Prêter à intérêt est-il licite ? [VIX PERVENIT]

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L' intérêt tue-t-il, comme le dit le Cat. de Trente ?

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Christophe
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Prêter à intérêt est-il licite ? [VIX PERVENIT]

Message non lu par Christophe » sam. 20 nov. 2004, 12:18

Voilà ci-dessous reproduite l'encyclique Vix pervenit adressée au clergé italien mais par la suite étendue à l’Église tout entière par Grégoire XVI, en 1836. La traduction donnée n'est pas d'une lecture très facile, aussi, n'hésitez pas à m'en communiquer une autre meilleure qui si vous en connaissez. Il s'agit là d'une condamnation de l'intérêt exigé par celui qui prête une somme d'argent. En effet, à l'époque de rédaction, le terme usure n'est pas réservé aux intérêts qui seraient supérieurs à un taux maximal "acceptable". Christophe


VIX PERVENIT

LETTRE ENCYCLIQUE
DU SOUVERAIN PONTIFE BENOÎT XIV

Sur l'usure,
et autres profits malhonnêtes



A nos vénérables frères, patriarches, archevêques, évêques et autres ordinaires d'Italie.


Vénérables frères,
Salut et bénédiction apostolique,




1. Nous avions appris qu'à l'occasion d'une nouvelle controverse (dont l'objet consiste à savoir si un certain contrat doit être jugé valide), il se répandait en Italie quelques opinions qui sembleraient n'être pas conformes à la saine doctrine. Aussitôt Nous avons considéré comme un devoir de notre ministère apostolique d'apporter un remède convenable à ce mal, qui pourrait à la faveur du temps et du silence, prendre de nouvelles forces, et de lui barrer la route pour l'empêcher de s'étendre plus loin et de gagner les villes d'Italie où il n'a pas encore pénétré.
C'est pourquoi Nous avons pris les moyens et suivi la méthode dont le Siège apostolique s'est toujours servi en pareil cas. Nous avons expliqué toute l'affaire à quelques-uns de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, qui se sont acquis une grande renommée par leur profond savoir en théologie et en droit ecclésiastique. Nous avons aussi appelé plusieurs réguliers qui tiennent le premier rang dans les deux facultés, et que nous avons pris en partie chez les moines en partie chez les religieux mendiants et enfin parmi les clercs réguliers. Nous y avons même adjoint un prélat qui est docteur en droit civil et canonique, et qui a longtemps suivi le barreau. Nous les avons tous assemblés en notre présence, le 4 juillet dernier, et, leur ayant fait un détail bien exact de l'affaire pour laquelle ils étaient convoqués, nous nous sommes aperçus qu'ils la connaissaient déjà parfaitement.

2. Ensuite Nous leur avons ordonné d'examiner à fond cette affaire, sans partialité, et sans passion, et de mettre par écrit leurs opinions. Toutefois nous ne les avons pas chargés de donner leur jugement sur le contrat qui avait occasionné la première dispute, parce qu'on manquait de plusieurs documents absolument nécessaires. Nous leur avons enjoint de déterminer en fait d'usure les points de doctrine auxquels les bruits qu'on a dernièrement répandus dans le public semblaient porter atteinte. Ils ont tous sans exception, exécuté nos ordres. Ils ont exposé publiquement leurs sentiments dans deux congrégations, dont la première s'est tenue devant nous le 18 juillet, et la seconde le 1er août dernier. Ils les ont enfin laissés par écrit entre les mains du secrétaire de la Congrégation.

3. Or voici les choses qu'ils ont approuvées d'un commun accord.
  • I. L'espèce de péché appellée usure et dont le lieu propre est le contrat de prêt - dont la nature demande qu'il soit rendu autant seulement que ce qui a été reçu - consiste pour le prêteur à exiger - au nom même de ce contrat - qu'il lui soit rendu davantage que ce qui a été reçu et, par conséquence, à affirmer que le seul prêt donne droit à un profit, en plus du capital prêté. Pour cette raison, tout profit de cette sorte qui excède le capital est illicite et usuraire.

    II. Personne ne pourra être préservé de la souillure du péché d'usure en arguant du fait que ce profit n'est pas excessif ou inconsidéré mais modeste, qu'il n'est pas grand mais petit. Ni du fait que celui à qui on le réclame n'est pas pauvre mais riche. Ou bien encore que l'argent prêté n'a pas été laissé inactif mais a été employé très avantageusement pour augmenter sa propre fortune, acquérir de nouveaux domaines, ou se livrer à un négoce fructueux.
    Est convaincu d'agir contre la loi du prêt - laquelle consiste nécessairement dans l'égalité entre ce qui est donné et ce qui est rendu - celui qui, après avoir reçu un équivalent, ne craint pas d'exiger encore davantage sous prétexte du prêt. En effet, le prêt n'exige, en justice, que l'équivalence dans l'échange. La justice dite "commutative" ordonne de maintenir dans les contrats humains l'égalité intangible de chacune des parties, et de la rétablir parfaitement dans le cas où elle aurait été rompue. Par conséquent si une personne a reçu plus qu'il n'a donné, elle est tenue à restituer le trop perçu.

    III. Par là il n'est aucunement nié que quelquefois d'autres tites, comme l'on dit, pourront se trouver adjoints au contrat de prêt : des titres qui ne sont pas absolument pas inhérents ni intrinsèques à la nature du contrat de prêt considéré en général. De ces titres résultent une raison très juste et très légitime d'exiger, de façon régulière, plus que le capital dû sur la base du prêt.
    De même, on ne nie pas qu'il y ait d'autres contrats d'une nature distincte de celle du prêt, qui permettent souvent de placer et d'employer son argent sans reproche, soit en procurant des revenus annuels par l'achat de rentes, soit en faisant un commerce et un négoce licite, pour en retirer des profits honnêtes.

    IV. Il est certain que, dans tant de diverses sortes de contrats, il faut maintenir l'égalité propre à chacun. Tout ce qui est reçu au-delà ce qui est juste relève, sinon de l'usure - parce qu'il n'y a point de prêt avéré - du moins d'une autre injustice véritable qui impose pareillement l'obligation de le restituer. Par contre, si tout est fait dans les formes et pesé sur la balance de la justice, il est indubitable que ces mêmes contrats fournissent une multiplicité de moyens et de manières licites qui suffisent à alimenter le commerce et les négoces fructueux, en vue du bien commun. Que les chrétiens ne s'imaginent pas que les usures ou d'autres injustices semblables puissent faire fleurir les branches du commerce. Bien au contraire, Nous apprenons de la Parole divine elle-même que "la justice élève une nation, mais la honte des peuples, c'est le péché." (Prov 14.34)

    V. Il faut cependant considérer avec attention qu'il serait faux et téméraire de croire qu'on peut toujours trouver et disposer, d'autres titres légitimes avec le prêt, ou bien, indépendamment du prêt, d'autres contrats justes. De sorte que, moyennant ces titres et ces contrats, chaque fois qu'on prêtera à quelqu'un de l'argent, du blé ou toute autre chose de cette sorte, il serait toujours permis de recevoir un surcroît modéré en plus de la totalité du capital prêté.
    Cette allégation est - sans doute aucun - contraire non seulement aux enseignements divins et au sentiment de l'Eglise catholique sur l'usure, mais encore au sens commun et à la raison naturelle. En effet, personne ne peut ignorer qu'en de nombreuses occasions l'homme est tenu de secourir son prochain par un prêt simple et nu, puisque le Christ, Notre Seigneur, l'enseigne lui-même : "A qui te demande donne, et de qui veut t'emprunter ne te détourne pas." (Mt 5.42), et qu'en certaines circonstances il n'existe - en dehors du prêt - aucun autre contrat qui soit véritable et juste.
    Par conséquent, si un homme qui désire une règle pour sa conscience, il lui faut d'abord examiner d'abord avec soin s'il existe véritablement avec le prêt un autre titre légitime, ou s'il peut passer un autre contrat juste que le contrat du prêt en vertu duquel il pourra, sans craindre d'offenser Dieu, se procurer un profit honnête.
4. C'est en ces termes que les cardinaux, théologiens et les grands canonistes, dont Nous avons demandé l'avis sur cette affaire importante, se sont résumés et ont expliqué leurs sentiments. De notre côté, Nous n'avons pas négligé d'étudier en particulier la même cause, avant, pendant et après la tenue des congrégations. Nous avons parcouru avec le plus grand soin les jugements des hommes habiles que Nous venons de rapporter. Cela étant Nous approuvons et confirmons tout ce qui est contenu dans les avis ci-dessus exposés, attendu que tous les écrivains, les professeurs en théologie et en droit canon, plusieurs passages de l'Ecriture sainte, les décrets des pontifes nos prédécesseurs, l'autorité des conciles et des Pères, semblent quasi conspirés à établir les mêmes sentiments. De plus, Nous connaissons parfaitement les auteurs à qui l'on doit rapporter les sentiments contraires, aussi bien que ceux qui les protègent et les défendent ou semblent chercher l'occasion de les répandre. Nous n'ignorons pas enfin avec quelle sagesse et quelle force les théologiens, voisins des contrées où se sont élevées des contestations ont pris la défense de la vérité.

5. C'est pourquoi Nous avons adressé cette lettre encyclique à tous les archevêques, évêques, ordinaires d'Italie. Ainsi, vous recevrez comme tous les autres, ces instructions et quand il arrivera de tenir des synodes, de parler au peuple, de lui faire des instructions sur la doctrine chrétienne on n'avancera jamais rien de contraire aux sentiments que Nous avons relatés. Nous vous exhortons encore à employer tous vos soins pour que dans vos diocèses personne n'ait la hardiesse d'enseigner le contraire de vive voix ou par écrit. Que si quelqu'un refuse d'obéir nous le déclarons sujet et soumis aux peines décrétées par les saints canons contre ceux qui méprisent et transgressent les ordres apostoliques.

6. Mais nous ne statuons rien à présent sur le contrat qui a fait naître ces nouvelles disputes. Nous n'arrêtons rien non plus à cette heure sur les autres contrats dont la légitimité partage les théologiens et les canonistes. Nous croyons néanmoins devoir animer le zèle que vous avez pour la religion et pour la piété, afin que vous exécutiez ce que Nous ajoutons ici.

7. Premièrement, faites bien voir à vos peuples, par la gravité de vos paroles, que le vice de l'usure est condamné par l'Ecriture sainte, qu'il prend même différentes formes, afin de précipiter de nouveau dans les derniers malheurs les fidèles qui ont été remis en liberté et en grâce par le sang de Jésus-Christ. C'est pourquoi, s'ils veulent placer leur argent qu'ils se gardent de se laisser emporter par l'avarice, source de tous les maux ; mais plutôt qu'ils demandent conseil aux personnes renommées pour leur érudition et pour leur mérite.

8. En second lieu, que ceux qui ont assez confiance dans leurs forces et dans leur sagesse pour répondre hardiment sur ces questions (qui demandent néanmoins une grande connaissance de la théologie et des canons) évitent avec le plus grand soin les extrêmes toujours vicieux. Quelques-uns, jugeant ces affaires avec beaucoup de sévérité blâment tout intérêt tiré de l'argent comme illicite et tenant à l'usure. D’autres, au contraire très indulgents et relâchés pensent que tout profit est exempt d'usure. Qu’ils ne s'attachent pas trop à leurs opinions particulières : mais qu'avant de répondre, ils consultent plusieurs écrivains de grand renom ; qu'ils embrassent ensuite le parti qu'ils verront clairement appuyé non seulement sur la raison mais encore sur l'autorité. S'il s'élève une dispute au sujet de quelque contrat examiné, qu'on évite soigneusement de rien dire d'injurieux et d'offensant à ceux qui suivent un sentiment contraire ; et qu'on se garde bien d'affirmer que leur opinion mérite d'être fortement censurée surtout si elle est n'est pas dénuée de raisons et d'approbations d'hommes éminents parce que les injures et les outrages rompent le lien de la charité chrétienne et sont pour le peuple des pierres d'achoppement et de scandale.

9. En troisième lieu, il faut avertir ceux qui veulent se préserver de la souillure du péché de l'usure et confier leur argent à autrui, de façon à tirer un intérêt légitime, de déclarer, avant toutes choses, le contrat qu'ils veulent passer, expliquer clairement et en détail toutes les conventions qui doivent y être insérées, et quel profit ils demandent pour la cession de ce même argent. Ces explications contribuent beaucoup, non seulement à éviter les scrupules et les anxiétés de conscience, mais encore à prouver au for extérieur le contrat qui a eu lieu. Elles ferment aussi la porte aux discussions qu'il faut quelquefois soulever pour voir clairement si un placement d'argent qui paraît avoir été fait dans les règles renferme néanmoins une usure réelle, dissimulée.

10. En quatrième lieu, Nous vous exhortons à ne point accueillir les discours déplacés de ceux qui disent sans cesse qu'aujourd'hui la controverse sur les usures n'est qu'une dispute de mots, vu que l'on retire ordinairement profit de l'argent cédé à autrui d'une manière quelconque. Il suffit pour voir clairement à quel point cela est faux et éloigné de la vérité de considérer que la nature d'un contrat est tout à fait différente et distincte de la nature d'un autre contrat et qu'il y a pareillement une grande différence entre les conséquences des contrats qui sont opposés entre eux. En effet, il y a une différence évidente entre le revenu qu'on tire de l'argent légitimement et qui, pour cette raison, peut être gardé devant tout tribunal, et entre le revenu qu'on tire de l'argent illégitimement, et dont pour cette raison, le for extérieur et le for de la conscience ordonnent la restitution. Il est donc certain qu'on a tort de dire que la question proposée, de nos jours sur les usures est une question vaine et frivole, parce que l'on tire ordinairement profit de l'argent cédé à autrui.

11. Voilà ce que Nous avons cru devoir principalement vous marquer, dans l'espoir que vous exécuterez tout ce que nous prescrivons par cette lettre. Nous avons aussi la confiance que, si par hasard il s'élève des troubles dans votre diocèse à l'occasion de cette nouvelle controverse sur les usures, ou si l'on cherche à ternir l'éclat et la pureté de la saine doctrine, vous saurez y apporter les remèdes les plus convenables. Nous vous donnons enfin à vous, et au troupeau qui vous est confié, notre bénédiction apostolique.

Donné à Rome, le 1er Novembre de l'année 1745, la sixième de Notre pontificat.

BENOÎT XIV
Dernière modification par Christophe le mer. 23 févr. 2005, 22:36, modifié 1 fois.

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Saint Thomas d'Aquin et l'Usure

Message non lu par Christophe » lun. 06 déc. 2004, 21:49

- Saint Thomas d'Aquin et l'Usure -

J'ai pensé qu'il pouvait être pertinent de présenter la position du plus grand théologien catholique sur le prêt à intérêt et sur l'usure.

Recevoir un intérêt ( usura ) pour un prêt d'argent est de soi injuste, car c'est vendre ce qui n'existe pas, ce qui constitue manifestement une inégalité contraire à la justice. Pour s'en convaincre, il faut savoir que l'usage de certaines choses se confond avec leur propre consommation : ainsi nous consommons du vin dont nous nous servons pour boisson et du blé pour nourriture. Dans de tels cas, on ne doit pas compter l'usage d'une chose séparément de la chose elle-même, mais du fait que l'on concède l'usage à autrui, on cède la chose même. Voilà pourquoi en de tels casla propriété est transférée par le prêt. Si donc quelqu'un voulait vendre d'une part du vin et d'autre part l'usage du vin, il vendrait la même chose deux fois, ou vendrait ce qui n'existe pas. Il pécherait ainsi manifestement contre la justice. Pour la même raison, il commettrait une injustice celui qui, prêtant du blé et du vin, réclamerait deux compensations, l'une comme restitution égale à la chose elle-même, l'autre pour prix de son usage, d'où le nom d'usure.
Il y a aussi des choses dont l'usage ne revient pas à leur consommation : l'usage d'une maison est son habitation et non sa destruction. Pour de telles choses, on peut concéder l'un et l'autre séparément : par exemple, quand quelqu'un cède sa maison à un autre tout en se réservant l'usage pendant un certain temps ; ou à l'inverse concède l'usage de la maison à un autre tout en conservant la propriété. Et c'est pourquoi un homme peut licitement recevoir l'usufruit d'une maison et demander ensuite la maison prêtée, comme on le voit dans les baux et les locations.
Quant à l'argent, d'après le Philosophe, il a été principalement inventé pour faciliter les échanges. Aussi son usage propre et principal est d'être consommé, c'est-à-dire dépensé dans les échanges. C'est pourquoi il est illicite en soi de recevoir un intérêt ( pretium ) - qu'on appelle usure - pour l'usage de l'argent prêté.
Et comme un homme est tenu de restituer les biens acquis injustement, de même doit-il le faire pour l'argent reçu par usure.
(Thomas d'Aquin, Somme Théologique, II II 78 1)

Les lois humaines laissent certains péchés impunis à cause de l'imperfection des hommes, et de nombreux avantages disparaîtraient si tous les péchés étaient interdits par des peines propres à chacun d'eux. De là vient que la loi humaine permet les prêts à intérêts, non parce qu'elle estime qu'ils sont conforme à la justice, mais pour ne pas supprimer des avantages dont beaucoup jouissent. On lit ainsi dans le droit civil lui-même que "les choses qui se consomment par l'usage ne peuvent pas recevoir d'usufruit, ni selon le droit naturel, ni selon le droit civil", et que "le Sénat n'a pas admis l'usufruit de ces choses, et ne le pouvait pas, mais a institué un quasi-usufruit", permettant en effet l'intérêt. Et le Philosophe, conduit par sa raison naturelle, dit que "l'acquisition d'intérêts sur l'argent est contraire au plus haut point à la nature" (Aristote, Politique, 1 10)(Thomas d'Aquin, Somme Théologique, II II 78 1)

Celui qui accorde un prêt peu sans péché stipuler dans son contrat avec l'emprunteur une compensation à verser pour le dommage qu'il subit en se privant de ce qu'il avait : ce n'est pas là vendre l'usage de l'argent mais éviter un dommage. Il peut d'ailleurs arriver que le prêt évite à l'emprunteur un dommage plus grand que celui auquel s'expose le prêteur, si bien que c'est avec son bénéfice que l'emprunteur compense le dommage du prêteur. Mais on ne peut stipuler dans le contrat une compensation pour le dommage qui viendrait qu'on ne gagne plus rien avec l'argent prêté : car on ne doit pas vendre ce que l'on n'a pas et dont l'acquisition pourrait être empêchée de diverses façons.(Thomas d'Aquin, Somme Théologique, II II 78 2)

Celui qui prête de l'argent en transfère la possession à celui qui l'emprunte. Celui-ci emprunte cet argent à ses risques et périls et est tenu de le restituer intégralement. Il s'ensuit que le prêteur ne doit pas exiger plus qu'il n'a donné. Mais celui qui confie son argent à un marchand ou à un artisan en constituant une sorte de société avec eux ne transfère pas la possession de l'argent - qui reste à lui -, si bien qu'il participe à ses risques et périls au commerce du marchand et au travail du l'artisan? C'est pourquoi il pourra licitement réclamer, comme une chose lui étant due, une part du profit.(Thomas d'Aquin, Somme Théologique, II II 78 2)

janpier dutrieux
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Oui, l'intérêt est nuisible

Message non lu par janpier dutrieux » jeu. 17 févr. 2005, 11:28

Bonjour à tous,

Je voudrai revenir sur 2 points. Je vais en traiter de suite, c'est l'intérêt qu'il convient de dénoncer bien qu'il se pare (comme tous les malins) de vertus (épargne, attente, risque, etc).
Un autre jour, je reviendrai sur la notion de dette nationale (ensemble des dettes privées et publique) car depuis environ 1914, nous vivons dans une société où la moitié de la population s'endette pour que l'autre partie puisse produire et consommer. Il faut s'endetter pour obtenir une croissance économique (justifiée par l'augmentation du taux de productivité, l'exploitation du capital et une demande solvable...car si personne n'est solvable, les stocks se formeront. Lisez l'apoloque de Robinson plus bas, cela est clair). Nous verrons ce sujet plus tard.
Pour l'instant parlons de l'Usure ou intérêt.

L'USURE


« Qu'est-ce-que le prêt à intérêt, sinon tuer un homme ». Saint Ambroise

L'intérêt que réclame la monnaie est considéré comme l'une des composantes essentielles de l'équilibre économique. La hauteur des besoins d'investissement actuels ne peut plus supposer que la monnaie épargnée soit retirée du circuit monétaire, et comme jadis thésaurisée dans le bas de laine de nos aïeuls. Il existe, en fait, depuis toujours, plusieurs théories justifiant l'intérêt. Citons en cinq: la théorie de la fructification (l'argent permet d'acheter une terre qui rapporte des fruits), la théorie de la productivité (le capital qui assiste le travail a droit à une rémunération), la théorie du travail (les rentiers sont considérés comme des fonctionnaires de la collectivité), la théorie de l'utilité (la valeur se définit par rapport à la rareté) et la théorie de l'abstinence (la prodigalité, c'est le fruit défendu du paradis terrestre).

L'intérêt est aussi devenu l'instrument, privilégié et sélectif, qui permet aux monnayeurs et changeurs de monnaie d'attirer les capitaux, de favoriser les investissements productifs ou spéculatifs, selon leur bon plaisir; ou a contrario, de freiner la demande de monnaie. La démocratie économique à laquelle nous aspirons ne peut reconnaître l'existence d'un droit unilatéral qui présuppose qu'un bien s'accroît en valeur par l'usage et dans le temps.

Déjà P. J. Proudhon, à la différence de Karl Marx, avait observé que le pouvoir d'abuser des propriétaires s'appuyait sur la monnaie, à la valeur toujours constante au XIX e siècle. En effet, celle-ci porte intérêt alors que les biens et les marchandises subissent naturellement une moins value que seul leur accroissement, donc le travail dont on les affecte, peut contrebalancer.
Comparons, par exemple, l'évolution dans le temps, d'un capital monétaire (KM) à un capital physique (KP), de valeur égale à temps n.
A temps n + 1, le capital monétaire porte x % d'intérêt (x = plus value monétaire) et le capital physique se déprécie de y % (y = moins value monétaire).
Sans intervention du travail, le différentiel capitalistique à n + 1 est alors de x + y à l'avantage du capital monétaire. La moins value du capital physique est venue s'ajouter et renforcer la plus value perçue par le capital monétaire. Pour un pouvoir d'achat initial de même valeur où à temps n : KM = KP, une concentration du capital monétaire s’est formée à temps n + 1, augmenté d'un revenu non gagné. Comparé à KP qui portait à temps n la même valeur que KM ; à temps n +1, KM s’est valorisé de x + y. Le capital monétaire s’est accru de son intérêt et de la dépréciation du capital physique. L’échange est inégal, le droit d’aubaine évident, le marché est faussé et les écarts sociaux s’accroissent.

Il s'en suit que seul le travail accompli sur le capital physique KP peut permettre de lutter contre cette appropriation abusive des valeurs x et y. Nous nous apercevons alors que le capital monétaire croît d'autant plus vite que le capital physique décroît. Or, si les capacités physiques du travail et de la production dépendent du coût de leur financement, de l'intérêt demandé sur les investissements nécessaires à leur mise en oeuvre, le capital physique ne sera pas toujours en mesure d'organiser le travail. L'intérêt, coût du prêt monétaire, fixé unilatéralement par l'offreur, verrouille ainsi la production et condamne le capital physique à se plier à ses désitératas.

Silvio Gesell notait ainsi que lorsque Proudhon eut compris que l'argent fait fonction de verrou, son mot d'ordre fut : « Combattons le privilège dont jouit l'argent, en élevant les marchandises et le travail au rang de numéraire ». Car lorsque deux privilèges s'affrontent, ils s'annulent réciproquement. Conférons aux marchandises le poids de l'argent comptant: les privilèges se balanceront ».
C'est pourquoi là où Marx appela à la paralysie de l'appareil productif, notamment par la grève, pour permettre au prolétariat de conquérir la plus value qui lui échappe; Proudhon appela au développement du travail, à l'accroissement de la production qui, seuls, sont en mesure d'abaisser le coût de l'intérêt et de contrebalancer son pouvoir. En effet, non seulement l'intérêt accroît le coût de financement de la production, et par conséquent, en réduit ses possibilités d'écoulement, mais de plus, il présume du gain tiré de l'usage du prêt, que celui-ci se traduise par une plus ou une moins value.
Silvio Gesell illustra cette inéquité et la substance économiquement inefficace de l'intérêt dans une « robinsonade » introductive à sa « Théorie de l'intérêt et du capital » (opus cité). Nous la reprenons ici.

L'APOLOGUE DE ROBINSON

« Comme chacun sait, Robinson se trouvait seul sur une île. Il tua des porcs, sala les viandes, confectionna des vêtements. Bref, selon ses estimations, il pouvait pourvoir largement à ses besoins pour les trois années à venir.
Tandis qu'il procédait à un dernier calcul, il vit venir à lui un homme.
- Hé, cria l'Etranger, le naufrage de mon bateau me force d'aborder ici. Ne pourrais-tu me prêter des provisions jusqu'au jour où j'aurai défriché un champ et rentré ma première récolte ?
Robinson, à ces mots, pensa à ses réserves, à l'intérêt qu'il en tirerait et à la splendeur de la vie de rentier. Il s'empressa d'accepter.

- Très bien, dit l'Etranger. Mais je te préviens: je ne paie pas d'intérêt, sinon je préfère me nourrir de chasse et de pêche. Ma religion m'interdit tout autant de payer de l'intérêt que d'en exiger.
R- Belle religion, mais qu'est-ce qui te fait croire que je vais accepter ?
E- Ton égoïsme, Robinson, car tu y gagnes, et pas mal.
R- Je ne vois pas l'avantage que j'aurais à te prêter gratuitement mes provisions.
E- Je vais te le montrer. J'ai besoin de vêtements, tu le vois, je suis nu. As-tu des habits en provision ?
R- Cette caisse là est pleine à craquer.
E- Mais ces vêtements, là, enfermés, c'est la nourriture de prédilection des mites.
R- Tu as raison, mais comment faire autrement. Ailleurs, ils craignent les souris et les rats.
E- Comment faire autrement ! Prête moi ces vêtements et je m'engage à t'en faire de nouveaux dès que tu en auras besoin, et ces vêtements seront même, parce que neufs, meilleurs que ceux que tu retirerais plus tard de cette caisse.
R- Oui, Etranger, je veux bien te prêter cette caisse, car je vois qu'il m'est avantageux de te prêter les vêtements même sans intérêt .
E- Montre moi ton froment. J'en ai besoin pour semer et cuire.
R- Je l'ai enterré sur la colline.
E- Tu l'as enfoui pour trois ans ! Et la vermine ? Et les larves ?
R- Je sais. Mais comment les conserver autrement ? Si seulement je connaissais le moyen de défendre mon capital contre les forces de destruction de la nature.
E- Prête moi une partie de tes provisions, je te réglerai cette fourniture avec du froment frais de mes moissons, kilo pour kilo, mais toujours sans intérêt.
R- C'est avec joie et en te remerciant. Et si je t'offrais toute la réserve en stipulant que contre dix sacs tu n'en doives que neuf ?
E- Non, je te remercie. Cela aussi s'appelle de l'usure, à la place du bailleur, c'est le preneur qui serait capitaliste. Mes convictions condamnent l'usure, y compris l'intérêt renversé mais j'ai encore besoin d'autre chose: une charrue, un chariot, des outils. Me prêteras-tu sans intérêt le tout ?
R- J'accepte. Je me réjouis de pouvoir désormais conserver ces biens pour l'avenir, en bon état et sans travail, grâce au prêt.
E- Tu reconnais alors l'avantage que tu trouves à me prêter ces biens sans intérêt ?
R- Je le reconnais. Mais je me demande pourquoi dans mon pays les prêteurs demandent un intérêt.
E- La cause, tu dois la chercher dans l'argent.
R- Quoi, la source de l'intérêt viendrait de l'argent ? Mais écoute ce que dit Marx de l'argent et de l'intérêt: « La force du travail est la source de l'intérêt (plus-value). L'intérêt, qui fait de l'argent un capital, ne peut provenir de l'argent. S'il est vrai que l'argent est un moyen d'échanges, alors il ne fait rien d'autre que payer le prix des marchandises qu'il achète. Si de ce fait il ne change pas, il n'augmente pas de valeur.
Donc, l'intérêt (la plus value) doit provenir des marchandises achetées que l'on revendra plus cher. Ce changement ne peut s'occasionner ni à la vente ni à l'achat: dans ces deux transactions ce sont des équivalents qui sont échangés. Une seule hypothèse reste donc: que le changement se produit par l'usage que l'on fait des biens après l'achat et avant la revente ». (K. .Marx, « Le Capital », Chap.VI).
E- Tu es sur cette île depuis longtemps.
R- Trente ans.
E- Cela se voit. Tu t'en rapporte encore à la théorie de la valeur. Il n'est plus personne pour la défendre aujourd'hui.
R- Quoi ! Tu viendrais dire que la théorie marxiste de l'intérêt est morte. Ce n'est pas vrai, je la défendrai.
E- Très bien. Alors défends toi, mais pas avec des mots mais avec des actes. Tu disposes d'un capital. Moi, je suis nu. Jamais le vrai rapport entre prêteur de capitaux et emprunteur n'est apparu sous un jour plus clair qu'entre nous deux. Maintenant, essaye de me soutirer de l'intérêt.
R- Ah, non merci, les rats, les souris et les larves ont rongé ma force de capitaliste. Mais dis-moi comment expliques-tu la chose ?
E- L'explication est simple. S'il existait sur cette île une organisation économique faisant usage d'argent, et si moi, naufragé, j’avais besoin d'un prêt, je devrais dans ce cas m'adresser à un prêteur d'argent pour acheter ensuite ce que tu viens de me prêter sans intérêt. Mais ce prêteur d'argent ne s'inquiète ni des rats ni des souris ni des larves. Je ne puis l'aborder de la façon dont je me suis adressé à toi. Une perte est la rançon de toute possession de marchandises. Cette perte n'atteint que celui qui doit conserver les marchandises, non celui qui prête l'argent. Le prêteur d'argent ignore, lui, ces soucis. Tu n'as pas refermé ton coffre à habits lorsque j'ai refusé tout paiement d'intérêt, la nature de ton capital t'engageait à poursuivre la discussion. Le capitaliste d'argent, lui, me claque au nez la porte de son coffre-fort, lorsque je lui annonce que je ne paie pas d'intérêt. D'ailleurs, ce n'est pas de l'argent que j'ai besoin mais d'habits, que je devrais payer avec cet argent. Les habits, tu me les vends sans intérêt, l'argent nécessaire, je dois le renter.
R- De la sorte, il faudrait chercher l'origine de l'intérêt dans l'argent, et Marx aurait eu tort?
E- Il se trompait. Il sous estimait l'importance de l'argent, ce grand nerf de l'économie. Dès lors, il n'est pas surprenant qu'il se soit trompé dans d'autres questions fondamentales.
R- Ainsi le banquier peut fermer son coffre au nez de celui qui lui refuse l'intérêt, cette puissance, il la tire de la supériorité de l'argent sur les marchandises. Voilà le noeud.
E- Tout de même, quelle force de suggestion ont les rats, les souris et les larves. Quelques heures d'économie politique nous ont appris plus que des années d'étude dans les grimoires d'économie politique ».
(d'après Silvio Gesell, 5 mai 1920.)


L'USURE ET LES HOMMES

Si l'Eglise admet le principe de la propriété privée, et par voie de conséquence, reconnaît à son détenteur le droit d'épargner et de prêter, droit de la personne humaine qui découle directement du décalogue, on sait qu'elle a condamné le principe de l'intérêt de l'argent, considéré comme un bien fongible, qui se consomme à l'usage. Les Pères de l'Eglise, depuis les temps les plus anciens, ont toujours dénoncé sans équivoque, l'usure rappelait Alain Pilote (Vers Demain 1991) . « Saint Thomas d'Aquin, dans sa « Somme Théologique » (2.2, question 78) résume l'enseignement de l'Eglise sur le prêt à intérêt: « Il est écrit dans le livre de l'Exode (22, 25): « Si tu prêtes de l'argent à quelqu'un de mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu ne l'accableras pas d'intérêts ». Recevoir un intérêt pour l'usage de l'argent prêté est en soi injuste, car c'est faire payer ce qui n'existe pas; ce qui constitue évidemment une inégalité contraire à la justice... c'est en quoi consiste l'usure. Et comme l'on est tenu de restituer les biens acquis injustement, de même l'on est tenu de restituer l'argent reçu à titre d'intérêt ».
En fait, la seule fois dans l'Evangile où il est mentionné que Jésus fit usage de violence, c'est justement pour condamner cet intérêt exigé sur l'argent créé, lorsqu'il chassa les changeurs d'argent du temple avec un fouet, et renversa leur table (tel que rapporté dans Saint Mathieu 21, 12-13, et Saint Marc 11, 15-19). Il existait en ce temps là une loi qui stipulait que la dîme ou taxe au temple de Jésuralem devait être payée par une pièce de monnaie spéciale, appelée « demi-shekel du sanctuaire », dont les changeurs d'argent s'étaient justement arrangés pour obtenir le monopole. Il y avait plusieurs sortes de pièces en ce temps là, mais les gens devaient obtenir cette pièce spécifique pour payer leur dime.
De plus, les colombes et les animaux, que les gens devaient acheter pour offrir en sacrifice, ne pouvaient être achetés autrement que par cette monnaie, que les changeurs d'argent échangeaient aux pèlerins, mais moyennant de deux à trois fois sa valeur réelle en temps normal. Jésus renversa leur table et leur dit: « Ma maison est une maison de prière, et vous en avez fait une maison de voleurs ».
F.R. Burch, dans son livre « Money and its true function », commente ainsi ce texte de l'Evangile: « Tant que le Christ limitait son enseignement au domaine de la moralité et de la droiture, il n'était pas dérangé, ce ne fut que lorsqu'il s'attaqua au système économique établi, chassa les profiteurs et renversa les tables des changeurs de monnaie qu'il fut condamné. Le jour suivant, il était questionné, trahi le second, jugé le troisième et crucifié le quatrième jour ».

En 1311, au Concile de Vienne, le Pape Clément V déclarait nulle et vaine toute la législation civile en faveur de l'usure, en soulignant que « si quelqu'un tombe dans cette erreur d'oser audacieusement affirmer que ce n'est pas un péché que de faire l'usure, nous décrétons qu'il sera puni comme hérétique et nous ordonnons à tous les ordinaires et inquisiteurs de procéder vigoureusement contre tous ceux qui seront soupçonnés de cette hérésie ».
Le 1er novembre 1745, le pape Benoît XIV publiait l'encyclique « Vix Pervenit », adressée aux évêques italiens, au sujet des contrats, où l'usure, ou prêt à intérêt, est clairement condamnée. Le 29 juillet 1836, le pape Grégoire XVI étendait cette encyclique à l'Eglise universelle. Il y écrivait : « L'espèce de pêché qu'on appelle usure, et qui réside dans le contrat de prêt, consiste en ce qu'une personne, s'autorisant du prêt même, qui par sa nature demande qu'on rende seulement autant qu'on a reçu et soutient conséquemment qu'il lui est dû, en plus du capital, quelque profit, en considération du prêt même. C'est pour cette raison que tout profit de cette sorte qui excède le capital est illicite et usuraire.
Et certes, pour ne pas encourir cette note infamante, il ne servirait à rien de dire que ce profit n'est pas excessif, mais modéré; qu'il n'est pas grand, mais petit... En effet, la loi du prêt a nécessairement pour objet l'égalité entre ce qui a été donné et ce qui a été rendu... Par conséquent, si une personne quelconque reçoit plus qu'elle n'a donné, elle sera tenue à restituer pour satisfaire au devoir que lui impose la justice dite commutative... ».

Cependant, au fil des siècles, l'approche de l'Eglise fut plus nuancée, et connut plusieurs variations. Si, dans son langage, elle désigna pendant longtemps par le mot « usure » le prélèvement d'un intérêt pour un prêt d'argent, elle semble aujourd'hui distinguer l'intérêt de l'usure selon la fonction de production ou de consommation que l'on attribue au prêt. « Depuis plus d'un siècle », écrit Pierre Haubtmann , « l'Eglise distingue entre intérêt normal de l'argent et usure. Plusieurs explications ont été proposées de cette variation, et l'accord est loin d'être réalisé entre les théologiens. Voir le Père Villain, « l'enseignement social de l'Eglise, Spes, 1953, T.I., pp. 102 à 135, où on trouvera un excellent exposé de la question, et des solutions diverses proposées par les théologiens ».
Monseigneur Pierre Haubtmann se ralliait à l'opinion du Père Villain qui estimait « que la doctrine classique de la non légitimité de l'intérêt reposait sur le fait, alors exact, que la possession actuelle de l'argent n'avait aucune valeur économique particulière. Or, aujourd'hui, il n'en est plus de même: « le rôle de l'argent est profondément modifié ».
Selon St. Alphonse de Liquori, dans son résumé de la Théologie morale, Tome VI de ses oeuvres, le prêt consiste à donner une chose qui se consomme par l'usage, à la charge d'en restituer une autre de même qualité, dans un temps déterminé, et l'usure consiste dans un profit estimable à prix d'argent, que l'on tire du prêt, pour l'usage de la chose prêtée. Elle est défendue par le droit naturel aussi bien que par le droit positif, puisque dans les autres choses l'usage est distinct de la propriété, tandis que dans les choses consomptibles par l'usage, l'usage ne peut pas être distingué de la propriété, puisque l'usage que l'on fait de la chose fait qu'on cesse de l'avoir; il suit de là que dans le prêt la propriété des objets est nécessairement transférée à celui qui les reçoit, et, si celui qui les a fournis en exige quelque intérêt, il l'exige d'objets qui ne lui appartiennent plus et qui sont improductifs par leur nature, comme de l'argent, du blé, etc .

Dans ses Décrétales, sous le pape Grégoire IX (1227-1241), l'Eglise consacra à l'usure un livre entier, et la condamna sans réserve. Cependant, au seizième siècle commença à prévaloir, autorisé par la loi civile et la coutume, l'usage d'accepter un intérêt modéré pour l'argent prêté. Le 1er novembre 1745, le pape Benoît XIV, dans son encyclique Vix pervenit, se proposa de formuler « sur l'usure, une doctrine certaine » sans vouloir rien décerner au sujet de ces autres contrats « où les théologiens et les canonistes se partagent en des avis différents ».
Pourtant, en ce qui concerne le processus de comptabilisation des intérêts dans le temps, le R.P. Spicq rappela que « le temps n'est pas vénal », ce qui revenait à condamner les intérêts composés. Au demeurant, déjà Saint Thomas refusait à voir dans la perte du temps la source d'un droit à intérêt, car, pour lui, le temps n'appartenait pas au prêteur et ne pouvait se vendre. Il n'est d'ailleurs qu'une condition nécessaire à toute entreprise. Aussi, alors que les théories plus modernes de l'intérêt définissent l'intérêt comme le prix du temps, les scolastiques ne pouvaient admettre que la durée ait une influence économique pouvant fonder une différence de prix. « Dans la morale thomiste, les prix varient dans, et même d'après, le temps et l'espace sans que ce double élément soit la cause déterminante de cette variation ».


Il reste cependant, selon le Père Thomas Pèques (Du péché de l'usure dans les prêts)., que « le prêt sous sa première forme ou le prêt-assistance qui n'est, comme tel, qu'un des modes de subvenir à la nécessité d'autrui, devrait garder, dans la vie ordinaire des hommes, une plus grande place. Nous devons expliquer ici les règles données plus haut au sujet de l'aumône et au sujet du droit d'usage tel que nous l'a expliqué saint Thomas dans la question de la propriété. Ceux qui ayant plus que le nécessaire ne savent point subvenir à la nécessité des petits, en leur prêtant gratuitement et sans autre charge que de rendre l'argent prêté quand ils pourront vraiment le rendre, mais se montrent en toute circonstance d'une absolue rigueur dans l'exigence de l'intérêt, s'agirait-il même du simple intérêt ordinaire ou légal, n'échapperont point, devant Dieu, à la responsabilité du péché de l'usure. Et l'on peut bien dire qu'une des grandes causes du malaise social aujourd'hui est dans la méconnaissance ou l'oubli de ce devoir sacré »
Selon le Père, dans ses commentaires, la doctrine de Benoît XIV peut se résumer en ces trois points:
«1er - Tout gain, si minime soit-il, voulu pour le prêt en tant que tel, est absolument illicite, et oblige à la restitution.
2 e - Mais l'usage d'exiger quelque chose en plus de l'argent fourni peut être légitimé, s'il se trouve quelque chose ajouté à la raison du prêt, ou si le mode de livrer son argent est lui-même distinct du prêt proprement dit.
3 e - Toutefois, il est des cas où l'homme est tenu de prêter son argent purement et simplement, sans rien exiger au delà de ce qu'il a prêté » (P. Thomas Pègres, Commentaire de la Somme théologique T.XI.).
En fait, pour Saint Thomas, comme pour Aristote et les Pères de l'Eglise, souligne le R.P. Spicq (Renseignements techniques accompagnant la traduction de la Somme théologique, « La justice »)., « le travail est le titre lucratif essentiel ». C'est « une fausse conception (de penser) que l'argent doit rapporter quelque soit son placement, qu'il est de soi lucratif; c'est ce qu’appelle sa rentabilité, sa vertu propre de productivité. A quoi il faut opposer le principe aristotélicien toujours vrai: « l'argent ne fait pas de petits, de soi il est improductif (...). L'argent n'a pas d'autre utilité réelle que de constituer un intermédiaire des échanges; son usage est d'être dépensé. En ce sens, l'argent est stérile, il n'est pas par lui-même productif, il ne fait pas des « petits » comme un champ ou un troupeau (...). Il y aura usure au sens large du terme dès lors que l'on tirera profit d'une chose improductive, sans y avoir mis aucun travail, aucun frais, aucun risque; ou encore lorsqu'on s'enrichira d'une façon disproportionnée en regard du travail et de la responsabilité engagée »
Il semble bien, néanmoins, que l'actualisation par le Saint Siège de la doctrine traditionnelle sur l'usure n'ait pas été faite jusqu'ici. Et elle ne le sera pas tant que les discussions entre théologiens n'auront pas été assez profondes et précises pour bien déterminer la ligne de séparation, exposée par Benoît XIV dans Vix Pervenit, entre « le profit tiré de l'argent à bon droit et qui peut donc être conservé aussi bien du point de vue de la loi que de celui de la conscience; et cet autre profit, tiré de l'argent de façon illégitime et qui, selon la loi et selon la conscience, doit être considéré comme à restituer »

L'histoire de l'usure, nous le savons, est vieille comme le monde. Nous trouvons dans l'Ancien Testament des règlements sur l'abolition de l'intérêt de telle manière que tous les sept ans il puisse y avoir ce que l'on appelait une « année de jubilé », c'est-à-dire d'abolition annoncée par trompettes pendant laquelle toutes les dettes des citoyens étaient effacées. En 594 avant Jésus-Christ, Solon abolit, à l'aide d'une loi, la servitude des dettes, puis dans la Rome antique, la loi de 332 avant Jésus-Christ interdit à tous les citoyens romains toute prise d'intérêt. En 443, le Pape Léon I e le Grand promulgua une interdiction totale d'exiger des intérêts. De son côté, la législation civile adhéra peu à peu aux conceptions canoniques. Selon Gottfried Feder, la peine de mort pour prise d'intérêt était notifiée dans la réglementation des Etats Allemands de 1500, 1530 et 1577. Malgré ces interdits, souvent subordonnés aux différentes conjonctures politiques que les Etats traversèrent, l'intérêt se perpétua à travers les siècles.
C'est en remontant les siècles que Silvio Gesell s'aperçut, grâce au travaux de Gustav Billeter dans son « Histoire du taux d'intérêt dans l'antiquité gréco-romaine jusqu'à Justinien » que l'intérêt, ne fût-ce qu'un moment, un jour par an, un an par siècle, en l'espace de deux millénaires, ne baissa jamais jusqu'à zéro. Gesell calculait, bien sur, l'intérêt réel sur des périodes de stabilité monétaire. Avec les périodes de dépréciation monétaire traversées depuis la première guerre mondiale, on sait que l'intérêt peut être inférieur à zéro et négatif si le taux d'inflation, durant le même terme, excède sa valeur réelle. Il est, là aussi, usuraire, puisqu'inversement, c'est l'emprunteur qui jouit d'un revenu non gagné.
Quoiqu'il en soit, il ressort de ses travaux que le taux historique de l'intérêt serait de l'ordre de 3 à 4 %, comme ce fut le cas du temps de Sylla (82-79 avant J-C) jusqu'à Justinien (527-565) dans l'antiquité, soit sur une période de 650 ans. Adam Smith notait, par ailleurs, dans ses « Recherches sur la nature de la richesse des nations », (1776) que sous le règne de la reine Anne (1703-1714), en Angleterre, l'Etat empruntait à 3 % et que le taux de 5 % semblait être au dessus du taux du marché. Cependant, en 1546, la limite légale du taux d'intérêt était de 10 %.

LA « RIBA » ISLAMIQUE

La civilisation islamique condamna également l'intérêt. La principale règle coranique dans le domaine économique dispose que Dieu a rendu licite l'achat et la vente, le commerce, et illicite l'intérêt ou usure, ou « riba » (du verbe arabe rabâ: accroître et augmenter) .
Selon J. Schacht, dans son Encyclopédie de l'Islam, l'usure est « d'une façon générale, tout avantage précaire illégitime sans équivalent du service rendu ». Déjà, le prophète Mahomed condamnait l'intérêt à faible taux tout comme celui à taux élevé. Cependant, M. Arkour note dans « Islam, Religion et Société » que « l'enseignement religieux chrétien comme celui du Coran interdit l'usure et condamne l'enrichissement continu, égoïste et personnel, ainsi que la concentration des richesses dans les mains de quelques-uns aux dépens de larges couches de la population ».
Le problème posé par l'usure ou « riba » a soulevé de nombreuses controverses au fil des siècles, et plus encore ces dernières décennies qui ont littéralement vu exploser les flux financiers entre les pays islamiques et non islamiques. En droit musulman, il convenait de déterminer ce qui est « halal » (ou licite) et ce qui est « haram » (ou illicite), chose d'autant moins aisée que l'emploi des capitaux épargnés ou prêtés n'est plus maîtrisé, dans l'internationalisation des flux financiers par les épargnants.
De nombreuses « Fatwa », ou règles de loi coranique, sont venues, au XX e siècle, enrichir la jurisprudence islamique sur ce sujet. Aujourd'hui le gain que retire l'argent est légal (halal) lorsqu'il ne lèse aucune des parties contractantes. Il peut être alors qualifié d'encouragement à l'épargne et à la coopération et accepté par la « Shari’a ».
A contrario, est illégal (haram) le gain demandé à l'argent alors que le débiteur ne réalise pas ou ne peut réaliser suffisamment de bénéfice pour le dégager. La majoration de la dette après l'échéance, et la multiplication des intérêts qui renouvelle sans cesse la dette sera également « haram ». En tout état de cause, le gain que procure un capital épargné ne peut être fonction de la durée de cette épargne ni même être déterminé à l'avance, il ne peut être que le résultat d'une association dans un commerce, dont le bénéfice effectif ne peut être connu qu'au terme de son activité. Dès lors, exiger un intérêt, quelqu'il soit, d'un prêt consenti à un tiers, commerçant, industriel ou particulier, sans participer aux risques et aux pertes éventuels de celui-ci sera prohibé. Par contre, prêter le même capital en participant aux gains et aux pertes éventuels de l'emprunteur sera licite, puisqu'il s'agit d'une association où le risque est bilatéral, et par conséquent partagé.
Cependant, afin de respecter les règles coraniques, les autorités musulmanes invitent les fidèles qui déposent des capitaux dans des entreprises bancaires non musulmanes à retirer les intérêts en les donnant aux musulmans pauvres conformément à une « fatwa » répondant à la révélation du Coran : « Tout ce que vous donnerez à usure pour augmenter vos biens ne vous produira rien auprès de Dieu. Mais tout ce que vous donnerez en aumône pour obtenir les regards bienveillants de Dieu vous sera porté au double ». Certains pays musulmans s’attachent à respecter le principe de l'association aux profits et pertes dans le maniement de l'argent, et dans l'union du capital et du travail. Cette association est appelée « Mudarãba » ou société de spéculation islamique (expression qu'il ne convient pas ici de prendre dans le sens péjoratif qui nous est connu, mais dans son sens etymologique d’observer et de compter sur.

Dans la Shari’a, la Mudarãba est définie comme un contrat associant le capital de l'un au commerce exercé par l'autre. C'est une forme de coopération qui unit les deux facteurs de la production, le capital et le travail.
La société de « spéculation islamique » autorise l'investissement des capitaux dans des projets utiles à la nation et estime que le capital ne représente qu'un dépôt entre les mains de l'ouvrier. Enfin, elle exige que les bénéfices ne soient pas fixés d'avance en volume ou en priorité, mais selon des quote-parts du profit indivis. Cette spéculation peut aboutir soit à des gains, soit à des pertes, sans que rien ne soit garanti à l'avance. La notion de risque est ici mutualisée La principale différence entre la spéculation islamique sur laquelle la Banque Islamique est fondée et le prêt à intérêt, moteur de notre système financier, réside dans le fait que notre système bancaire détermine a priori l'intérêt, qu'il soit prêteur ou emprunteur; alors que la spéculation islamique (qui observe) ne le détermine qu'en fin de période, a posteriori.
Par exemple: « en ce qui concerne les déposants de fond à la banque, à qui on annoncerait préalablement qu'à la fin de l'année ils percevront, disons 3 % que la banque ait réalisé ou non un bénéfice suffisant pour remplir cette promesse, cela l'Islam l'interdit; par contre, si la banque dit à la fin de l'année: nous avons réalisé des bénéfices; après déductions des réserves contre les éventualités, nous sommes en mesure de vous payer disons les mêmes 3 %, à titre de participation proportionnelle aux gains, l'Islam l'admet volontiers ».
La spéculation islamique peut donc s'analyser, quant au fond, comme un contrat associant les spéculateurs, l'épargnant qui apporte le capital et l'ouvrier qui emploie celui-ci, aux profits et pertes résultant de l'opération.

LE DIVIDENDE PARTICIPATIF

La société de spéculation islamique distingue donc l'intérêt qui reste toujours condamnable de la participation aux gains ou pertes d'une affaire. La participation aux profits et pertes d’une entreprise procure un dividende participatif qui peut être positif ou négatif, prélevé sur le bénéfice ou la perte de l’exercice, en fonction d’un pourcentage mutuellement établi au préalable.
Cette distinction entre l'intérêt et le dividende fut également celle de Louis Even. Il expliquait ainsi : « Si mon voisin me prête 5000 $ que je consacre à l'achat d'une ferme, ou d'animaux, ou d'arbres ou de machines avec lesquels je produirai d'autres choses, ce prêt a été un placement qui m'a permis de produire d'autres choses. Je crois qu'il serait convenable pour moi de lui marquer ma reconnaissance en lui passant une petite partie des produits que j'obtiens grâce au capital producteur que j'ai ainsi pu me procurer...
C'est mon travail qui a rendu son capital profitable. Mais ce capital lui-même représente du travail accumulé. Nous sommes donc deux, dont les activités, passées pour lui, présentes pour moi, font surgir de la production. Nous pouvons donc nous diviser les fruits de cette collaboration. La production due au capital est à déterminer, par entente et équité. Ce que mon prêteur va retirer dans ce cas est, à proprement parler, un dividende (nous avons divisé les fruits) ». Nous constatons, qu’à l’inverse de l’intérêt, avec le dividende participatif, les profits sont divisés, après entente, et avec équité par l'association et la coopération. Ces profits de la coopération ne sont pas fixés d'avance en volume, mais selon le principe des quote-parts. Ceux-ci ne sont plus déterminés unilatéralement mais par contrat mutuel.
L'intérêt que demande un banquier sur le prêt qu’il accorde ou l'obligation sont de nature différente. C’est une réclamation faite par l'argent, en fonction du temps seulement, et indépendamment des profits et pertes que peut enregistrer le capital.
Si nous plaçons 5000 F dans des Bons du Trésor, obligations d’Etat. S'il s'agit d'obligations à 10 %, nous toucherons 500 F tous les ans, même si le capital ne génère aucun profit. C'est cela l'intérêt. « Nous ne voyons rien qui justifie cette réclamation », écrit Louis Even, « sauf l'habitude reçue. Elle ne repose sur aucun principe. Donc, dividende, oui, parce que subordonné à une croissance de la production. Intérêt, non, car dissocié des réalités, et basé sur la fausse idée d'une gestation naturelle et périodique de l'argent ».
C'est naturellement la condamnation sans équivoque de la multiplication des intérêts qui aboutit à perpétuer la dette qui est formulée ici. Comme cet intérêt est la base même de notre système financier usurocratique, il n'y a pas lieu de s'étonner outre mesure de voir s'accroître démesurement le capital financier alors que le capital productif stagne.
C’est pourquoi Even conclua comme les jurisconsultes musulmans, en écrivant que « le petit intérêt que le banquier inscrit au crédit du déposant de temps en temps, même à taux fixe, est en réalité un dividende, une partie des revenus que le banquier, avec le concours d'emprunteurs, a obtenu d'activités productrices ». Mais si ce dividende est le résultat de la division des gains de la collaboration du capital et du travail, il implique que le prêteur a également une part de responsabilité à préserver et à respecter dans l'emploi qui est fait de son capital. En ce sens, Even émettait le voeu de voir l'organisation économique future permettre à l'apporteur de capitaux d'être parfaitement responsable de l'usage qui est fait de son épargne. « Il serait d'ailleurs bien préférable que le bailleur de fonds et l'entrepreneur fussent moins dissociés. L'industrie moins grosse d'autrefois était beaucoup plus saine: le financier et l'entrepreneur étaient la même personne. Le marchand du coin est encore dans le même cas. Pas de magasin à chaînes. La coopérative, l'association de personnes, gardent la relation entre l'usage de l'argent et son propriétaire, et ont l'avantage de permettre des entreprises qui dépassent les ressources d'une seule personne.
Dans le cas des compagnies qui émettent des actions sur le marché, l'argent vient sans son propriétaire. C'est un mal généralisé. Nous avons déjà expliqué en octobre 1942 comment on pourrait graduellement y remédier, en introduisant la propriété corporative de la grande industrie. Les membres de l'industrie en deviendraient graduellement les propriétaires, sans nuire aux intérêts acquis. Mais cela demanderait d'abord un système créditiste ».

Il deviendrait alors possible d'assainir le marché financier en responsabilisant dans l'association coopérative l'apporteur de capitaux, épargnant, à l'agent économique, emprunteur. La valeur estimée de la participation serait alors déterminée par contrat mutuel en quotité, et non pas en volume, et exigée en fonction des profits et pertes dégagés par l'opération, de façon à ne léser aucune des parties contractantes

Je vous remercie de votre lecture.
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Christian
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Non, l'intérêt n'est pas nuisible

Message non lu par Christian » ven. 18 févr. 2005, 9:31

Bonjour et bienvenue,

Votre très longue intervention, si érudite soit-elle, ne m’a pas convaincu.

Il faut distinguer deux questions :
- la création de monnaie par les banques
- le loyer dû pour l’utilisation d’un bien d’autrui, en l’occurrence de l’argent, que vous appelez après d’autres, l’usure.

Je ne considère pour l’instant que cette seconde question.

A une époque quand les économies étaient stagnantes et quand le seul véritable capital productif, la terre et les troupeaux, circulait principalement par héritage et pillage, le prêt était essentiellement du prêt à la consommation. Par ex., il permettait d’éviter la famine en attendant la soudure d’une prochaine récolte. Il n’était remboursable que par un surcroît de travail et des privations. Ce type de prêt justifie la condamnation de St Ambroise et la condition imposée par la loi musulmane, celle de participation au profit (qui est, en fait, une interdiction du prêt à la consommation).

La montée du capitalisme au 18ème siècle change la donne. Le prêt à l’investissement est remboursable, non plus par une augmentation de la quantité de travail, mais par une augmentation de la productivité d’une même quantité de travail. C’est l’investissement qui se rembourse lui-même, en quelque sorte. Le salariat, en assurant (en principe) des revenus constants, indépendants des aléas des récoltes, permet la planification des échéances de remboursement. Il n’est plus pour l’emprunteur qu’une préférence temporelle : je suis prêt à payer plus cher pour jouir d’un téléviseur maintenant, plutôt que d’épargner et l’acheter dans 6 mois.

Dans ces conditions, emprunter (surtout pour un investissement) me paraît économiquement sain et prêter, moralement légitime. Du coup, la loi musulmane, qui exige une participation au profit, prend des allures d’extorsion.

Soit un boulanger au bénéfice d’une belle clientèle. Il souhaite servir encore plus d’amateurs de pain frais en installant un second four. Coût : 100.000. Il attend un retour sur cet investissement de 50% p.a. Avec sa clientèle bien établie, il est confiant que le risque est négligeable, et un prêteur qui partage cette analyse lui demande 10% d’intérêt. Pourquoi diable, lui qui se lève à 4 heures tous les matins et trime 12 heures par jour devrait-il partager sa marge avec un prêteur oisif et qui n’en demande pas tant ?

(inversement, s’il n’emprunte pas, il ne pourra pas se développer, et laissera des amateurs de pain insatisfaits).

Cordialement
Christian

janpier dutrieux
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Intêtêt, capitaux, usage.

Message non lu par janpier dutrieux » ven. 18 févr. 2005, 13:14

Bonjour à tous,

Je réponds ici à Christian.
1- Sur la distinction entre création de monnaie et intérêt sur épargne. J'ai fait cette distinction essentielle dans mon premier message : ne pas confondre le taux de refinancement (réescompte, prise en pensions ou suite à appels d'offres) des papiers commerciaux éligibles auprès de de la Banque centrale, avec le taux du marché interbancaire (monétaire) et le taux d'intérêt demandé par une banque secondaire pour accordé un prêt à un client.
Notons qu'il y a une mystification dans ce type de prêt puisque nous ne savons pas (et le banquier non plus) s'il s'agira d'un prêt sur épargne ou d'une création monétaire bancaire ex nihilo (voir Allais, Fisher et Grjebine proposition 157). Ce que je dénonce avec eux en proposant une économie créditrice et un crédit social.

2- Nous allons parler ici du simple intérêt demandé pour un prêt d'argent entre 2 particuliers, un épargnant et un emprunteur. Ce comportement individuel n'est pas du ressort de la macro économie..

2.1- Vous parlez du « loyer demandé pour l'usage d'un bien d'autrui, en l'occurrence de l'argent » comme ci l'argent était un bien comme les autres. Ce qui n'est pas du tout exact me semble-t-il. Je sais que cette thèse est celle des libertariens (Lesage, Salin et le nobel Hayek) mais celle-ci me semble bien dogmatique. Il y a une différence énorme entre un capital monétaire (à pouvoir d'achat constant) et un capital physique. C'est ce que veut démontrer Silvio Gesell dans son Apoloque de Robinson (envoyé dans mon dernier message). Un capital physique se déprécie avec le temps, il faut l'entretenir, le nettoyer, etc, pour entretenir sa valeur, donc fournir du travail pour lui garantir 10 ans plus tard une valeur identique.
Cela n'est pas nécessaire avec un capital monétaire qui en période non inflationniste garde toute sa valeur. Gesell écrit avant 1914, or il n'y eut pas quasiment pas d'inflation pendant le 19e siècle (exception faite des pics conjoncturels de 'inflation ou de déflation liés aux découvertes de mines d'or ou au diminution d'or dans les coffres de la BDF).
Ce raisonnement est toujours validé au 21e siècle et explique l'emballement de la sphère financière au détriment de la sphère économique (qui seule exige du travail);
Je me refuse donc à confondre le loyer d'un bien physique et l intérêt monétaire.

2.2 - Votre distinction entre prêt à la consommation et prêt à l'investissement est obsolète.
Il est exact que jadis il n'y avait pas de prêts à l'investissement. Et pour cause. Il n'y avait pas d'investissement. Pourquoi investit-on ? Pour accroître la productivité (plus de travail fourni dans un temps identique). Mais il n'y a pas eu de productivité pendant des siècles. Vous le savez, 90 % du travail étaient d'origine agricole et dépendant des saisons. On confondait souvent consommation et investissement (d'ailleurs ceci est très théorique, l'INSEE parle aujourd'hui de biens durables (maison) et semi-durables (lave-linge). Mais hier, le simple fait de manger à sa faim n'était-il pas déjà un investissement pour pouvoir proposer sa force de travail demain ?.. on peut en discuter). Bien avant le prêt pour investissement, c'est le prêt à la grande aventure qui est apparu avec les grands voyages. C'est l'époque de Jacques Coeur. Et ces prêts à la grande aventure sont risqués mais ils vont lancer le capitalisme et enrichir les nations. C'est à partir des travaux de l'Université de Salamanque qui théorisa cette idée de prêt à l'investissement que les Papes nuancèrent leur discours contre l'intérêt. Université de Salamanque citée aujourd'hui par les libéraux qui veulent concilier leur foi chrétienne et leur idées économiques.
Je pense cependant que cette distinction n'a plus guère d'importance. Il faut raisonner cependant en macro économie pour comprendre cette idée. Aujourd'hui, près de 90 % de la monnaie (masse monétaire immatérielle, agrégat M1) sont constitués par des crédits. C'est de la monnaie temporaire. Imaginons que ces crédits ont pour contre partie des épargnes (comme au temps de Gesell); Quelque soit leur destination, ces crédits passeront de mains en mains, s'échangeront contre des biens de consommation, semi-durables, durables, d'investissement et des services. Conclusion : Les fournisseurs ayant vendu leur stock devront recommencer à produire. Ce sont donc ces crédits qui permettre à la production de se renouveler et à la croissance de s'optimiser. Ce qui veut dire que si personne n'emprunte, les épargnants restent avec leur épargne thésaurisée, et la dépression économique s'instaure (ce qui fut souvent le cas au 19e siècle). Un autre exemple systémique : si vous déjeunez à crédit (sur épargne) vous paierez le menu 15 plus l'intérêt 2 soit 17. Le restaurateur touchera les 15 qu'il n'aurait pas eu si vous n'aviez pas eu ce prêt, et pourra les investir pour agrandir, et peut-être vous embaucher. L'épargnant touchera 2. Vous l'emprunteur êtes le seul à payer le service plus cher que son prix alors que c'est vous qui permettez à la production de s'écouler.
Je considère que c'est aujourd'hui une nécessité de faire circuler la monnaie, d'accroître sa vitesse de circulation, ce qui suppose des taux d'intérêt nuls.
Tenez, ce petit conte serait de J. Galbraith et explique bien ce principe : « Ce matin là, un voyageur arrive au village de Poulas pour affaires. Il retient une chambre à l’hôtel et verse 300 F. d’arrhes. L’hôtelier heureux, qui devait à son menuisier une facture de ce montant va lui payer. Le menuisier qui rêvait d’un transistor pour écouter dans son atelier court chez son voisin et contre ses 3 billets de 100 F revient avec sa radio. Celui-ci heureux de sa vente imprévue le jour anniversaire de son mariage propose à son épouse de l’emmener au restaurant de l’hôtel. Les 300 F sont tombés à pic. Vers 21 h. le voyageur arrive à l’hôtel. Un imprévu l’oblige à repartir précipitamment. L’hôtelier lui rend ses 300 F.Il sort son briquet et les brûle devant lui. Ils étaient faux.
Je ne peux donc retenir cette distinction entre investissement et consommation. Mais ceci ne doit pas intedir un Etat sain de soutenir certains prêts (comme le logement, etc). Mais ceci, l'économie créditrice le faire en compensant des ajustement sociaux ce qui éviter de financer ces aides par l'impôt.

2.3- Sur la participation aux profits et pertes (PPP) des banques islamiques. Ici, nous parlons plus éthique qu'économie Mais dans le cas de votre boulanger, le contrat initial de la PPP va se discuter puisque c'est un contrat réciproque. Les personnes qui acceptent ce type de contrat (certains musulmans) veulent respecter les obligations de la Chari'a. Donc, le boulanger va exposer son point de vue. Si l'étude de faisabilité lui donne raison, la PPE sera de 20 % du bénéfice ou de la perte pour l'épargnant et de 80 % pour l'emprunteur. N'oubliez pas que ce sont des contrats individuels, au cas par cas.
Par ailleurs, vous dîtes que c'est une façon d'éliminer le prêt à la consommation. Je ne pense pas que ce soit dans l'esprit des jurisconsultes (avant tout théoricien et interprète souvent rigoriste des textes) pour une raison bien simple. L'un des 4 piliers de l'islam est l'obligation de faire l'aumône, et celle-ci peut s'analyser comme un crédit sans intérêt et sans échéance.
Dans nos pays capitalistes, des techniques de partage des intérêts permettent un peu cela. La Nouvelle économie fraternelle (dans la lignée des structures de Rudolf Steiner) liée au Crédit coopératif fut l'une des première a proposer le partage des intérêts (comme vous le voulez) sur vos épargnes. Depuis, de nombreuses banques ont flairé le produits d'appel et ont dénaturé la pureré du principe. « Les hommes sont ce qu'ils sont ». Supporte les ou instruis les (un philosophe grec dont le non m'échappe).
Je ne vois donc aucune utilité éthique ou économique à l'intérêt monétaire, mais j'y trouve de nombreux inconvénients. Il ne faut pas utiliser la parabole des talents pour justifier cet intérêt (les talents, c'est le travail, la reproduction et la continuation de l'oeuvre). Par contre la manne que Dieu donne aux Hébreux pourrait condamner la thésaurisation (puisqu'elle devient mauvaise si elle n'est pas consommée).

Bien amicalement, et merci de votre d'indulgence pour les longueurs, c'est le prix de la passion.
Janpier Dutrieux (coordonnées précitées)

Christian
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Intérêt, capitaux, usage

Message non lu par Christian » lun. 21 févr. 2005, 20:08

Bonsoir
janpier dutrieux
Vous parlez du « loyer demandé pour l'usage d'un bien d'autrui, en l'occurrence de l'argent » comme ci l'argent était un bien comme les autres. Ce qui n'est pas du tout exact me semble-t-il. Je sais que cette thèse est celle des libertariens (Lesage, Salin et le nobel Hayek) mais celle-ci me semble bien dogmatique. Il y a une différence énorme entre un capital monétaire (à pouvoir d'achat constant) et un capital physique. C'est ce que veut démontrer Silvio Gesell dans son Apoloque de Robinson (envoyé dans mon dernier message). Un capital physique se déprécie avec le temps, il faut l'entretenir, le nettoyer, etc, pour entretenir sa valeur, donc fournir du travail pour lui garantir 10 ans plus tard une valeur identique.
Je me réclame de cette école que vous appelez ‘libertarienne’ et je ne vois pas en quoi elle est dogmatique et les autres ne le seraient pas. L’argument de l’entretien n’est guère convaincant.

Cet argument distingue l’argent de tous les autres biens économiques, car ‘il ne demande pas d’entretien’. D’abord l’argent n’est pas seul dans ce cas. Les bijoux, les terrains, les œuvres d’art… ne s’usent pas et ne demandent pas à être entretenus comme une machine. Ensuite, la conservation de l’argent n’est pas gratuite. Si elle est confiée à une banque, il faudra la rémunérer. Si l’argent est placé en quelque lieu sûr, il faut aménager un coffre ou une cachette ; le souci et les nuits blanches sont un coût pour les Harpagons.

L’idée que l’argent est une substance d’une nature particulière a certes une longue tradition, mais tout aussi infondée que les autres fétichismes.

Comme le reste de votre développement repose sur cette spécificité de l’argent, pour moi, il ne tient plus.

Cordialement
Christian

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Re: Intérêt, capitaux, usage

Message non lu par SETH » mer. 23 févr. 2005, 22:24

Christian a écrit : L’idée que l’argent est une substance d’une nature particulière a certes une longue tradition, mais tout aussi infondée que les autres fétichismes.

Comme le reste de votre développement repose sur cette spécificité de l’argent, pour moi, il ne tient plus.

Cordialement
Christian
Bonjour
La monnaie n’est pas une marchandise comme les autres, dans la mesure où son offre est déterminée par sa demande, laquelle dépend, en partie, des taux d’intérêt.
La monnaie est bien une "marchandise" d'une nature particulière.

Cordialement

Seth

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Message non lu par Christophe » mer. 23 févr. 2005, 23:06

Bonsoir,

Les premiers messages de cette discussion sont issus du fil sur le Crédit social ( viewtopic.php?t=488 ) qui aborde largement la question ici débattue et auquel le lecteur pourra se reporter avec intérêt ( ;) ).

Pax Christi
Christophe
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Re: Intérêt, capitaux, usage

Message non lu par Christian » jeu. 24 févr. 2005, 10:47

Seth
La monnaie n’est pas une marchandise comme les autres, dans la mesure où son offre est déterminée par sa demande, laquelle dépend, en partie, des taux d’intérêt.
La monnaie est bien une "marchandise" d'une nature particulière.
Bonjour Seth,

Dans les grandes zones monétaires actuelles, l’offre de monnaie est déterminée par la banque centrale. Elle augmente ou diminue cette offre à travers ses opérations de guichet, et la fluctuation du taux d’intérêt reflète la plus ou moins grande demande pour la quantité de monnaie disponible (je simplifie).

Je vous rejoins sur un point, cependant. La monnaie est une ‘marchandise particulière’, dans la mesure où c’est celle qui jouit de la plus grande liquidité. Tout le monde ne troquera pas ce qu’il possède et que je désire pour ma vieille selle de cheval, mais le fera pour une quantité de monnaie.

Mais même cette constatation souffre des exceptions. Lorsque j’habitais la Russie il y a 15 ans, un paquet de Marlboro ou une boîte de Nescafé me procuraient bien plus de services qu’une valise de roubles. Or, les receveurs de ces marchandises ne les consommaient pas. Ils les utilisaient à leur tour pour acheter d’autres services. Marlboro et Nescafé étaient devenus des monnaies.

Cordialement
Christian

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Message non lu par SETH » jeu. 24 févr. 2005, 14:53

Bonjour Christian

D'accord avec vous mais est ce bien le sujet ? Celui ci est "l'intérêt est-il licite ?"..
Je vais donc à mon tour donner mon avis.

Je pense qu'il faut envisager deux types d'intéret et il faudrait que deux mots différents définissent ces deux cas (intéret et dividende ?):

1 - l'intérêt sur la création monétaire bancaire du au "multiplicateur de crédit" . 80% de la monnaie permettant cet intéret n'est absolument pas issue d'une épargne préalable. D'autre part cette monnaie de crédit ne coûte à créer. On pourrait admettre des "honoraires" au système bancaire pour ce travail d'émission de crédit ( 1 heure de travail = 100 euros ?) , mais les intérêts sont pour moi, dans ce cas, illicites.
on peut noter que ces intérets sont issus de nouveaux crédits dans une spirale sans fin. S'il n'y a pas de nouveau crédit ou émission de monnaie centrale, il devient (collectivement) impossible de payer ces intérets "au système".
Il me semble qu'en ce qui concerne le conte d'Even que c'est bien ce ce type d'intéret dont il parlait.

2 - L'intéret du prêt d'une épargne préalable. Il s'agit d'une décision de l'épargnant de reporter un achat . Il se prive donc d'un plaisir pour permettre à une autre personne d'obtenir elle même un plaisir ... il me semble normal que ce "sacrifice" soit rémunéré.
Il n'y a pas (nécessairement) création monétaire pour régler les intérets . Juste transfert d'un choix d'utilisation possible de la monnaie acquise par l'emprunteur par son travail. On devrait donc ici parler de dividendes, de la même manière que lorsque des "investisseurs" mettent en commun une épargne préalable pour permettre une nouvelle production. (Ma phrase n'étant pas très claire, je rajoute à postériori: " et en touchent des dividendes")

Cordialement
Seth
Dernière modification par SETH le jeu. 24 févr. 2005, 23:21, modifié 1 fois.

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Article intéressant

Message non lu par Christophe » jeu. 24 févr. 2005, 22:23

]Mes frères,

Je soumets à votre sagacité un nouvel article qui devrait vous intéresser et qui traite de la question qui nous occupe. Il vient d'être publié sur le site Salve Regina et s'intitule La rémunération du capital à la lumière de la doctrine traditionnelle de l’Eglise catholique.

Le texte est d'abord paru dans la revue Catholica, n° 86, hiver 2004-05 et est signé par Denis Ramelet, doctorant en droit à l’Université de Lausanne.

L'article répond à trois questions :
:arrow: Quelle est la position actuelle de l’Eglise catholique au sujet de l’usure ?
:arrow: Pourquoi la doctrine traditionnelle de l’Eglise juge-t-elle le prêt à intérêt non conforme à l’équité ?
:arrow: Enfin, existe-t-il des alternatives équitables au prêt à intérêt ainsi qu’aux autres pratiques usuraires ?



Bonne lecture.
Christophe
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L'argent ne fait pas de petits d'Aristote à Keynes.

Message non lu par janpier dutrieux » ven. 25 févr. 2005, 2:34

Bonjour à tous,

1- Je suis très heureux de l'enrichissement de notre réflexion commune après la dernière intervention de Christophe. Nous disposons à présent de Vix Parvenit et de l'étude de Denis Ramelet sur la rémunération du capital à la lumière de la DSE.

Ce texte reprend l'historique du débat, les derniers apports, clarifie certains termes (dividende, intérêt) et expose la méthode des banques islamiques pour ne pas nourrir d'intérêt.

Sur ces sujets, je constate que Louis Even s'inscrit tout à fait dans cette ligne. Il insistait dans "Sous le signe de l'abondance" sur la différence entre l'intérêt qui est fixé avant l'utilisation du capital financier quoiqu'il arrive et le dividende qui est certes déterminé avant, mais sur la seule plus value (ou moins value) apportée au capital financier. Il soulignait également qu'il conviendrait que les apporteurs de capitaux soient plus proches des entrepreneurs et s'intéressent davantage à l'usage qui est fait de leur capital. On parle aujourd'hui de placements éthiques, mais ceux ci restent marginaux.

2- Le débat sous-jacent sur la nature marchande (la monnaie est une marchandise comme une autre) ou sociale (la monnaie est un fait social ) de la monnaie entamé dans les pages précédentes explique cependant la justification de l'intérêt pour les uns, et son refus pour les autres. Je parle ici exclusivement de l'intérêt sur de l'épargne. Nous ne parlons pas de la création monétaire ex nihilo, par duplication monétaire, ni de l'intérêt que l'émetteur demande. J'ai déja dénoncé cela dans les pages précédentes. (Mais c'est un mécanisme qu'il faut bien saisir pour comprendre un circuit monétaire, et l'économie créditrice et le crédit social.).

Pour revenir sur les distinctions faites entre la monnaie et la marchandise, l'épargne monétaire et le capital physique et sur les différentes natures de leur rémunération, je voudrais citer ici un extrait d'une note de J Maynard Keynes sur "les lois contre l'usure", dans sa fameuse Théorie générale de 1935. Indirectement, Keynes constate qu'historiquement, l'intérêt demandé par l'argent fut très souvent supérieur au bénéfice offert par l'exploitation d'un capital (physique, pour Keynes le mot capital désigne toujours des biens réels), d'où la nécessité de le maintenir bas.

Keynes distingue également le prêt et l'investissement actif. Prêter de l'argent c'est une chose, l'investir en est une autre. Soyons simple, si vous prêtez à un Fond de pension qui place votre épargne en Bourse ou achete un lot immobilier pour le revendre au meilleur prix deux jours plus tard, vous faîtes un placement juteux qui n'a enrichi que vous et appauvri le reste du monde (le Fonds a joué sur le rapport de l'offre et de la demande en achetant et vendant un titre financier ou immobilier). Par contre, si vous placez votra argent dans une PME, vous risquez de ne tirer qu'un gain minime ou nul au bout d'une période plus longue.

"La lutte contre l'usure est une des pratiques économiques les plus anciennes que l'histoire ait rapportées. L'Antiquité et le Moyen-Age considéraient la paralysie de l'incitation à investir sous l'effet d'une préférence excessive pour la liquidité comme le mal essentiel, l'obstacle principal au développement de la richesse. Et c'était bien naturel; certains des risques et des hasards de la vie économique diminuent en effet l'efficacité marginale du capital tandis que les autres renforcent la préférence pour la liquidité. Par suite dans un monde que personne ne jugeait sûr, il était presque inévitable que le taux de l'intérêt, à moins d'être réduit par tous les moyens dont la société disposait, fût trop élevé pour rendre possible une incitation suffisante à investir.

Nous avons été instruit dans la croyance que l'attitude de l'Eglise au Moyen Age envers le taux de l'intérêt était intrinséquement absurde et que les argumentations subtiles visant à distinguer le revenu des prêts du revenu des investissements actifs n'étaient que moyens jésuitiques pour échapper à une théorie déraisonnable. Au contraire ces argumentations nous apparaissent au contraire comme un honnête effort intellectuel pour maintenir une séparation entre deux facteurs que la théorie classique a confondus d'une manière inextricable : le taux de l'intérêt et l'efficacité marginale du capital. Il semble clair maintenant que les traités des scolastiques avaient pour but de rendre intelligible une formule autorisant la courbe de l'efficacité marginal du capitale à se situer en des zones élevées tout en utilisant les règlements, la coutume et la loi morale pour maintenir l'intérêt à un niveau réduit."

3- N'oubliez pas ce que disait Aristote : "l'argent ne fait pas de petits", le prêt n'a donc pas de rémunération à recevoir (à monnaie constante, id.est sans inflation), mais l'investissement productif peut permettre une rémunération dont la forme dividentielle me semble la plus équitable pour les deux parties.
De surcroit, on sait qu'une épargne monétaire trop abondante est néfaste pour l'économie. Autres sujets de réflexion :
- Si les microcrédits n'existaient pas (Grameen Bank et ADIE de Maria Novak), croyez vous que les bénéficiaires de petites revenus comme le RMI pourraient emprunter auprès de banques ou d'épargnants classiques pour créer des petites entreprises (par exemple avec un bénéfice 2 % face à un intérêt à la Sofinco !) ? Je doute.
- Pourquoi a-t-on assisté à une renaissance des bons d'échanges dans les années 1980, avec les LETS et les SELS, systèmes d'échanges locaux qui se portent encore très bien en 2005 ? N'est-ce pas aussi parce qu'une partie de la population est privé du droit de produire et de consommer, faute de solvabilité, faute de crédits sur création monétaire dotés de taux d'intérêt peu élevé ou nuls ? Un siècle plus tard, Gesell se porte bien. J'espère que le tour de Clifford Douglas viendra.

A bientôt,
Janpier Dutrieux
http://fragments-diffusion.chez.tiscali.fr

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Article de Louis Even

Message non lu par Christophe » mar. 17 mai 2005, 20:38

Bonjour à tous ! :)

Je vous propose un autre article sur le sujet. Il s'agit d'un article de Louis Even, paru dans le journal créditiste Vers Demain du 15 mars 1945 et repris dans le livre Sous le signe de l'Abondance.

:arrow: L'argent doit-il réclamer de l'intérêt ?


Dans l'attente de vos commentaires... ;-)

Amicalement
Christophe
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Re: Article de Louis Even

Message non lu par Christian » mer. 18 mai 2005, 20:54

Un grand bonsoir, Christophe!
Je vous propose un autre article sur le sujet. Il s'agit d'un article de Louis Even, paru dans le journal créditiste Vers Demain du 15 mars 1945 et repris dans le livre Sous le signe de l'Abondance.

L'argent doit-il réclamer de l'intérêt ?

Dans l'attente de vos commentaires...
Je ne résiste pas d’en faire, bien que tant de billevesées ne les méritent pas.
Voici 1000 $. Je les place dans des obligations fédérales, provinciales ou municipales. S'il s'agit d'obligations à 10%, je devrai toucher 100 $ d'intérêt tous les ans, aussi vrai que la terre a fait une fois le tour du soleil pendant ce temps-là. Même si le capital est engouffré sans aucun profit, il me faut mon 100 $. Cela, c'est l'intérét.
Cette proposition a exactement autant de sens que celle-ci : Je loue ma camionnette, mes herbages, ma maison. A la fin de la période fixée, une semaine ou un an, vous me devez le montant de la location. Peu m’importe, en qualité de bailleur, que vous ayez transporté un piano ou des choux, que vos vaches aient prospéré ou que vous ayez filé le grand amour dans mon logis. Vous payez pour l’utilisation d’un bien, pour un service qui vous a été rendu.

Il est donc niaiseux d’affirmer comme le fait Louis Even que « rien ne justifie cette reclamation [d’intérêt]…. Elle ne repose sur aucun principe. »

Et bien si. Elle repose sur le principe du loyer. Depuis les premiers âges, les gens ont loué une chambre d’hôte, leur âne ou leur champ, et on ne voit pourquoi ils ne loueraient pas un capital
Le dividende est parfaitement justifiable, lorsqu'il y a production fructueuse.
Ce n'est pas tout à fait l'idée qu'on attache généralement au mot «intérêt». L'intérêt est une réclamation faite par l'argent, en fonction du temps seulement, et indépendamment des résultats du prêt.
Tout loyer effectivement rémunère l’utilisation d’un bien pendant un temps donné. Dans le prêt à la consommation, plutôt que d’attendre d’avoir constitué une épargne pour acheter un bien, je le prends à crédit et l’intérêt est le coût que je paie pour ne pas différer ma satisfaction.

En empruntant pour acheter des biens de production, l’entrepreneur lui-même ne souhaite pas partager avec son financier une « partie des produits obtenus grâce au capital producteur qu’il a pu ainsi se procurer. »

Pourquoi ? C’est bien simple. Vous anticipez un revenu de votre investissement de 15% l’an. Si vous investissez 10 unités en fonds propres et vous empruntez 40 unités à 10% l’an, votre projet vous rapportera 50 X 15% = 7.5

Vous payez des intérêts 40 X 10% = 4

7,5 entrés – 4 sortis = 3,5

3,5 de revenu sur votre mise de départ de 10, soit 35%. Pourquoi voulez-vous partager une si belle affaire ?

Le banquier accepte une rémunération moindre que la vôtre parce qu’il vous laisse prendre le risque de l’entreprise (disons qu’il le prend en seconde position). Si vous ne souhaitez pas prendre seul le risque, vous ne sollicitez pas de prêt, vous invitez des co-actionnaires. Octroi de prêts et investissements en actions se pratiquent des milliers de fois tous les jours.

J’avoue ne pas voir le problème que soulève Even, ni financier, ni moral.


Cordialement :)

Christian

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Re: Article de Louis Even

Message non lu par Christophe » mer. 18 mai 2005, 22:38

Un grand bonsoir à vous également Christian ! :)

Je dois bien avouer que malgré toute ma bonne volonté à me conformer au jugement de l'Église sur la question, j'ai moi-même beaucoup de mal à adhérer en conscience à cette condamnation du prêt à intérêt.

Je laisse de côté la question du système du crédit bancaire, qui consiste en ce que les banques réclament de l'intérêt pour accomplir le droit qu'elles ont usurpées de créer la monnaie. Intérêt totalement illégitime qui vicie le système financier à sa source...

Vous aviez à fort juste titre distingué entre le prêt à l'investissement productif et le prêt à la consommation. Si l'on peut trouver une alternative - dans le dividende - pour le prêt à l'investissement productif, je n'en connais pas de réel pour le prêt à la consommation. Or, quel meilleur moyen pour lutter contre la précarité économique d'un côté et contre la monopolisation du capital de l'autre, que de faciliter l'accès à la propriété foncière ? Sans l'existence des prêts immobiliers, rares sont les ménages qui pourraient devenir propriétaires de leur logement en se constituant au passage un juste capital.

Maintenant, les arguments de janpier dutrieux pour le maintien d'un taux d'intérêt faible pour faciliter l'investissement me semblent intéressant également... mais s'écarte de la problématique éthique pour se placer sur le terrain de l'efficacité économique.

Enfin, précisons que cela ne remet nullement en cause l'obligation morale de secourir les nécessiteux de façon parfaitement désintéressée.


A très bientôt
Christophe
Dernière modification par Christophe le jeu. 19 mai 2005, 21:34, modifié 1 fois.
« Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites. » (Matthieu 25, 40)

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