J'ai l'impression que vous faites dire à ces auteurs ce qu'ils ne disent pas. Ou peut-être que je ne comprend pas ce que dites: tout le monde est quand même d'accord que pour qu'une théorie soit bonne il faut au minimum qu'elle soit en accord avec les observations. Ça ce n'est pas qu'une affaire de pragmatisme !
non tout le monde n'est pas d'accord avec ça et Duhem et Poincaré n'étaient certainement pas d'accord avec l'idée qu'une théorie pût être plus vraie qu'une autre. Une théorie n'atteignant pas la nature des choses, leur essence, mais des aspects extérieurs, sensibles ou quantitatifs, partant, le choix d'une théorie est affaire de pragmatisme.
Ainsi pour Poincaré ça veut dire qu'une géométrie ne dit rien sur la structure de l'espace (au contraire de ce que pensait Enstein) et que le choix d'une géométrie non euclidienne au profit de la géométrie euclidienne n'est qu'une question pratique. Aussi pour ce qui est des théories sur l'éther à l'époque, il disait expressément se moquer de savoir si l'éther existait ou non du moment que cet "éther" permettait de rendre compte des observations. Pragmatisme ne veut pas dire irrationalité, car si une théorie est plus "pragmatique" qu'une autre c'est qu'elle est meilleure qu'une autre, plus robuste, plus efficace, mais pas pour autant plus fondée sur la nature des choses inaccessible à la science. De ce fait pour notre grand savant une vieille théorie conserve son utilité. D'ailleurs, au dire de Thomas Kuhn le système géocentrique est encore utilisé pour donner des calculs sur le mouvement des étoiles.
Maintenant, quel est, à mon sens, l'esprit du conventionalisme ? C'est en réalité le même que celui des grecs : "sauver les phénomènes" (
sozein ta phainonema) par des hypothèses a priori qui permettent ensuite de construire une représentation du monde rendant compte des observations.
Mais là où Galilée n'est pas honnête c'est avec cette histoire d'"expériences de pensées", qui étaient des hypothèses invérifiables (ce qu'il ne veut pas admettre) et qu'il concevait pourtant comme plus réelles que les expériences elles-mêmes. D'ailleurs sa loi de l'inertie d'où vient-elle ? Sûrement pas de l'expérience, étant donnée qu'on ne trouve jamais de mouvement rectiligne. On est donc en présence d'une théorie a priori qui permet comme l'a bien résumé Koyré dans ses études galiléennes
d'expliquer ce qui est à partir de ce qui n'est pas. Rien d'étonnant car la théorie précède toujours l'expérience comme le reconnaissait bien Popper qui n'était pas un conventionaliste.
La différence entre les grecques et les modernes avant Poincaré, c'est que les grecques étaient parfaitement conscients de ce qu'ils faisaient, ils avaient ce recul réflexif qui fait défaut au scientifique moderne par manque de culture philosophique. Ils avaient ce recul qui les empêchaient d'être dupes des prodiges de la science.
Que pour les grecs la "mécanique" (mèchanè) soit synonyme de ruse est plutôt significatif.
Bref, pour en revenir à notre principe méthodologique ("sauver les phénomènes"), on comprend qu'il admet la cohabitation de systèmes logiquement contradictoires mais empiriquement équivalents. D'ailleurs, à l'époque nombreux étaient les astronomes pour féliciter à la fois Copernic et Brahé sans se soucier de savoir si oui ou non la terre était au centre (centre géométrique et non centre réel) du monde, l'essentiel étant pour eux d'avoir une théorie qui rende compte des phénomènes avec plus de précision. Si tout le monde s'en était tenu à ce principe, si on avait pas fait montre de part et d'autre d'un réalisme naïf, si on avait écouté Bellarmin qui cherchait à calmer le jeu, les choses auraient peut-être pu se passer différemment.
Cela dit il semble bien le Pape amateur de science cherchait plutôt à sauver Galilée en le condamnant pour une broutille qu'autre chose.
Mais vous avez complètement raison qu'il y a derrière cette affaire bien plus qu'un simple désaccord sur le mouvement des planètes. En effet, au géocentrisme était associé des concepts de perfection du monde et du ciel en particuliers. La Terre devait être immobile, au centre de l'univers, et être de nature différente que le ciel. Ainsi, il y avait une distinction radicale entre le monde sublunaire et le monde supralunaire: sur la terre (monde sublunaire) tout est changeant et incertains, les choses sont corruptibles et les êtres vivants naissent et meurent. Le monde supralunaire est tout autre: beau, immuable, parfait et stable pour l'éternité. La distinction va même jusqu'à attribuer une substance différente au ciel.
Les distinctions ontologiques entre les cieux ne tenaient de toute façon plus précisément parce que l'univers était désormais pris comme un tout surplombé par un Dieu transcendant, ce qui allait fatalement entrainer l'affaiblissement des distinctions. Bref par rapport à Dieu, terre et ciel n'était rien. Le christianisme a aidé à faire tomber cette barrière.
C'est ainsi qu'on verra déjà un Nicolas de Cuse concevoir un univers sans limites, indéfini et donc sans centre physique, mais sans pour autant l'homogénéiser sur le plan ontologique. Son monde est encore un monde fait de choses ontologiquement variées, de substances. Son monde garde donc des degrés d'intelligibilités, et dont l'intelligibilité métaphysique prévaut encore sur l'intelligibilité matérielle.
Mais le problème n'était pas là.
La cosmologie de cette époque avait une valeur anthropologique qui faisait que l'homme vivait dans un milieux lui permettant de déployer son essence son humanité. Le monde avait un sens, il était le livre de Dieu, un symbole, non un processus muet où Dieu est réduit à "lui donner une chiquenaude".
D'autre part, ce monde était, quoique fini et limité, qualitativement ouvert, ouvert en profondeur du fait de l'immanence du divin en lui. C'était un monde d'essences et non un monde de figures géométriques réifiées, de res extensa, littéralement enfermé dans une condition spatiale où tout se trouve réduit à un seul type d'intelligibilité et à un seul type de causalité. Ce monde avait une vérité profonde en lui qu'il fallait sauvegarder.
Lais avec Galilée, le physique étouffe le métaphysique, et la physique et les mathématiques remplaçant la philosophie, la possibilité de l'existence d'un être va dépendre de la possibilité de l'appréhender sur le plan quantitatif. Tel est le problème de l'univers de Descartes et de Galilée, univers euclidien plat, géométrique, truqué, où les qualités sensibles soient s'évanouissent, soient sont mathématisées c'est-à-dire quantifiées. Et ce monde là, monde fait d'êtres de raison (certes fondés sur un aspect des choses) et non d'être réelles avec toute leur diversité qualitative (qui va du sensible à l'intelligible pur, soit, à l'être), monde de la barbarie selon Michel Henry, n'est pas le vrai monde, ce n'en est qu'une réduction, et il n'y avait pas à le canoniser.
Raison sur l'abandon des causalités multiples, c'est beaucoup moins évident. Le mécanisme se définit par la réduction à un seul type de causalité. C'est un "choix" philosophique, ça n'est pas une vérité de fait.
D'où la nécessité de garder à l'esprit qu'il y a des degrés d'abstractions, des degrés d'intelligibilités traités par chaque science.
Tout est choix philosophique : penser qu'il y une réalité extérieure, qu'elle est intelligible et saisissable, qu'il y a des mathématiques dans les choses etc. On doit d'ailleurs à Meyerson (encore un épistémologue français précurseur) la mise en évidence que théories physiques comportent des postulats métaphysiques.
Ainsi pour le cas Galilée, la géométrisation du monde en glissant par en dessous le monde réel un monde géométrique, Husserl parlait de "substruction", fut aussi un de ces paris métaphysiques qui s'est révélé fécond. On peut en faire crédit à Galilée. Mais on ne peut accepter de réduction du monde à des figures géométriques ou à quoi que ce soit d'autre autrement que méthodiquement et provisoirement.
Avec Descartes et lui la science s'est débarrassée de ce qui ne l'a concernait pas (essences, finalité, causalité formelle etc) mais ensuite elle a prétendu légiférer sur l'ensemble du réel et c'est cela qui est inacceptable.
[quote]J'ai l'impression que vous faites dire à ces auteurs ce qu'ils ne disent pas. Ou peut-être que je ne comprend pas ce que dites: tout le monde est quand même d'accord que pour qu'une théorie soit bonne il faut au minimum qu'elle soit en accord avec les observations. Ça ce n'est pas qu'une affaire de pragmatisme ![/quote]
non tout le monde n'est pas d'accord avec ça et Duhem et Poincaré n'étaient certainement pas d'accord avec l'idée qu'une théorie pût être plus vraie qu'une autre. Une théorie n'atteignant pas la nature des choses, leur essence, mais des aspects extérieurs, sensibles ou quantitatifs, partant, le choix d'une théorie est affaire de pragmatisme.
Ainsi pour Poincaré ça veut dire qu'une géométrie ne dit rien sur la structure de l'espace (au contraire de ce que pensait Enstein) et que le choix d'une géométrie non euclidienne au profit de la géométrie euclidienne n'est qu'une question pratique. Aussi pour ce qui est des théories sur l'éther à l'époque, il disait expressément se moquer de savoir si l'éther existait ou non du moment que cet "éther" permettait de rendre compte des observations. Pragmatisme ne veut pas dire irrationalité, car si une théorie est plus "pragmatique" qu'une autre c'est qu'elle est meilleure qu'une autre, plus robuste, plus efficace, mais pas pour autant plus fondée sur la nature des choses inaccessible à la science. De ce fait pour notre grand savant une vieille théorie conserve son utilité. D'ailleurs, au dire de Thomas Kuhn le système géocentrique est encore utilisé pour donner des calculs sur le mouvement des étoiles.
Maintenant, quel est, à mon sens, l'esprit du conventionalisme ? C'est en réalité le même que celui des grecs : "sauver les phénomènes" ([i]sozein ta phainonema[/i]) par des hypothèses a priori qui permettent ensuite de construire une représentation du monde rendant compte des observations.
Mais là où Galilée n'est pas honnête c'est avec cette histoire d'"expériences de pensées", qui étaient des hypothèses invérifiables (ce qu'il ne veut pas admettre) et qu'il concevait pourtant comme plus réelles que les expériences elles-mêmes. D'ailleurs sa loi de l'inertie d'où vient-elle ? Sûrement pas de l'expérience, étant donnée qu'on ne trouve jamais de mouvement rectiligne. On est donc en présence d'une théorie a priori qui permet comme l'a bien résumé Koyré dans ses études galiléennes [i]d'expliquer ce qui est à partir de ce qui n'est pas[/i]. Rien d'étonnant car la théorie précède toujours l'expérience comme le reconnaissait bien Popper qui n'était pas un conventionaliste.
La différence entre les grecques et les modernes avant Poincaré, c'est que les grecques étaient parfaitement conscients de ce qu'ils faisaient, ils avaient ce recul réflexif qui fait défaut au scientifique moderne par manque de culture philosophique. Ils avaient ce recul qui les empêchaient d'être dupes des prodiges de la science.
Que pour les grecs la "mécanique" (mèchanè) soit synonyme de ruse est plutôt significatif.
Bref, pour en revenir à notre principe méthodologique ("sauver les phénomènes"), on comprend qu'il admet la cohabitation de systèmes logiquement contradictoires mais empiriquement équivalents. D'ailleurs, à l'époque nombreux étaient les astronomes pour féliciter à la fois Copernic et Brahé sans se soucier de savoir si oui ou non la terre était au centre (centre géométrique et non centre réel) du monde, l'essentiel étant pour eux d'avoir une théorie qui rende compte des phénomènes avec plus de précision. Si tout le monde s'en était tenu à ce principe, si on avait pas fait montre de part et d'autre d'un réalisme naïf, si on avait écouté Bellarmin qui cherchait à calmer le jeu, les choses auraient peut-être pu se passer différemment.
Cela dit il semble bien le Pape amateur de science cherchait plutôt à sauver Galilée en le condamnant pour une broutille qu'autre chose.
[quote]Mais vous avez complètement raison qu'il y a derrière cette affaire bien plus qu'un simple désaccord sur le mouvement des planètes. En effet, au géocentrisme était associé des concepts de perfection du monde et du ciel en particuliers. La Terre devait être immobile, au centre de l'univers, et être de nature différente que le ciel. Ainsi, il y avait une distinction radicale entre le monde sublunaire et le monde supralunaire: sur la terre (monde sublunaire) tout est changeant et incertains, les choses sont corruptibles et les êtres vivants naissent et meurent. Le monde supralunaire est tout autre: beau, immuable, parfait et stable pour l'éternité. La distinction va même jusqu'à attribuer une substance différente au ciel.[/quote]
Les distinctions ontologiques entre les cieux ne tenaient de toute façon plus précisément parce que l'univers était désormais pris comme un tout surplombé par un Dieu transcendant, ce qui allait fatalement entrainer l'affaiblissement des distinctions. Bref par rapport à Dieu, terre et ciel n'était rien. Le christianisme a aidé à faire tomber cette barrière.
C'est ainsi qu'on verra déjà un Nicolas de Cuse concevoir un univers sans limites, indéfini et donc sans centre physique, mais sans pour autant l'homogénéiser sur le plan ontologique. Son monde est encore un monde fait de choses ontologiquement variées, de substances. Son monde garde donc des degrés d'intelligibilités, et dont l'intelligibilité métaphysique prévaut encore sur l'intelligibilité matérielle.
Mais le problème n'était pas là.
La cosmologie de cette époque avait une valeur anthropologique qui faisait que l'homme vivait dans un milieux lui permettant de déployer son essence son humanité. Le monde avait un sens, il était le livre de Dieu, un symbole, non un processus muet où Dieu est réduit à "lui donner une chiquenaude".
D'autre part, ce monde était, quoique fini et limité, qualitativement ouvert, ouvert en profondeur du fait de l'immanence du divin en lui. C'était un monde d'essences et non un monde de figures géométriques réifiées, de res extensa, littéralement enfermé dans une condition spatiale où tout se trouve réduit à un seul type d'intelligibilité et à un seul type de causalité. Ce monde avait une vérité profonde en lui qu'il fallait sauvegarder.
Lais avec Galilée, le physique étouffe le métaphysique, et la physique et les mathématiques remplaçant la philosophie, la possibilité de l'existence d'un être va dépendre de la possibilité de l'appréhender sur le plan quantitatif. Tel est le problème de l'univers de Descartes et de Galilée, univers euclidien plat, géométrique, truqué, où les qualités sensibles soient s'évanouissent, soient sont mathématisées c'est-à-dire quantifiées. Et ce monde là, monde fait d'êtres de raison (certes fondés sur un aspect des choses) et non d'être réelles avec toute leur diversité qualitative (qui va du sensible à l'intelligible pur, soit, à l'être), monde de la barbarie selon Michel Henry, n'est pas le vrai monde, ce n'en est qu'une réduction, et il n'y avait pas à le canoniser.
[quote]Raison sur l'abandon des causalités multiples, c'est beaucoup moins évident. Le mécanisme se définit par la réduction à un seul type de causalité. C'est un "choix" philosophique, ça n'est pas une vérité de fait.[/quote]
D'où la nécessité de garder à l'esprit qu'il y a des degrés d'abstractions, des degrés d'intelligibilités traités par chaque science.
Tout est choix philosophique : penser qu'il y une réalité extérieure, qu'elle est intelligible et saisissable, qu'il y a des mathématiques dans les choses etc. On doit d'ailleurs à Meyerson (encore un épistémologue français précurseur) la mise en évidence que théories physiques comportent des postulats métaphysiques.
Ainsi pour le cas Galilée, la géométrisation du monde en glissant par en dessous le monde réel un monde géométrique, Husserl parlait de "substruction", fut aussi un de ces paris métaphysiques qui s'est révélé fécond. On peut en faire crédit à Galilée. Mais on ne peut accepter de réduction du monde à des figures géométriques ou à quoi que ce soit d'autre autrement que méthodiquement et provisoirement.
Avec Descartes et lui la science s'est débarrassée de ce qui ne l'a concernait pas (essences, finalité, causalité formelle etc) mais ensuite elle a prétendu légiférer sur l'ensemble du réel et c'est cela qui est inacceptable.