par philémon.siclone » jeu. 01 juil. 2010, 17:23
Cher Théophane,
Le changement et les phénomènes de mode sont le propre des séductions mondaines. Il arrive quelques fois que le chrétien, lassé de ces sollicitations incessantes, veuille trouver refuge dans l'immuabilité de la liturgie. Car Dieu est immuable, permanent, non soumis au changement. Il est donc important de trouver une liturgie qui renvoie à cette réalité invisible, qui évoque cette intemporalité céleste. Si donc la liturgie est soumise à son tour aux caprices humains de la mode et de la nouveauté, c'est que les préoccupations mondaines s'y sont installées, et ont pris le pas sur la nécessité de se relier à l'intemporel.
Bien sûr, la liturgie a évolué au cours du temps. Mais dans quelles proportions ? Ne voit-on pas qu'elle est actuellement soumise à un bouleversement permanent et complet ? Il y a d'une part un problème de mesure qui se pose, et d'autre part l'adéquation de ces pratiques qui ne conviennent ni au lieu ni à la nature de ce qui est célébré. Autrefois, l'évolution se faisait graduellement et en de très faibles proportions. Il faudrait revenir à cette sagesse qu'avaient les anciens. Ce goût du changement permanent est intimement lié au développement de la société consumériste fondée sur l'exigence de jouissance immédiate et éphémère. Mais Dieu n'est pas un objet de consommation immédiat et éphémère, voilà tout le hic...
Je n'ignore pas que l'on confiait autrefois à des compositeurs le soin d'écrire des messes, des motets, diverses pièces liturgiques. Mais comme le rappelle Maupertuis, cela se produisait là où il y a avait des compositeurs et des musiciens, donc en des endroits très limités et privilégiés, où il y avait une cour, de riches mécènes, etc. Que le pape célèbre une messe accompagnée par l'orchestre de Karajan jouant la Messe du courronnement de Mozart, c'est très bien, mais on peut considérer cet aspect comme parfaitement marginal, et n'affectant pas la vie des paroisses ordinaires. D'ailleurs, si vous me lisez bien, je ne me suis pas plaint de ce genre de manifestation fastueuse. Au contraire, je regrette qu'on leur ait tourné le dos, particulièrement en France on l'on n'aime que ce qui est laid et vulgaire.
Qu'il y ait une chorale capable de chanter de la polyphonie, tant mieux, cela s'est toujours fait, et je n'ai rien contre. Mais ici, nous parlons du choix des cantiques pour la foule. Je sais qu'il serait merveilleux que la foule chante en polyphonie, franchement je serais ravi qu'on ait cette ambition. Mais pour l'instant les fidèles ne chantent pas du tout, même les cantiques à une voix relativement faciles. Et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas envie, et ne font même pas l'effort. Voilà ce qu'il faudrait peut-être essayer de creuser. Si les fidèles voyaient revenir souvent les mêmes cantiques, si possible agréables à écouter et à chanter, qui inspirent des sentiments élevés, sans doute qu'ils prendraient goût, et chanteraient plus souvent. C'est évident. Il faudrait donc peut-être se soucier de réduire le corpus, et de le limiter. Bref, de revenir à quelque chose de structuré, stable, fixe, immuable, traditionnel, c'est-à-dire le contraire exact de ce qu'on fait en ce moment.
On ne pourrait pas avoir 50 kyriales au choix dans ce corpus. Déjà, il n'y a que 52 dimanches dans l'année. Il faut donc se limiter, pour qu'il soit possible aux fidèles de s'approprier la liturgie, qu'ils en soient pénétrés de façon intime, afin d'avoir des repères communs, communs à l'échelle non pas seulement d'une paroisse, mais de l'ensemble de l'Eglise. N'est-ce pas, "faire église", "vivre en église", il serait bon que ça corresponde à quelque chose, concrètement. Pour l'instant, il y a une telle desorganisation, une telle dispersion de ces chants, que d'une église à l'autre on ne retrouve rien de commun, et les fidèles n'ont pas le temps d'assimiler. Résultat, la liturgie reste extérieure à eux, elle ne fait que glisser comme les gouttes de pluie sur les plumes de l'oiseau. Il est nécessaire, au contraire, que la liturgie habite dans nos âmes, dans nos coeurs, qu'elle soit en nous, avec des airs qu'on ait envie de fredonner même en dehors de la messe, et que l'on puisse retrouver dans chaque église pour ne jamais se sentir dépayser.
Il est donc nécessaire de se limiter. Et quand on y pense, on peut pas avoir un choix énorme, surtout si vous prenez en compte le rythme des saisons liturgiques. Je sais bien qu'en ce moment, on prend n'importe quel chant n'importe quand, que l'on soit en Carême ou à Noël. Mais cela ne fait que participer à l'affadissement, et l'indifférenciation du temps liturgique, donc à la banalisation de la réalité liturgique. Si l'on accepte l'idée qu'on ne peut pas avoir des chants indifférents pendant l'Avent, Noël, Carême et Pâques, et que ces différentes époques de l'année méritent bien d'avoir leur propre corpus de chants, il ne reste plus que le temps "ordinaire" (ou "après la Pentecôte") pour utiliser des répertoires variés, c'est-à-dire à peine 25 dimanches, environ, dans l'année. Vous allez peut-être tomber d'accord avec moi qu'on ne va pas chanter un kyriale différent à chacun de ces 25 dimanches ? On est donc bien obligé de reconnaître que pour que les fidèles retiennent quelque chose, on ne peut pas tourner à plus de 3 ou 4 kyriale, ce qui limite considérablement le corpus raisonnable. On en arrive donc à ce que l'Eglise, dans sa grande et sainte sagesse, a élaboré au cours des siècles, une petite 15zaine de kyriale en tout et pour tout, dont seulement 5 servent le plus souvent.
Le choix il est là, soit on limite, soit on ne limite pas le corpus. Si on ne le limite pas, hé bien, on retrouve ce qu'on a en ce moment : la pagaille liturgique. Si vous le limitez, vous retombez dans les anciens kyriale. Peut-être pourrez-vous ajouter à ce corpus, si un jour on décide d'en faire un (au-delà du kyriale traditionnel), quelques messes modernes, mais vous ne pourrez pas en ajouter des tonnes.
Cher Théophane,
Le changement et les phénomènes de mode sont le propre des séductions mondaines. Il arrive quelques fois que le chrétien, lassé de ces sollicitations incessantes, veuille trouver refuge dans l'immuabilité de la liturgie. Car Dieu est immuable, permanent, non soumis au changement. Il est donc important de trouver une liturgie qui renvoie à cette réalité invisible, qui évoque cette intemporalité céleste. Si donc la liturgie est soumise à son tour aux caprices humains de la mode et de la nouveauté, c'est que les préoccupations mondaines s'y sont installées, et ont pris le pas sur la nécessité de se relier à l'intemporel.
Bien sûr, la liturgie a évolué au cours du temps. Mais dans quelles proportions ? Ne voit-on pas qu'elle est actuellement soumise à un bouleversement permanent et complet ? Il y a d'une part un problème de mesure qui se pose, et d'autre part l'adéquation de ces pratiques qui ne conviennent ni au lieu ni à la nature de ce qui est célébré. Autrefois, l'évolution se faisait graduellement et en de très faibles proportions. Il faudrait revenir à cette sagesse qu'avaient les anciens. Ce goût du changement permanent est intimement lié au développement de la société consumériste fondée sur l'exigence de jouissance immédiate et éphémère. Mais Dieu n'est pas un objet de consommation immédiat et éphémère, voilà tout le hic...
Je n'ignore pas que l'on confiait autrefois à des compositeurs le soin d'écrire des messes, des motets, diverses pièces liturgiques. Mais comme le rappelle Maupertuis, cela se produisait là où il y a avait des compositeurs et des musiciens, donc en des endroits très limités et privilégiés, où il y avait une cour, de riches mécènes, etc. Que le pape célèbre une messe accompagnée par l'orchestre de Karajan jouant la Messe du courronnement de Mozart, c'est très bien, mais on peut considérer cet aspect comme parfaitement marginal, et n'affectant pas la vie des paroisses ordinaires. D'ailleurs, si vous me lisez bien, je ne me suis pas plaint de ce genre de manifestation fastueuse. Au contraire, je regrette qu'on leur ait tourné le dos, particulièrement en France on l'on n'aime que ce qui est laid et vulgaire.
Qu'il y ait une chorale capable de chanter de la polyphonie, tant mieux, cela s'est toujours fait, et je n'ai rien contre. Mais ici, nous parlons du choix des cantiques pour la foule. Je sais qu'il serait merveilleux que la foule chante en polyphonie, franchement je serais ravi qu'on ait cette ambition. Mais pour l'instant les fidèles ne chantent pas du tout, même les cantiques à une voix relativement faciles. Et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas envie, et ne font même pas l'effort. Voilà ce qu'il faudrait peut-être essayer de creuser. Si les fidèles voyaient revenir souvent les mêmes cantiques, si possible agréables à écouter et à chanter, qui inspirent des sentiments élevés, sans doute qu'ils prendraient goût, et chanteraient plus souvent. C'est évident. Il faudrait donc peut-être se soucier de réduire le corpus, et de le limiter. Bref, de revenir à quelque chose de structuré, stable, fixe, immuable, traditionnel, c'est-à-dire le contraire exact de ce qu'on fait en ce moment.
On ne pourrait pas avoir 50 kyriales au choix dans ce corpus. Déjà, il n'y a que 52 dimanches dans l'année. Il faut donc se limiter, pour qu'il soit possible aux fidèles de s'approprier la liturgie, qu'ils en soient pénétrés de façon intime, afin d'avoir des repères communs, communs à l'échelle non pas seulement d'une paroisse, mais de l'ensemble de l'Eglise. N'est-ce pas, "faire église", "vivre en église", il serait bon que ça corresponde à quelque chose, concrètement. Pour l'instant, il y a une telle desorganisation, une telle dispersion de ces chants, que d'une église à l'autre on ne retrouve rien de commun, et les fidèles n'ont pas le temps d'assimiler. Résultat, la liturgie reste extérieure à eux, elle ne fait que glisser comme les gouttes de pluie sur les plumes de l'oiseau. Il est nécessaire, au contraire, que la liturgie habite dans nos âmes, dans nos coeurs, qu'elle soit en nous, avec des airs qu'on ait envie de fredonner même en dehors de la messe, et que l'on puisse retrouver dans chaque église pour ne jamais se sentir dépayser.
Il est donc nécessaire de se limiter. Et quand on y pense, on peut pas avoir un choix énorme, surtout si vous prenez en compte le rythme des saisons liturgiques. Je sais bien qu'en ce moment, on prend n'importe quel chant n'importe quand, que l'on soit en Carême ou à Noël. Mais cela ne fait que participer à l'affadissement, et l'indifférenciation du temps liturgique, donc à la banalisation de la réalité liturgique. Si l'on accepte l'idée qu'on ne peut pas avoir des chants indifférents pendant l'Avent, Noël, Carême et Pâques, et que ces différentes époques de l'année méritent bien d'avoir leur propre corpus de chants, il ne reste plus que le temps "ordinaire" (ou "après la Pentecôte") pour utiliser des répertoires variés, c'est-à-dire à peine 25 dimanches, environ, dans l'année. Vous allez peut-être tomber d'accord avec moi qu'on ne va pas chanter un kyriale différent à chacun de ces 25 dimanches ? On est donc bien obligé de reconnaître que pour que les fidèles retiennent quelque chose, on ne peut pas tourner à plus de 3 ou 4 kyriale, ce qui limite considérablement le corpus raisonnable. On en arrive donc à ce que l'Eglise, dans sa grande et sainte sagesse, a élaboré au cours des siècles, une petite 15zaine de kyriale en tout et pour tout, dont seulement 5 servent le plus souvent.
Le choix il est là, soit on limite, soit on ne limite pas le corpus. Si on ne le limite pas, hé bien, on retrouve ce qu'on a en ce moment : la pagaille liturgique. Si vous le limitez, vous retombez dans les anciens kyriale. Peut-être pourrez-vous ajouter à ce corpus, si un jour on décide d'en faire un (au-delà du kyriale traditionnel), quelques messes modernes, mais vous ne pourrez pas en ajouter des tonnes.