par lmx » dim. 01 avr. 2012, 18:53
J. Maritain "La philosophie de la nature, Essai critique sur ses frontières et son objet".
Le livre qui semble être la retranscription d'un cours est très technique. Il intéressera tout ceux qui souhaitent en savoir plus sur les rapports entre science et philosophie de la nature dans une optique thomiste ou néothomiste.
A cet effet Maritain convoque la tradition thomiste St Thomas, Jean de St Thomas et surtout Cajetan. Pour mettre ces rapports au clair, il est en effet nécessaire de savoir de quoi traite exactement ce que Maritain appelle les sciences "empiriologiques" et la philosophie de la nature.
Maritain commence par traiter longuement des degrés d'abstraction qui correspondent à des types d'opérations "intellectives" propres à chaque de science (science physique, science mathématique, philo de la nature et métaphysique) et de leur sphère propre d'intelligibilité. On a donc en gros :
- la connaissance physique qui traite de l'être sensible, mobile (ens mobile)
- la connaissance mathématique où l'on fait abstraction de la matière sensible et qui traite de l'être quantifié (ens quantum)
- la connaissance métaphysique où abstraction est faite de toute matière et qui traite de l'être en tant qu'être
Ici le mot être se prend de façon analogique.
Et l'on voit le danger d'une réduction des choses à leur pure phénoménalité, le risque étant de se retrouver avec de pures entités physico-mathématiques, c'est-à-dire de pure quantités mesurables ou observables. On doit cette réduction Descartes qui a tout englobé sous un même type d'intelligibilité. La révolution galiléo cartésienne est une époque particulière où la science tend à tout absorber en elle, époque où l'on reproduisait l'erreur inverse des anciens qui avaient tendance à tout englober dans la métaphysique rendant ainsi la connaissance physique impossible et inutile.
Maritain rend hommage à Kant d'avoir mis fin aux prétentions de la science d'épuiser la réalité en montrant qu'elle traitait de phénomènes et non pas des choses en soi (noumènes), mais le critique pour avoir étendu cette limite à l'entendement même.
A ces différents types de connaissances, sciences expérimentales (physiques) et philosophies de la nature correspondent donc différents types d'analyses, respectivement : analyse empiriologique et analyse ontologique, aussi cette dernière conduit-elle plus profondément dans l'objet que l'autre.
Ces deux savoirs traitent du même objet, l'ens mobile, l'être en tant que mouvant. Ce qui signifie qu'ils évoluent dans la même sphère d'intelligibilité, la métaphysique traitant de l'être en tant qu'être évolue dans une sphère d'intelligibilité supérieure abstraite de toute matérialité.
Reprenant la doctrine de Cajetan, il montre que les sciences expérimentales et philosophie de la nature traitent donc d'un même objet qui se présente à elles sous une certaine perspective, en l'occurence, l'ens sub rationa mobile, l'être en tant que mobile. Procédant par le même de visualisation abstractive, elles traitent de l'être en tant qu'engagé dans l'expérience sensible. Mais la démarche n'est pas la même : la science empiriologique conduit à une analyse descendante car l'être étant au service du sensible elle procède à analyse spatio-temporelle orientée vers l'observable et le mesurable, tandis que la philosophie de la nature part du donné (et de fait on part toujours du donné sensible)pour arriver à l'intelligible. D'un côté donc, l'être est au service du sensible, sensible qui pour le scientifique a tendance à se substituer à l'être, de l'autre c'est le sensible qui est service d'une certaine visée de l'essence intelligible. Sur ce point, Maritain note justement que l'analyse ontologique respecte le donné des sens, donné qui est pris dans un mouvement d'approfondissement, alors que l'analyse empiriologique, surtout quand elle est de type physico-mathématique a tendance, une fois les données recueillies, de les dévaluer complètement, ce qu'ont précisément fait Descartes et Galilée.
En résume donc, l'objet peut être traité soit par analyse de type empiriologique qui traitera du détail des phénomènes, soit par une analyse ontologique. Ainsi donc pour Maritain, et c'est là l'essentiel du livre, en tant qu'elles saisissent l'être sous un même point de vue (mais qu'elles traitent ensuite différemment), sciences expérimentales et philosophie de la nature qui est une sagesse (de second ordre) doivent se compléter et s'enrichir tout en gardant leur méthodologie propre.
La philosophie de la nature avec ses concepts de substance, d'âme et de corps, de forme et de matière (essence, acte et puissance étant pour lui des notions proprement métaphysiques), de finalité, est à même d'interpréter le donné scientifique, et cela est d'autant plus important que les scientifiques ont tendance à réduire la réalité à une donnée quantifiable et à faire de l'univers un univers fait d'êtres de raisons mathématiques où la causalité "mathématique" (où tout autre type de causalité) se substitue à la causalité ontologique et dans lequel il n'y a finalement plus aucune place pour la finalité.
D'ailleurs, à une époque où l'on prend de nouveau conscience que la "matière" n'a aucune consistance en elle-même, la notion de forme permet de rendre compte de l'unité d'un être qui ne peut plus être conçu comme un simple agrégat d'atomes ou de particules ou de je ne sais quoi encore. (Sur ce sujet voir notamment Jean Borella dans Amour et Vérité p77-88)
Ainsi, la philosophie de la nature peut-elle servir de médiatrice entre la science et la métaphysique qui surplombe ces deux sciences. Au reste, Maritain nous met en garde contre deux erreurs désastreuses: vouloir d'une part, tirer des données scientifiques bruts un donné métaphysique qu'il n'y a pas (comme Bergson), alors que l'activité du philosophe de la nature est d'interpréter ces données, non pas de les prendre tels quelles pour en faire des principes métaphysiques voire même théologiques, et d'autre part, faire du concordisme comme on le voit trop souvent (en canonisant une théorie scientifique et en élaborant une théologie à partir d'elle.)
J. Maritain "La philosophie de la nature, Essai critique sur ses frontières et son objet".
Le livre qui semble être la retranscription d'un cours est très technique. Il intéressera tout ceux qui souhaitent en savoir plus sur les rapports entre science et philosophie de la nature dans une optique thomiste ou néothomiste.
A cet effet Maritain convoque la tradition thomiste St Thomas, Jean de St Thomas et surtout Cajetan. Pour mettre ces rapports au clair, il est en effet nécessaire de savoir de quoi traite exactement ce que Maritain appelle les sciences "empiriologiques" et la philosophie de la nature.
Maritain commence par traiter longuement des degrés d'abstraction qui correspondent à des types d'opérations "intellectives" propres à chaque de science (science physique, science mathématique, philo de la nature et métaphysique) et de leur sphère propre d'intelligibilité. On a donc en gros :
- la connaissance physique qui traite de l'être sensible, mobile (ens mobile)
- la connaissance mathématique où l'on fait abstraction de la matière sensible et qui traite de l'être quantifié (ens quantum)
- la connaissance métaphysique où abstraction est faite de toute matière et qui traite de l'être en tant qu'être
Ici le mot être se prend de façon analogique.
Et l'on voit le danger d'une réduction des choses à leur pure phénoménalité, le risque étant de se retrouver avec de pures entités physico-mathématiques, c'est-à-dire de pure quantités mesurables ou observables. On doit cette réduction Descartes qui a tout englobé sous un même type d'intelligibilité. La révolution galiléo cartésienne est une époque particulière où la science tend à tout absorber en elle, époque où l'on reproduisait l'erreur inverse des anciens qui avaient tendance à tout englober dans la métaphysique rendant ainsi la connaissance physique impossible et inutile.
Maritain rend hommage à Kant d'avoir mis fin aux prétentions de la science d'épuiser la réalité en montrant qu'elle traitait de phénomènes et non pas des choses en soi (noumènes), mais le critique pour avoir étendu cette limite à l'entendement même.
A ces différents types de connaissances, sciences expérimentales (physiques) et philosophies de la nature correspondent donc différents types d'analyses, respectivement : analyse empiriologique et analyse ontologique, aussi cette dernière conduit-elle plus profondément dans l'objet que l'autre.
Ces deux savoirs traitent du même objet, l'ens mobile, l'être en tant que mouvant. Ce qui signifie qu'ils évoluent dans la même sphère d'intelligibilité, la métaphysique traitant de l'être en tant qu'être évolue dans une sphère d'intelligibilité supérieure abstraite de toute matérialité.
Reprenant la doctrine de Cajetan, il montre que les sciences expérimentales et philosophie de la nature traitent donc d'un même objet qui se présente à elles sous une certaine perspective, en l'occurence, l'ens sub rationa mobile, l'être en tant que mobile. Procédant par le même de visualisation abstractive, elles traitent de l'être en tant qu'engagé dans l'expérience sensible. Mais la démarche n'est pas la même : la science empiriologique conduit à une analyse descendante car l'être étant au service du sensible elle procède à analyse spatio-temporelle orientée vers l'observable et le mesurable, tandis que la philosophie de la nature part du donné (et de fait on part toujours du donné sensible)pour arriver à l'intelligible. D'un côté donc, l'être est au service du sensible, sensible qui pour le scientifique a tendance à se substituer à l'être, de l'autre c'est le sensible qui est service d'une certaine visée de l'essence intelligible. Sur ce point, Maritain note justement que l'analyse ontologique respecte le donné des sens, donné qui est pris dans un mouvement d'approfondissement, alors que l'analyse empiriologique, surtout quand elle est de type physico-mathématique a tendance, une fois les données recueillies, de les dévaluer complètement, ce qu'ont précisément fait Descartes et Galilée.
En résume donc, l'objet peut être traité soit par analyse de type empiriologique qui traitera du détail des phénomènes, soit par une analyse ontologique. Ainsi donc pour Maritain, et c'est là l'essentiel du livre, en tant qu'elles saisissent l'être sous un même point de vue (mais qu'elles traitent ensuite différemment), sciences expérimentales et philosophie de la nature qui est une sagesse (de second ordre) doivent se compléter et s'enrichir tout en gardant leur méthodologie propre.
La philosophie de la nature avec ses concepts de substance, d'âme et de corps, de forme et de matière (essence, acte et puissance étant pour lui des notions proprement métaphysiques), de finalité, est à même d'interpréter le donné scientifique, et cela est d'autant plus important que les scientifiques ont tendance à réduire la réalité à une donnée quantifiable et à faire de l'univers un univers fait d'êtres de raisons mathématiques où la causalité "mathématique" (où tout autre type de causalité) se substitue à la causalité ontologique et dans lequel il n'y a finalement plus aucune place pour la finalité.
D'ailleurs, à une époque où l'on prend de nouveau conscience que la "matière" n'a aucune consistance en elle-même, la notion de forme permet de rendre compte de l'unité d'un être qui ne peut plus être conçu comme un simple agrégat d'atomes ou de particules ou de je ne sais quoi encore. (Sur ce sujet voir notamment Jean Borella dans Amour et Vérité p77-88)
Ainsi, la philosophie de la nature peut-elle servir de médiatrice entre la science et la métaphysique qui surplombe ces deux sciences. Au reste, Maritain nous met en garde contre deux erreurs désastreuses: vouloir d'une part, tirer des données scientifiques bruts un donné métaphysique qu'il n'y a pas (comme Bergson), alors que l'activité du philosophe de la nature est d'interpréter ces données, non pas de les prendre tels quelles pour en faire des principes métaphysiques voire même théologiques, et d'autre part, faire du concordisme comme on le voit trop souvent (en canonisant une théorie scientifique et en élaborant une théologie à partir d'elle.)