par lmx » dim. 06 nov. 2011, 3:32
Bonjour à tous. Voici un aperçu de la théologie mystique du Pseudo Denys figure qui eut une influence considérable au Moyen Age et qui est au premier rang des auteurs cités par St Thomas d'Aquin devant St Augustin.
J'essaie de livrer un aperçu en me basant sur la prière qui débute son petit ouvrage le "traité de la théologie mystique".
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- « Trinité suressentielle qui es au-delà du divin, au-delà du Bien, Toi qui gardes les chrétiens dans la connaissance des choses divines, conduis-nous, par-delà l'inconnaissance, vers les très hautes et très lumineuses cimes des écritures mystérieuses. Là se trouvent voilés les simples, insolubles et immuables mystères de la théologie, dans la translumineuse Ténèbre du Silence, où l'on est initié aux secrets de cette radieuse et resplendissante Ténèbre, en sa totale obscurité, absolument intangible et invisible, Ténèbre qui comble d'indicibles splendeurs les intelligences qui savent clore leurs yeux. Telle est donc ma prière. »
Cette prière constitue tout un concentré de théologie mystique que je souhaite partager . J'espère ne pas trop me répéter et donner quelques nouveaux aperçus.
- La Trinité est au-delà du divin, au-delà du Bien.
Dieu est d’emblée envisagé par Denys comme étant au-delà de l’ordre de l’être. Il est au-delà même de l’Etre que l’on peut considérer comme un « positionnement», une détermination première, quand Dieu apparaît relativement à la création et qu’il semble que celle-ci soit en dehors, qu‘elle se pose face à Lui.
C’est en ce sens que Maitre Eckhart dit que Dieu ne fût pas toujours Seigneur et qu’il parle de Dieu et (Seigneur Etre) de la déité qu‘il distingue comme Denys (ND II,4).
Néanmoins, Eckhart (comme Denys) ne remet jamais en cause la Trinité et loin d’être un bouddhiste ou un vedantin, il envisage toujours la déité comme un moelle (le fond sans fond), un perpétuel bouillonnement et jaillissement « O le trésor si riche/ où commencement fait naître commencement/ le cœur du Père/ d’où à grande joie/ sans trêve flue le Verbe ! » donc comme toujours Trinitaire, l’accent étant seulement ici mis sur le cœur de l’éternel « procès » Trinitaire que seul l’union au Christ et au St Esprit donne d’atteindre. Il n’y a pas chez lui de Dieu au-delà de la Trinité que l’on peut atteindre en faisant fi des Personnes divines comme le montre son beau poème « Le grain de sénevé ».
Ces distinctions déité-Dieu , Etre-SurEtre ont surtout valeur explicative, pédagogique, en ce sens que l’idée de déité permet de dépasser l’idée de Dieu pris comme simple Cause première, idée qui domine dans la philosophie profane post médiévale et qui a contribué à donner l’idée que Dieu n’était que le premier terme d’une série, un super étant (chose) mis sur un même plan d’existence que les autres termes de la série.
Bref, je continue ces quelques réflexions sur Denys.
Dieu est donc au-delà de toutes les antinomies et dualités qui caractérisent notre monde où les choses sont soumises à la dualité. La perspective du christianisme platonisant d’un Denys fait bien comprendre que Dieu n’est pas soumis aux oppositions qui mutilent les êtres existants (droite/gauche, ici/là chaud/froid, être/non-être etc) car l’Infini Perfection est ce en quoi il n’y a aucune contradiction, aucune polarité.
Comme le dit Denys dans son Traité des Noms divins, la déité est : « avant toute unité et avant toute pluralité, qui précède les oppositions de la partie et du tout, de la définition et de l’indéfini »
La Trinité dit que Dieu est Un comme dans une perspective monothéiste classique, mais loin d’enfermer Dieu dans cette unité numérique et de le réduire au premier nombre d‘une série, et loin d’en faire une grosse pierre, la Trinité nous dit que Dieu transcende cette unité numérique. Il est, si l’on veut, Uni-Trinité. A cet égard Denys peut dire que Dieu n’est pas l’Un ni l’Unité, ce qui selon Vladimir Lossky vise l’Un des néoplatoniciens.
Ce dépassement des oppositions le christianisme nous le montre encore avec la Trinité qui est à la fois mouvement et immobilité, unité et distinction.
Le philosophe catholique Maxence Caron parle de « staticité circulatoire».
"la vie qu'est Dieu ou l'être comme transcendant n'est pas un mouvement au sens strict mais une staticité circulatoire où l'essence s'exprime et se propage en la plénitude de son Soi, une ubiquité absolue et kaléïdoscopique, une circumincessio, une périchorèse." Maxence Caron a cette très belle phrase »
(la circumincessio -grec perichorèse- signifie la mutuelle immanence des Personnes divines, l’intériorité réciproque des Personnes divines, le fait que chaque Personne soit contenue l’une dans l’autre, en somme l’éternelle diffusion de l‘Essence divine en elle-même.)
Ce que Maitre Eckhart a aussi exprimé ce mouvement immobile dans ses vers :
« l’anneau merveilleux
est jaillissement
Son point reste immobile
Et dans un sermon :
« Plus la distinction est grande, plus grande est l’Unité, car c’est une distinction sans distinction »
Fernand Brunner dans sa belle introduction à Maitre Eckhart dit :
« les aspects dynamiques de la divinité ne laissent pas d’équilibrer ses aspects statiques : l’être se répète, mais pour affirmer son identité avec soi ; il se retourne mais pour affirmer son identité avec soi ; il bouillonne mais sans sortir de soi. Ainsi la génération du Fils et la spiration du St Esprit ont lieu dans l’unité de la nature divine, et la naissance de toutes les idées des créatures, dans l’unité du Verbe (du Fils). Telle est l’abondance, où la Parole et le Souffle de Dieu ne cesse de jaillir et d’avoir jailli et qui, dans la création, se révèle surabondance ; voilà la profusion qui précède l’effusion. C’est le schéma même de la théologie chrétienne, repensé par une imagination puissante, pour laquelle toute vie est d’abord dynamisme et interne et croissance en elle-même, avant d’être engendrement hors d’elle-même. »
(Le mystère trinitaire n’a pas quelque chose de beau, d’esthétique et d’émouvant … ? )
Dieu est encore selon Nicolas de Cues autre représentant d’un christianisme platonisant le « Non-Autre ».
Ce qui signifie qu’il ne s’oppose à rien, qu‘il n‘est pas un Etre massif laissant la création en dehors de lui. Ainsi Dieu est-il encore le « Possest » selon le néologisme latin du cusain, c’est-à-dire le "Pouvoir-Etre", ou "Pouvoir-d'Etre" ou "la possibilité de l‘être, l’Infini hors de quoi rien ne subsiste, l’Unité qui est cœur du multiple et qui empêche sa dispersion dans le néant. « Si l’on enlève Dieu de la créature, il ne reste rien ».
Une telle idée pour bien la saisir suppose de dépasser cette vision qui vient parfois spontanément à l’esprit, vision de deux blocs opposés, du monde et de Dieu qui évoluerait ailleurs dans un nuage, rassurante parce qu'on croit échapper au panthéisme mais pauvre et erronée.
Pour Dieu il n’y a pas d’ici ou de là, ni d’intérieur ni d’extérieur. Il est en vertu de son infinitité et donc de son immanence le plus intérieur à nous comme l’a dit St Augustin, et en vertu de sa transcendance le plus extérieur à nous. La transcendance absolue exige une immanence tout aussi absolue.
« Dans la translumineuse ténèbre du silence »
Denys signifie par une expression apparemment paradoxale que la Lumière divine est aveuglante, qu‘elle nous plonge dans la Ténèbre. Ce thème de la Ténèbre est tout droit tiré du psaume XVI,12 dit : « il fit des ténèbres son voile » La Ténèbre est aussi la Lumière où Dieu habite ( Tim 6,16)
St Grégoire de Nysse parle aussi de la nuit divine (theias nuktos). Bref c’est un thème traditionnel dans la théologie mystique.
De même Jean de la Croix qui connaissait Denys a parlé de « la nuit obscure » qui est devenu un poème.
Une petite parenthèse sur Jean de la Croix me semble intéressante à faire car il synthétise toute une tradition mystique.
Le carmélite explique que la nuit obscure a trois significations. Elle signifie d’abord la privation de l’âme de ses appuies sensibles, Dieu étant au-delà de toute intellection, on ne saurait s’unir à lui par la raison, par ses propres moyens, on ne saurait pas non plus entretenir avec Lui des rapports intéressés et faire dépendre sa vie spirituelle des grâces reçues. On risque de s’illusionner et de faire dépendre notre relation avec Dieu en fonction de ces sensations et donc de se centrer sur soi-même. Mais « l’expérience de la foi, telle qu’elle s’accomplit dans la prière, est sentiment d’une présence qui dépasse toute sensation : aisthêsis parousia selon l’expression de Grégoire de Nyss » A. de Libera
C’est ensuite l’extinction de l’opération humaine requise pour s’unir à Dieu. Comme il le dit ailleurs "laissez de côté votre opération propre ... Dégagez entièrement vos puissance, mettez les en liberté" Ce que St Maxime le Confesseur exprime en disant :
« un coeur qui peut être dit pur est celui qui n'a selon aucun mode aucun mouvement naturel vers quoi que ce soit. Entré en lui, comme sur une feuille que l'extrême simplicité à rendue bien lisse, Dieu écrit ses propres Lois ». C’est Dieu qui doit opérer notre nature et ainsi l’exhausser.
Enfin la nuit obscure c’est Dieu même dont la clarté est aveuglante.
« Pour trois raisons, nous pouvons appeler nuit ce passage de l'âme à l'union divine: La première, en raison de l'état d'où l'âme sort, parce que l'appétit doit être privé de toutes les choses du monde qu'il possède, en négation de toutes ; cette négation et cet abandon sont une espèce de nuit pour tous les sens de l'homme. La deuxième vient du moyen ou du chemin que l'âme doit prendre pour arriver à cette union, qui est la foi laquelle pour l'entendement est aussi obscure qu'une nuit. La troisième vient du terme où elle va, qui est Dieu, lequel ni plus ni moins est une nuit obscure en cette vie. Ces trois nuits doivent passer par l'âme, ou pour mieux dire, l'âme doit passer par elles, pour parvenir à l'union avec Dieu. » Montée au Carmel 1 ch 2
St Jean rappelle enfin que ces trois nuits ne sont qu’une seule nuit par laquelle l’âme tend à s’unir avec Dieu.
« la première, qui est celle du sens, est comparée à la première nuit, qui est quand on achève d'être privé de l'objet des choses ; la deuxième, qui est la foi, ressemble à la mi-nuit, qui est entièrement obscure; et la troisième, qui est Dieu, à l'aurore, à laquelle suit immédiatement la lumière du jour. »
Pour en revenir à Denys et au thème de la Ténèbre plus que Lumineuse.
Si le théologien mystique signifie par ce terme que Dieu est par delà la connaissance humaine,
cela ne veut pas dire que la Lumière divine est scellée sur elle-même, que Dieu est absolument inconnaissable au sens strict. C’est seulement par un mode de connaissance suréminent, la « connaissance par inconnaissance » que l’on peut s’unir à Dieu.
« c'est par le fait même qu'il ne le voit ni ne le connaît (Dieu) que celui-là s'élève en toute vérité au delà de toute vision et de toute connaissance. Ne sachant rien de lui, sinon qu'il transcende totalement le sensible et l'intelligible, il s'écrie alors avec le prophète : «Ta science est trop merveilleuse pour moi et dépasse tant mes forces que je n'y saurais teindre.» (Ps 38,6). Pseudo Denys Lettre à Dorothée
C’est alors que la question de l’utilité du concept se pose ? Que fait-on des concepts, faut-il renoncer au discours puisque les concepts sont inadéquats? Le discours sur Dieu est-il une illusion ? Clairement non, il ne s’agit pas de faire de la théologie négative facile, de jouer au « Bouddha » et de retomber paradoxalement dans un espèce d’orgueil spéculatif.
Aussi comme l’explique Jean Borella, il est contradictoire de prétendre dénoncer la parole, « d’accabler le discours de tous les maux », par la parole.
En premier lieu, on peut résumer la théologie négative comme étant un moyen de purifier notre idée de Dieu. Il s’agit de nier tous les concepts humains à propos de Dieu comme le sculpteur dégage la statue du marbre. Le but est garder à l’idée que le concept humain est inadéquat et en niant tout ce que l’on sait sur Dieu de s’élever.
Pourtant, inadéquation ne signifie pas erreur, ou fausseté.
Denys lui-même est un grand théologien qui a recours à la théologie affirmative et qui cherche à avoir une idée aussi correcte des rapports qu’entretient Dieu avec le monde. La théologie affirmative est d’abord une phase préparatoire absolument essentielle pour le mystique spéculatif ,qu’il s’agisse de St Grégoire de Nysse, de Denys l’Aréopagite, de St Bonaventure ou de Maitre Eckhart. La théologie mystique s’appuie ici sur des fondements métaphysiques solides ce qui l’enrichit considérablement.
La théologie négative en tant que façon de purifier le discours exige donc de prendre conscience de la nature du concept. Le concept n’est pas une chose close sur elle-même, un « objet » absolu. Mais il est chargé d’une signification qui l’ouvre vers cette réalité qu’il désigne. Le concept est donc un « objet ouvert », en relation, qui n’épuise pas ce qu’il désigne. Aucun concept ne peut fait le tour d’une chose et ne peut prétendre la saisir de façon absolue. Aucun dire humain ne saurait par exemple exprimer tout de la beauté d’une chose, aucun discours scientifique ne saurait totalement décrire la réalité.
Alain de Lille disait « la nature des choses en soi est plus ample et plus étendue que l’intelligence : il y a en effet plus dans la chose que ce qu’en saisit l’intelligence, et c’est pourquoi l’intelligence demeure en deçà de l’intelligence »
L’inadéquation du concept ne signifie donc pas qu‘il est faux, mais que quand « il s’agit de Dieu la pensée est plus exacte que le discours, et la réalité plus exacte que la pensée » comme le dit St Augustin.
Puisque le concept exprime bien quelque chose, aussi donc s’agit-il de prendre conscience de son rôle. Quand on parle de Dieu, le concept fait office de point de point de départ, et non de point d’arrivé. Le concept est donc, de ce point de vue, une sorte d’opérateur, un « tremplin » qui permet de remonter vers sa Source dont il est le reflet.
Il s’agira ainsi de remonter du concept à la Source, du symbole au référant ; remontée que l’on désigne par la notion d’anagogie qui suppose une continuité, un lien, une analogie entre « l’objet » Dieu et le concept.
« Ainsi, les noms « un », « vie », « être » ne sont pas niés de l’extérieur, et effacés comme de simples erreurs, des étiquettes fausses; mais ils sont dépassés de l’intérieur et dans la direction qu’eux-mêmes nous indiquent. L’Essence divine, n’est pas non-un ou non-être, parce qu’elle serait multiplicité ou néant, mais parce qu’elle est « plus qu’un » et « plus qu’être« . Et c’est là une connaissance très certaine, très précise, et rigoureusement orientée. » Jean Borella, Lumière de la théologie mystique
D’autre part, c’est cette opération anagogique qui permet à Jean Borella de réconcilier théologie affirmative et théologie négative qu’un grand théologien orthodoxe commentateur de Denys comme Vladimir Lossky oppose de façon radicale, et qui reproche aussi à St Thomas d’avoir réduit la théologie négative à un simple correctif de la théologie affirmative ignorant par là que le grand docteur n’avait pas pour but d’enseigner une « méthode » spirituelle.
En effet, si l’on a compris que le concept pointe vers un terme, alors sa négation consistera à le dépasser non pas pour le détruire purement et simplement mais pour aller du reflet au Modèle. Le concept et le recours au discours rationnel étant ainsi légitimé et justifié, Borella balaye fidéisme sentimental et théologies négatives paresseuses qui bien souvent abusent d’un Maître Eckhart pour détruire la Trinité (et pour retomber dans une conception simpliste du divin qui n'est absolument jamais celle d'Eckhart.)
« détruire la théologie affirmative ou spéculative, c’est éliminer une science juste et garantie par la Tradition (la théologie scolastique) pour lui substituer une pensée déviée et corrompue par la mentalité moderne. Le remède consiste au contraire - le concept étant admis dans sa pleine validité théologique - à l’ouvrir vers le haut, c’est-à-dire à saisir sa nature de symbole mental, donc à le dépasser, mais en s’appuyant sur lui, comme sur un tremplin, parce qu’il nous indique, par son contenu quel doit être le sens de ce dépassement. » Jean Borella.
Bref, le mérite de Jean Borella est de réconcilier pleinement la théologie négative avec la théologie affirmative qu’un V. Lossky opposait radicalement dans son « essai sur la théologie mystique de l’Eglise d’orient ». Le philosophe catholique montre aussi que l’antinomie que Lossky veut voir entre la théologie négative tel qu’un St Thomas l’envisage, c’est-à-dire comme façon d’attribuer à Dieu des perfections sur un mode éminent et qui ce faisant resterait dans la théologie affirmative, et la théologie négative Denys qui serait essentiellement une ‘méthode’ spirituelle, « une voie vers l‘union mystique » , n’est pas fondée. Force est toutefois de reconnaître que la théologie négative telle que l’orient chrétien l’envisage principalement a semble-t-il été quelque peu oubliée en occident, bien qu’elle existe sous une forme authentiquement spirituelle chez un St Jean de la Croix.
Pour conclure ce bref aperçu sur Denys, ce traité n’invite pas à effectuer une recherche rationnelle, à un procédé dialectique, mais à une expérience ; expérience qui nécessite le recours à la théologie négative comme moyen de s’acheminer de l’ombre à la Réalité.
Il s’agit donc dans le traité de la théologie mystique de Denys non plus seulement de ‘connaître’ Dieu au sens où on l‘entend, mais de s’unir à lui, donc de « co-naître » de naître à Lui, ce que la théologie occidentale désignera par la naissance de Dieu dans l‘âme.
L’union permet une connaissance accomplie où la dualité sujet-objet s‘efface.
Et dans la Bible le « connaître » des époux signifie l‘union intime, union qui scelle le mariage. C’est encore en ce sens que l’amour des époux reflète l’union à Dieu.
C’est dans ta « Lumière que nous connaîtrons ta Lumière » dit le Psaume. C’est dans la Lumière du Verbe qui est la connaissance du Père que nous connaîtrons le Père. Il est dit dans l’Evangile « Seul le Fils connaît le Père ». Et : « les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité: car ce sont là les adorateurs que le Père cherche. »
La Lumière Dieu doit venir suppléer à notre propre lumière humaine et nous permettre de Le connaître dans sa propre Lumière. Dieu lui-même doit devenir le moyen par lequel nous le connaissons. La connaissance déifiante Dieu, l’union à Dieu dans le Christ, telle est l’essence du christianisme où Dieu n'est pas une Unité exclusive mais intégrante :"Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne par grâce ce que Dieu est par nature"
Ainsi donc connaître le Fils c’est connaître le Père, connaître et s’unir au Fils c’est rentrer dans la Trinité, dans ce jeux de miroir divin ou connaître la Lumière du Fils c’est connaître la Lumière du Père etc. « ‘Dieu est lumière ’ (1jn1,5) et c’est dans la lumière de l’Esprit que nous verrons la Lumière du Verbe, et en lui, le Père des Lumières (Jc 1,17) » Ysabel de Andia Mystique d’orient et d’occident p75
Et pour cela il faut mourir à soi, se dépouiller car on ne peut pas voir Dieu sans mourir.
« Mais baptisé dans la mort du Christ, l’intellect pascal ressuscite avec lui. Ainsi se trouve accomplie la promesse la promesse qu’il avait reçue : ‘aujourd’hui tu seras avec Moi dans le Paradis’. Union au sujet divin qui seule, dit Denys, confère l’intellection suprême. L’être déifié est la perfection de la gnose ».Jean Borella
Sources :
Jean Borella "Lumière de la théologie mystique" (Pour qui veut savoir ce qu'est la théologie négative, l'anagogie etc l'auteur donne quelques clefs pour comprendre le mystère qui entoure Denys ; le propos est souvent dense)
Ysabel de Andia "Mystique d’orient et d’occident" (une grande synthèse par une auteur catholique et qui montre l’unité de la mystique tant orientale St Basile, Isaac le Syrien etc qu'occidentale avec St Jean de la Croix, Ste Thérèse d’Avila, Edith Stein)
Vladimir Lossky "Essai sur la théologie mystique de l'Eglise d'Orient" (point de vue orthodoxe sur le christianisme mais dont les remarques sur le point de vue catholique passent souvent à côté mais ça reste tout de même un très bon livre que tout chrétien devrait à mon avis lire.)
[justifier]Bonjour à tous. Voici un aperçu de la théologie mystique du Pseudo Denys figure qui eut une influence considérable au Moyen Age et qui est au premier rang des auteurs cités par St Thomas d'Aquin devant St Augustin.
J'essaie de livrer un aperçu en me basant sur la prière qui débute son petit ouvrage le "traité de la théologie mystique".
[spoiler]« Trinité suressentielle qui es au-delà du divin, au-delà du Bien, Toi qui gardes les chrétiens dans la connaissance des choses divines, conduis-nous, par-delà l'inconnaissance, vers les très hautes et très lumineuses cimes des écritures mystérieuses. Là se trouvent voilés les simples, insolubles et immuables mystères de la théologie, dans la translumineuse Ténèbre du Silence, où l'on est initié aux secrets de cette radieuse et resplendissante Ténèbre, en sa totale obscurité, absolument intangible et invisible, Ténèbre qui comble d'indicibles splendeurs les intelligences qui savent clore leurs yeux. Telle est donc ma prière. »
Cette prière constitue tout un concentré de théologie mystique que je souhaite partager . J'espère ne pas trop me répéter et donner quelques nouveaux aperçus.
- La Trinité est au-delà du divin, au-delà du Bien.
Dieu est d’emblée envisagé par Denys comme étant au-delà de l’ordre de l’être. Il est au-delà même de l’Etre que l’on peut considérer comme un « positionnement», une détermination première, quand Dieu apparaît relativement à la création et qu’il semble que celle-ci soit en dehors, qu‘elle se pose face à Lui.
C’est en ce sens que Maitre Eckhart dit que Dieu ne fût pas toujours Seigneur et qu’il parle de Dieu et (Seigneur Etre) de la déité qu‘il distingue comme Denys (ND II,4).
Néanmoins, Eckhart (comme Denys) ne remet jamais en cause la Trinité et loin d’être un bouddhiste ou un vedantin, il envisage toujours la déité comme un moelle (le fond sans fond), un perpétuel bouillonnement et jaillissement « O le trésor si riche/ où commencement fait naître commencement/ le cœur du Père/ d’où à grande joie/ sans trêve flue le Verbe ! » donc comme toujours Trinitaire, l’accent étant seulement ici mis sur le cœur de l’éternel « procès » Trinitaire que seul l’union au Christ et au St Esprit donne d’atteindre. Il n’y a pas chez lui de Dieu au-delà de la Trinité que l’on peut atteindre en faisant fi des Personnes divines comme le montre son beau poème « Le grain de sénevé ».
Ces distinctions déité-Dieu , Etre-SurEtre ont surtout valeur explicative, pédagogique, en ce sens que l’idée de déité permet de dépasser l’idée de Dieu pris comme simple Cause première, idée qui domine dans la philosophie profane post médiévale et qui a contribué à donner l’idée que Dieu n’était que le premier terme d’une série, un super étant (chose) mis sur un même plan d’existence que les autres termes de la série.
Bref, je continue ces quelques réflexions sur Denys.
Dieu est donc au-delà de toutes les antinomies et dualités qui caractérisent notre monde où les choses sont soumises à la dualité. La perspective du christianisme platonisant d’un Denys fait bien comprendre que Dieu n’est pas soumis aux oppositions qui mutilent les êtres existants (droite/gauche, ici/là chaud/froid, être/non-être etc) car l’Infini Perfection est ce en quoi il n’y a aucune contradiction, aucune polarité.
Comme le dit Denys dans son Traité des Noms divins, la déité est : « [i]avant toute unité et avant toute pluralité, qui précède les oppositions de la partie et du tout, de la définition et de l’indéfini[/i] »
La Trinité dit que Dieu est Un comme dans une perspective monothéiste classique, mais loin d’enfermer Dieu dans cette unité numérique et de le réduire au premier nombre d‘une série, et loin d’en faire une grosse pierre, la Trinité nous dit que Dieu transcende cette unité numérique. Il est, si l’on veut, Uni-Trinité. A cet égard Denys peut dire que Dieu n’est pas l’Un ni l’Unité, ce qui selon Vladimir Lossky vise l’Un des néoplatoniciens.
Ce dépassement des oppositions le christianisme nous le montre encore avec la Trinité qui est à la fois mouvement et immobilité, unité et distinction.
Le philosophe catholique Maxence Caron parle de « staticité circulatoire».
"la vie qu'est Dieu ou l'être comme transcendant n'est pas un mouvement au sens strict mais une staticité circulatoire où l'essence s'exprime et se propage en la plénitude de son Soi, une ubiquité absolue et kaléïdoscopique, une circumincessio, une périchorèse." Maxence Caron a cette très belle phrase »
(la circumincessio -grec perichorèse- signifie la mutuelle immanence des Personnes divines, l’intériorité réciproque des Personnes divines, le fait que chaque Personne soit contenue l’une dans l’autre, en somme l’éternelle diffusion de l‘Essence divine en elle-même.)
Ce que Maitre Eckhart a aussi exprimé ce mouvement immobile dans ses vers :
« l’anneau merveilleux
est jaillissement
Son point reste immobile
Et dans un sermon :
« Plus la distinction est grande, plus grande est l’Unité, car c’est une distinction sans distinction »
Fernand Brunner dans sa belle introduction à Maitre Eckhart dit :
« les aspects dynamiques de la divinité ne laissent pas d’équilibrer ses aspects statiques : l’être se répète, mais pour affirmer son identité avec soi ; il se retourne mais pour affirmer son identité avec soi ; il bouillonne mais sans sortir de soi. Ainsi la génération du Fils et la spiration du St Esprit ont lieu dans l’unité de la nature divine, et la naissance de toutes les idées des créatures, dans l’unité du Verbe (du Fils). Telle est l’abondance, où la Parole et le Souffle de Dieu ne cesse de jaillir et d’avoir jailli et qui, dans la création, se révèle surabondance ; voilà la profusion qui précède l’effusion. C’est le schéma même de la théologie chrétienne, repensé par une imagination puissante, pour laquelle toute vie est d’abord dynamisme et interne et croissance en elle-même, avant d’être engendrement hors d’elle-même. »
(Le mystère trinitaire n’a pas quelque chose de beau, d’esthétique et d’émouvant … ? )
Dieu est encore selon Nicolas de Cues autre représentant d’un christianisme platonisant le « Non-Autre ».
Ce qui signifie qu’il ne s’oppose à rien, qu‘il n‘est pas un Etre massif laissant la création en dehors de lui. Ainsi Dieu est-il encore le « Possest » selon le néologisme latin du cusain, c’est-à-dire le "Pouvoir-Etre", ou "Pouvoir-d'Etre" ou "la possibilité de l‘être, l’Infini hors de quoi rien ne subsiste, l’Unité qui est cœur du multiple et qui empêche sa dispersion dans le néant. « Si l’on enlève Dieu de la créature, il ne reste rien ».
Une telle idée pour bien la saisir suppose de dépasser cette vision qui vient parfois spontanément à l’esprit, vision de deux blocs opposés, du monde et de Dieu qui évoluerait ailleurs dans un nuage, rassurante parce qu'on croit échapper au panthéisme mais pauvre et erronée.
Pour Dieu il n’y a pas d’ici ou de là, ni d’intérieur ni d’extérieur. Il est en vertu de son infinitité et donc de son immanence le plus intérieur à nous comme l’a dit St Augustin, et en vertu de sa transcendance le plus extérieur à nous. La transcendance absolue exige une immanence tout aussi absolue.
« Dans la translumineuse ténèbre du silence »
Denys signifie par une expression apparemment paradoxale que la Lumière divine est aveuglante, qu‘elle nous plonge dans la Ténèbre. Ce thème de la Ténèbre est tout droit tiré du psaume XVI,12 dit : « il fit des ténèbres son voile » La Ténèbre est aussi la Lumière où Dieu habite ( Tim 6,16)
St Grégoire de Nysse parle aussi de la nuit divine (theias nuktos). Bref c’est un thème traditionnel dans la théologie mystique.
De même Jean de la Croix qui connaissait Denys a parlé de « la nuit obscure » qui est devenu un poème.
Une petite parenthèse sur Jean de la Croix me semble intéressante à faire car il synthétise toute une tradition mystique.
Le carmélite explique que la nuit obscure a trois significations. Elle signifie d’abord la privation de l’âme de ses appuies sensibles, Dieu étant au-delà de toute intellection, on ne saurait s’unir à lui par la raison, par ses propres moyens, on ne saurait pas non plus entretenir avec Lui des rapports intéressés et faire dépendre sa vie spirituelle des grâces reçues. On risque de s’illusionner et de faire dépendre notre relation avec Dieu en fonction de ces sensations et donc de se centrer sur soi-même. Mais « l’expérience de la foi, telle qu’elle s’accomplit dans la prière, est sentiment d’une présence qui dépasse toute sensation : aisthêsis parousia selon l’expression de Grégoire de Nyss » A. de Libera
C’est ensuite l’extinction de l’opération humaine requise pour s’unir à Dieu. Comme il le dit ailleurs "laissez de côté votre opération propre ... Dégagez entièrement vos puissance, mettez les en liberté" Ce que St Maxime le Confesseur exprime en disant :
« un coeur qui peut être dit pur est celui qui n'a selon aucun mode aucun mouvement naturel vers quoi que ce soit. Entré en lui, comme sur une feuille que l'extrême simplicité à rendue bien lisse, Dieu écrit ses propres Lois ». C’est Dieu qui doit opérer notre nature et ainsi l’exhausser.
Enfin la nuit obscure c’est Dieu même dont la clarté est aveuglante.
« Pour trois raisons, nous pouvons appeler nuit ce passage de l'âme à l'union divine: La première, en raison de l'état d'où l'âme sort, parce que l'appétit doit être privé de toutes les choses du monde qu'il possède, en négation de toutes ; cette négation et cet abandon sont une espèce de nuit pour tous les sens de l'homme. La deuxième vient du moyen ou du chemin que l'âme doit prendre pour arriver à cette union, qui est la foi laquelle pour l'entendement est aussi obscure qu'une nuit. La troisième vient du terme où elle va, qui est Dieu, lequel ni plus ni moins est une nuit obscure en cette vie. Ces trois nuits doivent passer par l'âme, ou pour mieux dire, l'âme doit passer par elles, pour parvenir à l'union avec Dieu. » Montée au Carmel 1 ch 2
St Jean rappelle enfin que ces trois nuits ne sont qu’une seule nuit par laquelle l’âme tend à s’unir avec Dieu.
« la première, qui est celle du sens, est comparée à la première nuit, qui est quand on achève d'être privé de l'objet des choses ; la deuxième, qui est la foi, ressemble à la mi-nuit, qui est entièrement obscure; et la troisième, qui est Dieu, à l'aurore, à laquelle suit immédiatement la lumière du jour. »
Pour en revenir à Denys et au thème de la Ténèbre plus que Lumineuse.
Si le théologien mystique signifie par ce terme que Dieu est par delà la connaissance humaine,
cela ne veut pas dire que la Lumière divine est scellée sur elle-même, que Dieu est absolument inconnaissable au sens strict. C’est seulement par un mode de connaissance suréminent, la « connaissance par inconnaissance » que l’on peut s’unir à Dieu.
« c'est par le fait même qu'il ne le voit ni ne le connaît (Dieu) que celui-là s'élève en toute vérité au delà de toute vision et de toute connaissance. Ne sachant rien de lui, sinon qu'il transcende totalement le sensible et l'intelligible, il s'écrie alors avec le prophète : «Ta science est trop merveilleuse pour moi et dépasse tant mes forces que je n'y saurais teindre.» (Ps 38,6). Pseudo Denys Lettre à Dorothée
C’est alors que la question de l’utilité du concept se pose ? Que fait-on des concepts, faut-il renoncer au discours puisque les concepts sont inadéquats? Le discours sur Dieu est-il une illusion ? Clairement non, il ne s’agit pas de faire de la théologie négative facile, de jouer au « Bouddha » et de retomber paradoxalement dans un espèce d’orgueil spéculatif.
Aussi comme l’explique Jean Borella, il est contradictoire de prétendre dénoncer la parole, « d’accabler le discours de tous les maux », par la parole.
En premier lieu, on peut résumer la théologie négative comme étant un moyen de purifier notre idée de Dieu. Il s’agit de nier tous les concepts humains à propos de Dieu comme le sculpteur dégage la statue du marbre. Le but est garder à l’idée que le concept humain est inadéquat et en niant tout ce que l’on sait sur Dieu de s’élever.
Pourtant, inadéquation ne signifie pas erreur, ou fausseté.
Denys lui-même est un grand théologien qui a recours à la théologie affirmative et qui cherche à avoir une idée aussi correcte des rapports qu’entretient Dieu avec le monde. La théologie affirmative est d’abord une phase préparatoire absolument essentielle pour le mystique spéculatif ,qu’il s’agisse de St Grégoire de Nysse, de Denys l’Aréopagite, de St Bonaventure ou de Maitre Eckhart. La théologie mystique s’appuie ici sur des fondements métaphysiques solides ce qui l’enrichit considérablement.
La théologie négative en tant que façon de purifier le discours exige donc de prendre conscience de la nature du concept. Le concept n’est pas une chose close sur elle-même, un « objet » absolu. Mais il est chargé d’une signification qui l’ouvre vers cette réalité qu’il désigne. Le concept est donc un « objet ouvert », en relation, qui n’épuise pas ce qu’il désigne. Aucun concept ne peut fait le tour d’une chose et ne peut prétendre la saisir de façon absolue. Aucun dire humain ne saurait par exemple exprimer tout de la beauté d’une chose, aucun discours scientifique ne saurait totalement décrire la réalité.
Alain de Lille disait « la nature des choses en soi est plus ample et plus étendue que l’intelligence : il y a en effet plus dans la chose que ce qu’en saisit l’intelligence, et c’est pourquoi l’intelligence demeure en deçà de l’intelligence »
L’inadéquation du concept ne signifie donc pas qu‘il est faux, mais que quand « il s’agit de Dieu la pensée est plus exacte que le discours, et la réalité plus exacte que la pensée » comme le dit St Augustin.
Puisque le concept exprime bien quelque chose, aussi donc s’agit-il de prendre conscience de son rôle. Quand on parle de Dieu, le concept fait office de point de point de départ, et non de point d’arrivé. Le concept est donc, de ce point de vue, une sorte d’opérateur, un « tremplin » qui permet de remonter vers sa Source dont il est le reflet.
Il s’agira ainsi de remonter du concept à la Source, du symbole au référant ; remontée que l’on désigne par la notion d’anagogie qui suppose une continuité, un lien, une analogie entre « l’objet » Dieu et le concept.
« Ainsi, les noms « un », « vie », « être » ne sont pas niés de l’extérieur, et effacés comme de simples erreurs, des étiquettes fausses; mais ils sont dépassés de l’intérieur et dans la direction qu’eux-mêmes nous indiquent. L’Essence divine, n’est pas non-un ou non-être, parce qu’elle serait multiplicité ou néant, mais parce qu’elle est « plus qu’un » et « plus qu’être« . Et c’est là une connaissance très certaine, très précise, et rigoureusement orientée. » Jean Borella, Lumière de la théologie mystique
D’autre part, c’est cette opération anagogique qui permet à Jean Borella de réconcilier théologie affirmative et théologie négative qu’un grand théologien orthodoxe commentateur de Denys comme Vladimir Lossky oppose de façon radicale, et qui reproche aussi à St Thomas d’avoir réduit la théologie négative à un simple correctif de la théologie affirmative ignorant par là que le grand docteur n’avait pas pour but d’enseigner une « méthode » spirituelle.
En effet, si l’on a compris que le concept pointe vers un terme, alors sa négation consistera à le dépasser non pas pour le détruire purement et simplement mais pour aller du reflet au Modèle. Le concept et le recours au discours rationnel étant ainsi légitimé et justifié, Borella balaye fidéisme sentimental et théologies négatives paresseuses qui bien souvent abusent d’un Maître Eckhart pour détruire la Trinité (et pour retomber dans une conception simpliste du divin qui n'est absolument jamais celle d'Eckhart.)
« détruire la théologie affirmative ou spéculative, c’est éliminer une science juste et garantie par la Tradition (la théologie scolastique) pour lui substituer une pensée déviée et corrompue par la mentalité moderne. Le remède consiste au contraire - le concept étant admis dans sa pleine validité théologique - à l’ouvrir vers le haut, c’est-à-dire à saisir sa nature de symbole mental, donc à le dépasser, mais en s’appuyant sur lui, comme sur un tremplin, parce qu’il nous indique, par son contenu quel doit être le sens de ce dépassement. » Jean Borella.
Bref, le mérite de Jean Borella est de réconcilier pleinement la théologie négative avec la théologie affirmative qu’un V. Lossky opposait radicalement dans son « essai sur la théologie mystique de l’Eglise d’orient ». Le philosophe catholique montre aussi que l’antinomie que Lossky veut voir entre la théologie négative tel qu’un St Thomas l’envisage, c’est-à-dire comme façon d’attribuer à Dieu des perfections sur un mode éminent et qui ce faisant resterait dans la théologie affirmative, et la théologie négative Denys qui serait essentiellement une ‘méthode’ spirituelle, « une voie vers l‘union mystique » , n’est pas fondée. Force est toutefois de reconnaître que la théologie négative telle que l’orient chrétien l’envisage principalement a semble-t-il été quelque peu oubliée en occident, bien qu’elle existe sous une forme authentiquement spirituelle chez un St Jean de la Croix.
Pour conclure ce bref aperçu sur Denys, ce traité n’invite pas à effectuer une recherche rationnelle, à un procédé dialectique, mais à une expérience ; expérience qui nécessite le recours à la théologie négative comme moyen de s’acheminer de l’ombre à la Réalité.
Il s’agit donc dans le traité de la théologie mystique de Denys non plus seulement de ‘connaître’ Dieu au sens où on l‘entend, mais de s’unir à lui, donc de « co-naître » de naître à Lui, ce que la théologie occidentale désignera par la naissance de Dieu dans l‘âme.
L’union permet une connaissance accomplie où la dualité sujet-objet s‘efface.
Et dans la Bible le « connaître » des époux signifie l‘union intime, union qui scelle le mariage. C’est encore en ce sens que l’amour des époux reflète l’union à Dieu.
C’est dans ta « Lumière que nous connaîtrons ta Lumière » dit le Psaume. C’est dans la Lumière du Verbe qui est la connaissance du Père que nous connaîtrons le Père. Il est dit dans l’Evangile « Seul le Fils connaît le Père ». Et : « les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité: car ce sont là les adorateurs que le Père cherche. »
La Lumière Dieu doit venir suppléer à notre propre lumière humaine et nous permettre de Le connaître dans sa propre Lumière. Dieu lui-même doit devenir le moyen par lequel nous le connaissons. La connaissance déifiante Dieu, l’union à Dieu dans le Christ, telle est l’essence du christianisme où Dieu n'est pas une Unité exclusive mais intégrante :"Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne par grâce ce que Dieu est par nature"
Ainsi donc connaître le Fils c’est connaître le Père, connaître et s’unir au Fils c’est rentrer dans la Trinité, dans ce jeux de miroir divin ou connaître la Lumière du Fils c’est connaître la Lumière du Père etc. « ‘Dieu est lumière ’ (1jn1,5) et c’est dans la lumière de l’Esprit que nous verrons la Lumière du Verbe, et en lui, le Père des Lumières (Jc 1,17) » Ysabel de Andia Mystique d’orient et d’occident p75
Et pour cela il faut mourir à soi, se dépouiller car on ne peut pas voir Dieu sans mourir.
« Mais baptisé dans la mort du Christ, l’intellect pascal ressuscite avec lui. Ainsi se trouve accomplie la promesse la promesse qu’il avait reçue : ‘aujourd’hui tu seras avec Moi dans le Paradis’. Union au sujet divin qui seule, dit Denys, confère l’intellection suprême. L’être déifié est la perfection de la gnose ».Jean Borella
Sources :
Jean Borella "Lumière de la théologie mystique" (Pour qui veut savoir ce qu'est la théologie négative, l'anagogie etc l'auteur donne quelques clefs pour comprendre le mystère qui entoure Denys ; le propos est souvent dense)
Ysabel de Andia "Mystique d’orient et d’occident" (une grande synthèse par une auteur catholique et qui montre l’unité de la mystique tant orientale St Basile, Isaac le Syrien etc qu'occidentale avec St Jean de la Croix, Ste Thérèse d’Avila, Edith Stein)
Vladimir Lossky "Essai sur la théologie mystique de l'Eglise d'Orient" (point de vue orthodoxe sur le christianisme mais dont les remarques sur le point de vue catholique passent souvent à côté mais ça reste tout de même un très bon livre que tout chrétien devrait à mon avis lire.)
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