en était et s'en souvient - il dit les nôtres - et de surcroit avait un lien privilégié avec le chef charismatique de cette mouvance de criminels calomniateurs (s'il faut respecter son vocabulaire qu'altère la passion). Il les nomme ainsi non sans quelques excès et «les barbares du dix-huitième».

Un peu plus tard, Auguste Comte estimera pour sa part, des grands hommes des Lumières, qu'ils aspiraient «qu'à la pédantocratie métaphysique, pour concentrer chez eux tous les pouvoirs». Tel était d'ailleurs, en leur siècle même l'avis de Rousseau, celui aussi de Jean Paul Marat [l'ami du peuple], le médecin suisse.

p.136

Source : Xavier Martin




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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » jeu. 10 juil. 2014, 15:55

Je ne résiste pas non plus à celle-ci :


Le siècle de la haine ?

«... le fait est que Jean-Jacques aura vu dans son siècle, en quelque sorte de l'extérieur, bien qu'ayant quelque titre à s'en estimer victime, «un siècle haineux et malveillant par caractère». Il l'aura même nommé, très remarquablement, «le siècle de la haine», et aura cru pouvoir écrire de ses confrères les philosophes, que «la haine ardente et cachée est la grande passion de tous». A Voltaire lui-même il put arriver - c'est une autre nuance - de voir dans son siècle, avec une belle vigueur dans la formulation, «la chiasse du genre humain» Lorsqu'il était plus modéré dans l'expression il voulait bien s'en tenir à un constat de sécheresse, que consignait Diderot. «Notre siècle, recommandable par d'autres endroits, est le siècle de la sécheresse», disait Voltaire, et Diderot attribuait à ce trait la notable carence de l'esprit des Lumières en fibre poétique. «L'esprit philosophique amène le style sentencieux et sec», et «de là la décadence de la poésie parmi nous» Un diagnostique généreusement corroboré par les meilleurs historiens de la culture.

Siècle de la sécheresse : c'est apparement vrai. Mais siècle de la haine : faut-il en croire Jean-Jacques ? force est d'avouer que son témoignage, qui à lui seul ne peut suffire, tend à s'harmoniser avec le reste du dossier.

Tout bien considéré, il est assez normal qu'au «siècle de la haine» les moins doués pour elle soient mal adaptés. Rousseau lui-même en est à l'évidence un excellent exemple. Il en est d'autres, généralement en milieu féminin. Dont celui de Julie de l'Espinasse, étroite amie de d'Alembert et Condorcet, qui elle aussi a tant souffert affectivement au concert trop désséché des philosophes - elle en est morte. Constat d'échec existentiel au crépuscule de son parcours : «Je devais naturellement me dévouer à haïr; j'ai mal rempli ma destinée : j'ai beaucoup aimé et bien peu haï.» Cas exemplaire apparemment - et pathétique - d'inadaptation au milieu. A bien des égards Mme du Deffand, qui fut sa protectrice avant qu'elles en vinssent à se détester, peut être vue comme en offrant une autre bonne illustration. Tout comme celle-ci d'ailleurs, il advint à Julie d'avouer sa haine de soi - ce fut à Condorcet : «Ne me parlez plus de moi; c'est m'occuper de tout ce que je hais le plus au monde et que je fais de mon mieux pour oublier» (Julie de l'Espinasse à Condorcet, le 16 septembre 1771)

Des temps de haine

Fruit politique au moins partiel - probablement - de ce que Rousseau nommait «le siècle de la haine», la Révolution portait génétiquement certains germes de haine, et le fait est qu'elle aura su les développer dans un climat souvent pesant d'intolérance et de fanatisme.

Dès le serment du Jeu de Paume, le député Adrien Duquesnoy, qui l'a prêté, fait le constat d'une assemblée intolérante, où les opinions ne sont pas libres. On se croirait à Cirey, ou dans les salons d'autres philosophes. «Où l'on tient note de ceux qui ont un avis différent de la majorité pour les diffamer, où la modération est un crime», etc. Le constituant Ménard de la Groye, inconditionnel de la politique de son assemblée, laisse échapper cette confidence à son épouse, fin 1790 : «Sans doute, ma chère amie, il n'y a jamais eut de rois plus despotes que nous» (Ménard de la Groye, député du Maine aux États généraux, Correspondance, 1789-1791) Et son collègue Barnave, pour convaincre la reine de conserver espoir, lui alléguera ceci : «Le peuple français sera bientôt fatigué de haïr» (Barnave à Marie-Antoinette, 25 juillet 1791 : dans Marie-Antoinette, Correspondance, 1770-1793, éd. Lever, Paris, 2005)

Nul ne l'ignore en ces années la vitrine rhétorique était souvent fraternelle, mais mieux valait ne pas trop s'y fier. «Je t'aime plus que jamais et jusqu'à la mort», écrivait Robespierre à Danton un an avant de la lui faire subir. Bref, les Conventionnels, se crachant des injures et s'entre-massacrant, donnaient le mauvais exemple. D'audacieux provinciaux leur en font le reproche : «Sans cesse ils nous invitent à ne faire qu'un peuple d'amis et de frères, et sans cesse ils nous donnent l'exemple de la haine et des injures». Force est d'indiquer que ce type d'ambiance, à la Convention, se perpétuera. Le député Dubreuil-Chambardel, quoique «montagnard», confie à sa fille quelques mois plus tard : «Nos séances sont si tumultueuses que nous ressemblons plutôt à une troupe de brigands qui veulent s'entredétruire qu'à des législateurs». (22 avril 1793, Lettres parisiennes d'un révolutionnaire poitevin) De Thuriot, son collègue, le mois suivant aux Jacobins : «Si nous suivions la marche précipitée qu'on veut nous faire adopter, nous finirons bientôt par nous égorger de nos propres mains» (... à la date du 8 mai 1793; dans F.A. Aulard, Recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins, 1895)

Haine fraternitaire. Cette anomalie n'échappe donc pas aux contemporains. On connait l'ironie amusée de Chamfort, qui pourtant était un républicain de haute conviction :« La fraternité de ces gens-là était celle de Caïn et Abel». Et le slogan fameux La fraternité ou la mort est par lui retraduit de façon suggestive et concrète : «Sois mon frère ou je te tue». Chamfort lui-même, pour n'être pas fraternellement guillotiné, prendra les devants sans pourtant réussir son suicide. Il n'en décédera que huit mois plus tard. Ce n'était pas faute d'avoir essayé de s'autodétruire : sans succès, il s'était atrocement abîmé de vingt-deux coups de rasoir, ce qui pourrait symboliser cette haine de soi-même qu'entre autres haines l'on cultivait à l'occasion, nous l'avons vu, dans ce milieu intellectuel bien spécifique.

Autre philosophe révolutionnaire, Condorcet aux abois était mort deux semaines avant lui, d'un suicide non manqué. C'était se soustraire à une traque fatale, durant laquelle il eut le temps de ruminer ce que naguère son ami Voltaire lui avait prédit : «Vous verrez de beaux jours, vous les ferez, cette idée égaie la fin des miens» Sinistre égaiement avec le recul de ce philosophe qui s'était vanté à sa vieille amie Mme du Deffand - vantardise étrange - de danser solitaire autour de son tombeau. En fait de beaux jours, Mme de Staël épinglera sans fioritures ce qu'elle appelle des «temps de haine».

Oui, à l'évidence, sous son discours fraternitaire la Révolution aura constitué sous bien des rapports une impressionnante explosion de haine et de cruauté, ou un enchaînement d'explosions de haine, durant ces années qui ont paru sans fin, tant qu'ils n'en mourraient pas, à ceux qui l'ont vécue. Faiblesse trop humaine, Rousseau aimait avoir raison. S'il avait pu jouir de ces «beaux jours» hors du commun il se fût plu à y noter quelques motifs inégalement superficiels de vérifier la pertinence de son expression «siècle de haine».

[...]

L'entre-égorgement était annoncé

De la Révolution, Olympe de Gouges en tant que femme, donc diffusément sous -humanisée par l'esprit ambiant, ne put être qu'une actrice marginale. Ses ressources mentales, comme Mme de Staël sous Napoléon, elle a donc dû - et elle a su - les mettre au service de la lucidité dans l'observation. A bien des égards, dès le mois de mai 1789, on la voit pressentir une affreuse boucherie (dont effectivement elle sera la victime), comprendre déjà «qu'il faut se préparer à s'entrégorger les uns les autres» (c'était assez bien vu) et après s'être interrogée - «Quel serpent venimeux aiguillonne tous les coeurs ? [...] Quel démon furieux a produit cette fermentation générale ? - et mettre en cause les «écrits méchants» et «incendiaires», incriminer les «plumes brûlantes» et pour conclure nettement : «Oui, j'atteste que les gens de lettres sont funestes aux États». Elle voit alors la France en plein dans le «siècle de l'égoïsme», et elle appréhende que positivement vienne y succéder le «siècle de la barbarie». (O. de Gouges «Discours de l'aveugle aux Français, 24 juin 1789)

[...]

L'important pour nous n'est pas qu'en cette affaire la grande féministe révolutionnaire ait tort ou raison, mais que le dossier ait pu être tel qu'une spectatrice de premier rang, aux aspirations par ailleurs si nobles, se soit pu croire autorisée à exprimer sans équivoque son diagnostique aussi tranché. Elle ne fut d'ailleurs pas la seule.

[...]

De sa Suisse natale, le républicain Benjamin Constant, initialement approbateur du processus nourrit alors des sentiments assez voisins; force est d'indiqué qu'il est effaré de la régression révolutionnaire vers la barbarie : «Croyez-vous que le peuple, la masse de la nation soit véritablement aussi dégradée et férocisée qu'elle le paraît ?» Et il n'y va pas par quatre chemins : «Si cela était, il ne faut pas balancer [...] à faire des voeux pour l'extirpation de cette détestable race. Mais cela peut-il être ? Jamais on a vu peuple dans cet état. La férocité, le cannibalisme n'est pas dans la nature. Serait-il possible que les Français fissent seuls exception ?» Il parle aussi pour l'occasion (c'est suggestif) de «convulsions d'anthropophages, qui le font rêver d'un repos sous le despotisme», c'est aspirer à Bonaparte. Quinze ans de recul n'émousseront pas son diagnostique : «Les chefs de la France républicaine, hommes violents et grossiers, ne pouvaient croire qu'on adoptât leurs principes si l'on adoptât pas leur haine dans toute sa férocité» La haine toujours au singulier ou au pluriel ... se démultiplieraient sans difficulté d'identiques témoignages d'hommes et de femmes aussi peu suspects d'hostilité primaire à la Révolution ou à la République qu'Olympe de Gouges ... ou que le Voltairien naguère ardent Ruault, dorénavant un peu secoué : «Voilà les tristes effets de la haine», note-t-il dans son journal à propos des bourreaux-victimes d'après Thermidor. (N. Ruault, Gazette d'un parisien sous la révolution, 12 thermidor an II, 30 juillet 1794)

Le Victor Hugo de la maturité, dans un poème déjà noté de son fameux recueil Les Rayons et les Ombres, aura ces mots révélateurs, que l'indulgence n'engorge pas :


  • Epoque qui gardas, de vin, de sang rougie
    Même en agonisant, l'allure de l'orgie !
    Ô dix-huitième siècle, impie et châtié !
    Société sans Dieu, qui par Dieu fut frappée !

    Table d'un long festin qu'un échaffaud termine !
    Monde, aveugle pour Christ, que Satan illumine !
    Honte à tes écrivains devant les nations !

Source : X. Martin, Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières 1750-1800, pp. 294-302[/color]

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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 13 juil. 2014, 4:02

Pour éclairer l'affaire Calas encore, d'une autre manière ...

  • «... c'est l'endroit de rappeler ce que trois ans auparavant il conseillait à Richelieu, gouverneur de la Guyenne, relativement à un pasteur effectivement voué à la mort (qu'il subira) pour activités culturelles prohibées (Oui, un pasteur : homme d'une espèce sur laquelle le seigneur de Ferney parlait cinq mois plus tôt de tirer à balles réelles depuis ses créneaux - le 27 nobembre 1761) En la circonstance le grand philosophe écrivait alors , avec la dernière des désinvoltures : «Qu'on pende le prédicant Rochette, ou qu'on lui donne une abbaye, cela est fort indifférent au royaume des Francs. Mais j'estime qu'il faut que le parlement le condamne à être pendu, et que le roi lui fasse grâce. Cette humanité le fera aimer de plus en plus. Et si c'est vous monseigneur qui obtenez cette grâce du roi, vous serez l'idôle de ces faquins de huguenots. Il est toujours bon d'avoir pour soi tout un parti.» (Voltaire à Richelieu)

    La dialectique, en son cynisme, est instructive : victime instrumentalisée, dont l'humanité du château se contrefiche, en réduction de toute l'affaire à une bonne occasion pour le gouverneur de se faire valoir auprès des «faquins». Voltaire, rappelons-le, donne ce conseil révélateur à Richelieu, à quelques mois de plonger lui-même dans l'ivresse flatteuse de l'affaire Calas. Mutatis mutandis, ce qui vaut pour Rochette au moins en théorie eût pu valoir tout aussi bien trois années plus tard, le cas échéant, pour cet auteur d'Émile dont un Voltaire doucereux, de manière ostensible, aurait alors - se pourléchant - requis la grâce.

    Voltaire lui-même, un peu calmé, précise par ailleurs quant à Jean-Jacques Rousseau : «Je pense sur Rousseau comme sur les juifs, ce sont des fous, mais il ne faut pas les brûler.» De fait, c'est la formule qu'il a placée en italiques à la fin de l'essai Des Juifs de 1756 :

    «Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler

    Encore un mot qui laisse songeur.

    Même appuyée par le recours aux italiques, l'exhortation est ambigüe, après les formules d'une extrême violence qu'elle se donne mine d'édulcorer généreusement : «sordide avarice», «invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent», le tout au présent. Et puis ne pas brûler Rousseau : qu'une telle précision en vienne à paraître assez peu superflue pour devoir se faire explicite invite à réfléchir. [...] A posteriori comme a contrario, il confirme également l'ampleur de la haine contre La Beaumelle, que Voltaire décrétera : «... fort inférieur à Jean-Jacques pour l'esprit et les connaissances, et infiniment supérieur en méchanceté et impudence»; ce La Beaumelle qu'il évoquait jadis ainsi, à propos d'un écrit anonyme qui visait le roi de Prusse : «Je voudrais qu'on brûlât l'auteur, surtout si c'est La Beaumelle».

    Et puis, même si l'on choisit d'en réduire la portée, la violence mentale extraordinnaire de tout l'épisode est confirmative d'une incoercible pulsion de haine, laquelle se fait révélatrice au plus au point puisqu'elle implique, redisons-le, les deux gloires majuscules de la pensée française au siècle des Lumières.

    [...]

    Le bon apôtre à la ressource auxilliaire, à dessein d'éluder l'infamante image de persécuteur, de se targuer sans modestie de la stature de défenseur des opprimés que lui a valut sa retentissante mobilisation dans l'affaire Calas. Il sait en user. Le 1er mars 1765, donc peu de semaines après l'attaque ignominieuse contre Rousseau, dans une lettre adressée à Damilaville, mais en fait destinée à la publication, Voltaire se donne en tout un beau rôle sirupeux («Laissez-moi être le Samaritain, etc.»), et dit de la philosophie qu'elle a «deux filles», la vérité, la tolérance, filles que le fanatisme [lire ici : l'Église catholique] voudrait faire périr comme Calas, tandis que lui-même «ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le mensonge et la persécution» (Voltaire à Damilaville) Bref, le menteur-persécuteur fanatisé, en exploitant l'effet Calas, inverse les rôles sans vergogne, accumulant des dividendes humanitaires. L'hypocrisie est quasiment ecclésiastique, à tout le moins himalayenne. D'autres illustrations ?

    «Quand vous me connaîtrez mieux, Monsieur, vous verrez combien je suis éloigné d'accabler les infortunés, et de flatter les persécuteurs. L'exemple de Calas et quelques autres, pouvaient vous faire connaître mon caractère» (Voltaire à Damilaville, 14 janvier 1767); «J'aimerais autant qu'on m'eût accusé d'avoir fait rouer Calas que de m'imputer d'avoir persécuté un homme de lettres» (Voltaire à D'Argental, 11 janvier 1766)

    Voltaire sait même, en bon sophiste, alléguer son aptitude à la compassion pour justifier sa haine, faire des deux un seul lot, et offrir le tout sous un même ruban : «Je puise ma sensiblité pour les innocents malheureux dans le même fond dont je tire mon inflexibilité envers les perfides. Si je haïssais moins Rousseau, je vous aimerais moins. Écrasez l'infâme» (14 janvier 1767) La dialectique est confortable. Elle nous vaut, de Lanson, la jolie formule : «En faisant la guerre pour la raison et l'humanité, il fit le pirate pour son propre compte» Pirate ou corsaire ? En 1768, un vaisseau nantais ayant été baptisé Le Voltaire, Alexis Piron, l'opinâtre adversaire littéraire du grand homme, fit aussitôt rimer Voltaire et corsaire.

    C'est ce même Piron qui, semble-t-il, a su conclure une épigramme à son sujet en ajustant ce vers fameux :«S'il n'avait écrit, il eût assassiné» (L'épigramme publiée dans les Mémoires secrets du 27 juillet 1770, est donnée dans Inventaire Voltaire. Le strophe entier prétend consoler un jeune homme de la méchanceté débridée de Voltaire. L'attribution à Piron est traditionnelle et garde crédit)

    [...]

    Nul n'échappera soit à la haine soit au mépris. Mais aussi dira-ton n'est-ce pas un peu morbide ?

    On peut comprendre encore que les adversaires de l'impiété philosophique soient décrétés par d'Alembert - ce grand esprit - «... méprisables pour leur imbécilité» (comme les Calas). Mais mépriser les malheureux que l'on opprime ? Quoi qu'il en soit, les opprimés sont méprisés par d'Alembert, et ce mépris est réfléchi. Haine et mépris, décidément, dans le discours, font bon ménage et on de l'avenir puisque d'Alembert, de nécéssité aura lu chez Voltaire, «qu'il est impossible que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une d'oppresseurs, l'autre d'opprimés» (Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764)

    D'Alembert, certes réprouve la haine étalée par Voltaire à chaque page, mais «mieux distillée» ne la récuse pas. Lui-même sait l'exprimer avec quelque efficace. Un exemple ? Cette dame du Deffand qui ne le voit «ni tendre ni affectueux», le philosophe effectivement, sans s'embarrasser d'amabilités superfétatoires, ni de formules de courtoisie trop étudiées, la classe parmi les «putains honoraires». Et il dit à Voltaire :«Je sais que cette vieille putain de Du Deffand vous a écrit, et vous écrit peut-être encore contre moi et mes amis. Mais il faut rire de tout, et se foutre des vieilles putains, puisqu'elles ne sont bonnes qu'à ça.»; comme l'a écrit l'intéressée, c'est du loyal et du solide.

    Quant au ton, la réponse de Voltaire est d'ailleurs de plain-pied :«Je ne dis pas qu'il faille foutre Mme du Deffand, mais sachez qu'elle ne m'envoya jamais la lettre dont vous vous plaignez», c'est dira-t-il encore «une vieille et infâme catin», et dont il écrit aussi à Hume :«A l'égard de la vipère ma voisine, je persiste à vous dire que c'est ce que nous appelons en grec une bougresse; je la plaidrai volontier d'être aveugle, à condition qu'elle sera muette.»

    La haine, à l'occasion, ce même d'Alembert la préfère copieuse, puisque à Rousseau il conseilla, en l'année même d'Émile et du Contrat Social : «Adieu, Monsieur, haïssez le gros du genre humain comme il le mérite» (D'Alembert à Rousseau, 17 juin 1762) Un fois encore, on a bien lu, pour d'Alembert, l'un des fleurons de l'esprit nouveau - et plus digne représentant ordinnaire des philosophes - rien n'est plus juste que de haïr, que de haïr le gros des hommes : il le mérite.

    Source : Xavier Martin, op. cit., p.284

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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 13 juil. 2014, 5:14

Sur Mme du Deffand en passant ...

«... aux années tardives la composante inamicale de l'amitié de Mme du Deffand pour l'écrivain ira croissant, se durcira et dans son dos prendra des airs de pure acrimonie. On peut en juger par ces quelques traits.

En novembre 1772, pour féliciter le dramaturge de sa nouvelle pièce, Les lois de Minos, elle lui offre cette fleur : «En vérité, mon cher Voltaire, vous n'avez que trente ans». Mais la veille elle explique à Horace Walpole, en termes imagés, que l'audition de ce chef-d'oeuvre l'a «confirmée que la vieillesse ne fait que des efforts impuissants». Le grand écart rend tout commentaire superflu. Huit mois plus tard, au même Walpole : «Je n'écris plus à Voltaire, je relis actuellement le recueil de ses lettres et les miennes; cette lecture, si vous daignez jamais la faire, vous paraîtra ennuyeuse». Très bientôt le suicide à Noël de deux jeunes, qui s'en sont justifiée en tirant argument du nihilisme ambiant, nous vaut encore ce beau spécimen de double langage; devant Voltaire elle n'incrimine que «tous les faiseurs de brochures qui nous infectent de leurs fades et ennuyeux raisonnements», mais avec Walpole elle se fait moins vague, citant nommément «tous les écrits de Voltaire, d'Helvétius et de tous messieurs les athées». Le lien se détériore.

En juillet 1774, racontant à Voltaire de la part de Mme de Choiseul, pour égayer entre eux l'ambiance, ce qu'elle supposait être une bien bonne et de fraîche date (sur les mots opiner, qu'opiner, copiner), elle est réduite à essuyer une rebuffade : «C'est un vieux conte que j'ai entendu faire avant que Mme de Choisieul soit née». Autre confidence à Walpole encore, en mars 1777 : «Nous n'avons plus de correspondance : je n'avais rien à lui dire, ni lui à moi. C'était une fatigue que je me suis épargnée». Douce extinction d'une émouvante et exemplaire inimitié.

La marquise et Voltaire se retrouveront juste avant le départ d'ici-bas de ce dernier (1778), qui la visite in extremis lors de son fameux séjour parisien. Et néanmoins, l'année suivante, lorsqu'il est question d'édition posthume de ses Oeuvres complètes, elle ne cache que peu son irritation quant à l'engouement dont il est l'objet, disant «n'apercevoir qu'un fanatisme outré dans l'adoration que l'on a pour tout ce qui vient de lui» (Mme du Deffand à Walpole, 12 avril 1779) Elle se hasarde à un jeu de mots digne du meilleur Frédéric II, disant finement qu'après avoir composé tant de vers il est devenu «leur pâture»; mais on croit comprendre que Walpole n'a pas ri. Se faisant relire les pièces de Voltaire par curiosité, elle le place très en-dessous de Corneille et de Racine; ce qui l'eût à coup sûr ulcéré, mais tient à l'honorer d'une ultime pelletée :«Tous ses personnages ne sont que lui-même.» La flèche est acérée. Oui, leur relation est beaucoup plus déficitaire en aménité que l'on incline généralement à le souligner. Car pour l'académisme, ils sont un couple des Lumières, à préserver - en consentant éventuellement cahin-caha, une part du feu calculée juste.

La vieille dame avait un secret, et même deux, qu'elle jugea pouvoir dire à Walpole. Tout d'abord, une fringale d'être aimée et d'aimer. Un jour elle a craqué jusqu'à la confidence :«J'aime l'amitié à la folie, mon coeur n'a jamais été fait que pour elle». C'était en 1766. Douze ans plus tard, le 8 février, avant-veille de l'arrivée de Voltaire à Paris venu là égréner ses dernières semaines au sein des honneurs, à Walpole à nouveau :«J'aurai jusqu'au dernier moment de ma vie besoin d'aimer et désirer l'être; mais c'est un secret qui vous est réservé, et dont je n'ai pas la moindre envie d'instruire personne».

Et puis - second secret - elle eût aimé devenir dévote. Elle n'en parle encore qu'à Walpole, y compris, de nouveau, peu après la mort de Voltaire, où elle s'essaie à voir un prêtre. Bref, une velléité de libération intérieure. Elle eût aimé en parler davantage : elle en laisse échapper, pour son ami anglais une allusion plus que discrète, presque à la limite du perceptible. C'est même un temps où il advient qu'elle prie Walpole «d'être pour elle aussi indulgent que notre bon Sauveur l'était avec la Madeleine». Ce qui s'éloigne beaucoup de ton ordinnaire. A tout le moins, durant ses insomnies qui sont comme vous savez longues et fréquentes, elle se récite par coeur Athalie la pièce la plus religieuse de Racine, «et cette pièce d'Athalie me charme et m'enlève, ne me laisse rien à enlever ou à reprendre». Dans sa pénurie c'était déjà beaucoup. Les religieuses dont elle avait été l'élève, laquelle prêchait à ses compagnes l'irreligion, n'avait pas trop perdu leur temps avec elle au bout du compte. Décidément, elle n'était guère faite pour un siècle où l'auteur-phare, dont le talent la fascinait, lui disait voir dans Athalie - en faussant l'axe de la pièce - «un chef-d'oeuvre de barbarie sacerdotale». Il n'avait, on le sait, d'autre idée que d'écraser l'infâme.»

p.156

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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 13 juil. 2014, 6:39

J'en profiterai pour signaler ici en matière de miroir déformant de l'histoire - faisons gaffe autant que possible :
  • «... Louis XIV eut sans doute plus d'une fois l'envie de dire - L'État c'est moi ! - mais il est très peu probable qu'il ait prononcé ces paroles célèbres. Pas en public en tout cas. Car il est loin d'avoir été le monarque aussi absolu qu'il eût aimé être. Au pinacle de sa gloire, il ne pouvait même pas se permettre de faire jouer ouvertement Tartuffe. En fait, la formule exprime trop bien l'arrogance et la suffisance du Roi-soleil pour être de lui. Par sa concision et sa pertinence, elle reflète bien plutôt l'esprit du XVIIIe siècle et l'idée que l'on se faisait alors du grand monarque. Voltaire en est probablement l'inventeur.

    Si le mot de Louis XIV a été crée par Voltaire, celui, bien connu, de Voltaire, a été inventé par Miss S. C. Tallentyre, au XXe siècle. Les vrais mots d'esprit de Voltaire sont beaucoup trop hardis pour être populaires.

    Le mot : «Je désapprouve vos idées, mais je défendrai jusqu'à la mort votre droit de les exprimer» contient juste assez d'exagération pour frapper l'esprit et assez de paradoxe pour paraître spirituel. Et comme Voltaire était un champion passionné de la liberté de parole, le mot est bien dans la note ''voltairienne''. Mais Voltaire, en réalité, tenait à la vie comme à la prunelle de ses yeux et n'était pas prêt à la donner pour défendre des niaiseries.

    Ce qu'il avait dit en vérité, dans son Essai sur la Tolérance et que Miss Tallentyre avait «paraphrasé» en de pompeuses paroles, se réduisait à :«Pensez pour vous-même et laissez aux autres le privilège d'en faire autant». C'était quelque peu différent.

    La phrase célèbre : «Qu'ils mangent de la brioche !» parut pour la première fois dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau où elle sortait de la bouche d'une grande princesse. La date de composition des Confessions est incertaine, mais celle de 1766 est en général acceptée, tout au moins dans la partie qui nous intéresse. C'était donc quatre année avant que Marie-Antoinette (alors agée de onze ans) ne vienne en France. D'après le contexte, il est clair que Rousseau l'avait entendu prononcer vers 1740, c'est à dire onze années avant la naissance de la future reine de France !

    On attribue aussi à Napoléon cette autre réflexion : «Dieu est du côté des gros bataillons». Or des remarques analogues ont été faites par différents auteurs, de Tacite à l'époque moderne. Leur première occurence sous la forme actuelle remonte avec certitude à 1770 : la phrase se trouve dans une lettre de Voltaire écrite à cette date. On la rencontre encore dans les mêmes termes sous la plume de Frédéric le Grand, dans une lettre non datée cette fois. La plupart des spécialistes la suppose de dix ans antérieure à celle de Voltaire et, puisque le grand désir de Frédéric était d'être écrivain, on serait impardonnable de ne pas lui reconnaître une paternité à laquelle il peut raisonnablement prétendre.»

    Source : Histoire naturelle des sottises. 3000 ans d'erreurs quotidiennes, p.224
Je rajouterais personnellement que, dans la lettre de Voltaire de 1770, lui-même reprenait la phrase de Frédéric mais pour la corriger de son côté, disant plutôt que «Dieu était non pas du côté des gros bataillons mais de ceux qui tiraient le mieux» opérant vraisemblablement une fine transposition avec lui-même. Le meilleur tireur étant Voltaire bien entendu (toujours dans l'optique d'écraser l'infâme).

Cinci
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Re: Le Voltaire de Xavier Martin

Message non lupar Cinci » dim. 31 mai 2015, 1:04

En complément, un mot du professeur Guillemin. Il en était à livrer quelques anecdotes personnelles au sujet de sa carrière. Or il en est une qui concerne Voltaire et l'Encyclopédie, surtout les défenseurs actuels de l'oeuvre des Diderot et cie.

Voici :
«... si vous n'avez pas beaucoup de sympathie pour les Jésuites, vous avez en quelque sorte "souffert pour eux" ou "par eux" et pris part à la légende noire : car il est clair que, quand les laïques accusent quelqu'un de manifester trop d'attachement au christianisme, ils le traitent volontier de jésuite ...

C'est ce qui m'est arrivé. En 1945, quand on m'a proposé d'entrer à l'ambassade de Berne, ça m'a plu; ça m'intéressait, mais je me suis dit : «Mon destin est tout de même d'entrer à la Sorbonne puisque je suis professeur». [...] Il y avait des gens qui m'y poussaient; Jean Marx qui m'aimait beaucoup, me disait : «Vous avez fait une thèse très remarquable , il faut vous présenter». Je pose ma candidature, mais j'avais contre moi quelqu'un de très redoutable, Marie-Jeanne Durry, qui avait fait une thèse, de premier ordre, sur la vieillesse de Chateaubriand (une thèse antérieure à la mienne); elle était plus âgée que moi, son mari était, je crois, déjà professeur à la Sorbonne; elle avait toutes les chances.

Mais j'ai appris par Jean Marx (je vous le répète, c'était l'ancien directeur du service des oeuvres à l'étranger; il m'avait nommé au Caire et il me racontait tout) qu'il s'était passé, à mon sujet, pour la Sorbonne, une chose, me disait-il, «amusante». J'avais fait un premier livre sur Rousseau, puis un deuxième. Dans mes deux livres sur Rousseau, j'avais été obligé d'indiquer que Jean-Jacques avait été persécuté par Voltaire et par l'Encyclopédie. Toucher à l'Encyclopédie, pour un certain nombre de gens, c'était toucher à l'Arche sainte : on en n'avait pas le droit. Figurez-vous que dans la discussion qui tournait autour de Mme Durry et de moi, Daniel Mornet, qui avait été mon directeur de thèse (ma thèse sur Jocelyn), qui m'avait même écrit un mot aimable lorsque j'avais publiée, deux ans après, mon Lamartine, l'homme et les oeuvres, enfin avec lequel j'étais en très bons termes, a pris la parole contre moi, m'a raconté Marx, et a dit exactement ceci (Marx m'a garanti la phrase) :«Nous sommes tolérants à la Sorbonne. Vous savez ce que je suis, un laïque; je m'entends très bien avec M. Moreau qui est un catholique exemplaire, mais nous n'accepterons jamais un jésuite offensif comme Guillemin.» Jésuite offensif, pourquoi? Parce que j'avais touché à l'Encyclopédie

Source : H. Guillemin, Une certaine espérance. Conversations avec Jean Lacouture, p.116


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