par Fée Violine » ven. 06 févr. 2015, 14:42
J'ai fait une conférence lundi dernier, 2 février, à un groupe de religieuses, pour la journée de la vie consacrée, à Marvejols.
Jean-Baptiste Rouvière (1881-1913), OMI, et la vie consacrée
JB Rouvière est un enfant du pays. Il est né en 1881 à Antrenas dans une famille de modestes paysans, laborieux et profondément chrétiens. Son père, Jean Rouvière, était charron et journalier ; sa mère, Rosalie Clavel, était de Chirac.
JB, le 3ème de 13 enfants (dont 3 morts en bas âge) va à l’école publique du village, un taudis insalubre. À 14 ans il entre au petit séminaire de Marvejols, en classe de 5ème car les cours que lui avait donnés le curé ou le vicaire de son village étaient sans doute un peu insuffisants, mais à force de travail il rattrapera le niveau et se classera dans les bons élèves. À l’époque on commençait le latin en 7ème, le grec en 6ème.
Le supérieur du petit séminaire est l’abbé Marcellin Aiglon, de Villefort. Le professeur de 5ème, l’année où JB est dans cette classe (1895-96), est l’abbé Georges Rillot, de La Canourgue. Or, en 1899 ce prêtre entrera dans la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Connaissait-il déjà cette congrégation en 1895 et a-t-il influencé le jeune Rouvière ? Ou l’a-t-il découverte lorsque le P. Étienne Bonnald, Oblat originaire de Naussac, est venu en 1899 faire en Lozère une tournée de conférences, après 24 ans dans le Grand Nord canadien, parmi les Indiens du lac Pélican ? En fait, le P. Bonnald était déjà connu : il publiait parfois de ses nouvelles dans la Croix de la Lozère et dans la Semaine religieuse. Mais voir en chair et en os le missionnaire raconter sa vie pittoresque d’évangélisation, c’est autre chose !
En cette fin du XIXème siècle, de nombreuses congrégations religieuses faisaient ainsi des tournées de recrutement, et beaucoup de jeunes, surtout en Lozère, optaient pour la vie religieuse, notamment dans les congrégations missionnaires.
Les Oblats de Marie Immaculée ont été fondés en 1826 par saint Eugène de Mazenod, devenu ensuite évêque de Marseille. Il voulait rechristianiser la Provence, où, comme dans le reste de la France, la Révolution avait tout ravagé, toute l’Église était à reconstruire.
En 1841, un évêque canadien de passage demande à Mgr de Mazenod quelques missionnaires pour l’aider à évangéliser son immense pays où tout était à construire. C’est ainsi que les premiers Oblats partirent au Canada, où ils ont effectivement fait un énorme travail, ils ont créé des paroisses, écoles, hôpitaux, orphelinats etc., et même fondé l’Université d’Ottawa. Ils ont évangélisé les peuples autochtones, en allant de plus en plus au nord, dans des régions inhospitalières, pour la gloire de Dieu et le salut de leurs frères.
En 1899 quand Bonnald est venu en Lozère, il y avait déjà quelques Oblats lozériens. Il y en a eu bien davantage au XXème siècle.
On comprend que ces perspectives grandioses aient pu enthousiasmer de jeunes garçons à l’âme généreuse et intrépide. JB Rouvière n’a pas été le seul à rêver de missions lointaines, et d’ailleurs c’était aussi la grande époque des explorations (pôles, Afrique etc.).
Donc notre jeune adolescent termine ses études secondaires en 1900, il a 18 ans ½. Il sait le latin, le grec et l’allemand, il est bon en maths. C’est un garçon sensible, solide et sérieux. En septembre il quitte la Lozère et n’y reviendra plus guère. Il entre au noviciat des Oblats, à ND de l’Osier, en Isère. Il y passe 1 an et fera ses premiers vœux en 1901. Son maître des novices dira qu’il avait « une piété très droite et très sérieuse, et un caractère très docile et très dévoué, une intelligence très satisfaisante. Il aspirait déjà vers les Missions étrangères. »
Le jeune religieux passera ensuite 6 ans (1901-1907) en Belgique : c’est l’époque où les congrégations religieuses, surtout enseignantes, sont expulsées de France. Le scolasticat se trouve à Liège, où les Oblats sont installés dans un ancien casino situé dans un grand parc. La communauté est nombreuse, les jeunes viennent de divers pays d’Europe mais surtout de France. JB est heureux de cette vie communautaire et de ses études, même si la Lozère lui manque, et bien sûr sa famille.
Il y a aux archives diocésaines de Mende plusieurs lettres qu’il écrivait en 1903 à sa sœur Marie (il a 21 ans et elle 20. On y apprend qu’elle était religieuse).
Il lui écrit par exemple en février, époque du Carnaval :
Tout cela nous annonce des joies, des fêtes, des rires. – Mais bien loin de partager ces joies et ces rires, nous religieux, consacrés au Seigneur, nous devons voir dans tout cela une occasion de louer Dieu. Nous devons nous prosterner humblement aux pieds du Cœur Sacré de Jésus, et lui demander pardon de toutes .-. le dirai-je .-. les abominations qui se commettent en ces jours.
Il écrit en avril :
Les vacances ont débuté par les magnifiques, les superbes, les grandioses exercices de la Semaine Sainte. Jusqu’ici je n’avais pas encore été témoin de si belles cérémonies. La communauté il est vrai est nombreuse, tous les membres doués d’une belle voix, aussi c’était ravissant d’entendre chanter les offices.
(…) En France tu ne l’ignores pas notre congrégation est obligée de s’exiler. Heureusement qu’il y a de l’ouvrage à faire dans les pays lointains.
J’ai appris qu’en Lozère les Pères du Sacré-Cœur partaient tous. Il y a 17 établissements qui leur appartiennent qui sont abandonnés, Marvejols, Chirac etc.
Adieu ma bien chère sœur. Prie un peu pour notre malheureuse Patrie, pour que Dieu ne lui inflige pas le châtiment qu’elle mérite,
En août il lui écrit qu’il est, avec la communauté, en vacances dans le Limbourg hollandais, dans une campagne qui lui rappelle la Lozère.
Si l’on voyait quelques pins de plus, l’illusion serait complète. Aussi est-ce avec plaisir que l’on quitte les brouillards et la fumée de Liège pour aller chercher asile sur le sol hollandais, au milieu de cette population si chrétienne.
En octobre :
j’ai eu le bonheur, en la fête de l’Assomption de la T.S. et Immaculée Vierge Marie, le bonheur de faire ma profession religieuse. C’est un beau jour dans la vie, un jour après lequel l’on soupire souvent, du moins après lequel j’avais longtemps soupiré. Il est enfin arrivé. J’espère que pour toi, s’il n’est déjà arrivé il arrivera bien vite.
Puis il évoque de petits ennuis de santé et conclut :
Conclusion qui s’impose, toutes les misères semblent me suivre, Dieu l’a ainsi voulu, il faut se résigner. Ces quelques petites misères exceptées, je jouis d’une santé de fer, et c’est avec courage que je commence cette nouvelle année scolaire (il va commencer à étudier la théologie).
Il a 23 ans quand sa mère meurt, en novembre 1904, à l’âge de 50 ans. Dans une lettre émouvante à sa famille, on apprend qu’il n’a pas pu venir (Que ne puis-je être auprès de vous pour partager votre douleur, pour pouvoir vous dire quelques bonnes paroles qui réconfortent et consolent. Que ne suis-je à côté de vous pour recevoir aussi quelques-unes de ces paroles qu’un Père chrétien sait dire à un fils, à ses enfants souffrants et abattus par la douleur), mais que sa sœur Marie est revenue à Antrenas. Est-elle sortie de son couvent pour la circonstance ? Y est-elle retournée après ? Sa congrégation (et laquelle ?) a-t-elle dû quitter la France ? Mystère !
En février 1906, JB est ordonné prêtre à Liège, par un évêque Oblat. Encore 1 an pour finir ses études, et en mars 1907, muni de son obédience pour le Mackenzie (dans le Grand Nord canadien. C’est justement ce dont il rêvait) il revient une dernière fois en Lozère, passer quelques semaines en famille. Il leur fait ses adieux (il écrit à un de ses supérieurs, le Père Baffie, un Lozérien : Depuis 8 jours je me trouve au milieu des miens dans ma famille. Je leur ai fait part de mon obédience, et avec le plus grand bonheur j’ai constaté que tous se résignaient avec le plus grand esprit de foi à me voir partir pour les missions lointaines. En m’embrassant, mon vieux père a versé quelques larmes et n’a fait aucune objection. Il a dit cette seule parole : « Je suis très content de te revoir, et je te vois partir avec la plus grande peine, mais puisque c’est ta vocation je ne te retiendrai pas ». Tout le monde fait son possible pour fêter mon retour, et déjà je commence à faire des adieux) et s’embarque début avril au Havre, avec un autre Père Oblat et 4 Frères convers.
Le voyage à travers le Canada sera long : une semaine de train est-ouest, puis encore quelques semaines de voyage vers le nord, dans des conditions très rustiques. Mais le P. Rouvière et ses compagnons ne sont pas des mauviettes, l’aventure ne leur fait pas peur ! Et surtout, ils sont prêts à tous les sacrifices pour servir le Seigneur et apporter l’évangile aux plus pauvres.
Le 1er août, il arrive enfin à destination, Fort Good Hope, près du Cercle polaire. Aussitôt il se met à étudier la langue des Indiens Peaux-de-Lièvres, ses futures ouailles. Il va passer 4 ans parmi eux. Les Indiens viennent rarement au Fort, aussi les missionnaires vont parfois leur rendre visite et passer quelque temps avec eux, pour leur donner les sacrements et les instruire, car ils sont assez ignorants en matière de catéchisme.
Le P. Rouvière écrit à son père :
D’aucuns ont fait un voyage de dix jours pour se rendre au Fort. Combien y a-t-il dans les pays civilisés de personnes qui ne font pas une demi-heure de chemin pour aller assister à une messe basse le dimanche. Si le missionnaire souffre, il lui est doux de voir que toutes ses souffrances ne sont pas inutiles. Lorsque vous voyez la bonne volonté de ces braves sauvages, ne redoutant ni le froid, ni la fatigue pour se rendre au fort, afin d’assister à une fête, se confesser, communier et repartir de nouveau le cœur content pour aller rejoindre sa famille, on est fier. Ainsi dans vos prières mes chers parents et vous tous qui pensez à moi, ayez un souvenir pour ces bons sauvages, et pour les pauvres missionnaires qui travaillent pour eux.
Le P. Rouvière apprécie la vie communautaire. Il est lui aussi apprécié de ses confrères pour sa bonne humeur et sa générosité.
Il aurait pu passer toute sa vie à Good Hope, mais sa vie va changer brusquement. En juillet 1911 son évêque, Gabriel Breynat, l’envoie en mission encore plus au nord, prendre contact avec une tribu d’Esquimaux primitifs, qui n’ont encore jamais été évangélisés. Il part donc avec quelques Indiens, traverse le Grand Lac d’Ours (qui est presque une mer intérieure) et se construit une cabane au bord d’un petit lac appelé maintenant Lac Rouvière, pas très loin de l’Océan Glacial Arctique. L’hiver, il se construit une autre cabane au bord du Lac d’Ours, pour pêcher. Il rencontre parfois les Esquimaux.
Tous semblent assez bien disposés, et si je puis arriver à apprendre un peu leur langue j’ai beaucoup d’espoir en eux. Il y aura quelques têtes dures je pense, mais je ne pense pas que ce soit la majorité. Ils ont trop bon cœur pour résister à la grâce. Mais c’est la langue. J’ai recueilli quelques mots, mais pas autant que j’aurais voulu (lettre à un confrère, fin 1911).
Dans les 2 ans qui lui restent à vivre, il fera des milliers de km à pied, dans la neige, en remontant des rivières (en portant le bateau), il passera le plus clair de son temps à chasser et pêcher pour se nourrir, nourrir ses chiens et ses compagnons : un aventurier, Mr Hornby, qui passe quelques mois avec lui ; et à partir de l’été 1912 un confrère, Guillaume Le Roux, un jeune Breton. Mais ils passeront très peu de temps à l’évangélisation proprement dite et c’est frustrant pour des missionnaires ! Ils acceptent de vivre dans des conditions très difficiles, mais aimeraient que ça avance plus vite. Car ils rencontrent rarement les Esquimaux, et il leur faut donc du temps pour apprendre la langue. C’est pourquoi en octobre 1913, après avoir prévenu leur hiérarchie (J’ai reçu une lettre, que je vous envoie ci-joint. Veuillez s’il vous plaît en prendre connaissance et je pense qu’il serait bon que Monseigneur la voie (…). Elle me décide presque à suivre les Esquimaux cet hiver jusqu’à la mer, afin d’arrêter un peu le zèle de Mr Fry [le ministre anglican] qui vient semer le mauvais grain dans notre champ. Un souvenir spécial pour vous. Et ne soyez pas surpris si personne ne vient vous rendre visite en hiver) ils partent rejoindre les Esquimaux qui hivernent sur l’Océan Glacial.
On ne les reverra plus.
Après enquête de police, on saura en 1916 que ça s’est mal passé avec les Esquimaux (alors que jusque-là ils s’entendaient bien), que les deux missionnaires sont partis pour revenir à leur cabane mais que deux Esquimaux les ont suivis et assassinés, sans doute pour voler leur fusil, peut-être aussi pour des raisons religieuses (envoyés par le sorcier ?). On ne saura jamais au juste s’ils ont été tués « en haine de la foi », ils ne peuvent donc pas être déclarés martyrs. Du moins on peut considérer qu’ils sont martyrs de la charité… Jean-Baptiste avait 32 ans, Guillaume 28…
Par la suite d’autres Oblats ont été envoyés pour les remplacer, les Esquimaux se sont convertis.
Beaucoup de Lozériens, environ 40, sont devenus OMI (Canada, Ceylan, Laos etc.).
Actuellement il n’y en a plus, le dernier, le P. Louis Fournier, de Chasseradès, est mort en novembre 1913 chez les Esquimaux de la Baie d’Hudson.
Mais il y a toujours des Oblats à travers le monde !
Pour le centenaire de la mort du P. Rouvière, une exposition lui a été consacrée : « JB Rouvière, un Lozérien chez les Inuit », d’abord à Marvejols, actuellement à Mende, organisée par l’association Kouliavik (c’est ainsi que les Esquimaux l’appelaient).
J'ai fait une conférence lundi dernier, 2 février, à un groupe de religieuses, pour la journée de la vie consacrée, à Marvejols.
Jean-Baptiste Rouvière (1881-1913), OMI, et la vie consacrée
JB Rouvière est un enfant du pays. Il est né en 1881 à Antrenas dans une famille de modestes paysans, laborieux et profondément chrétiens. Son père, Jean Rouvière, était charron et journalier ; sa mère, Rosalie Clavel, était de Chirac.
JB, le 3ème de 13 enfants (dont 3 morts en bas âge) va à l’école publique du village, un taudis insalubre. À 14 ans il entre au petit séminaire de Marvejols, en classe de 5ème car les cours que lui avait donnés le curé ou le vicaire de son village étaient sans doute un peu insuffisants, mais à force de travail il rattrapera le niveau et se classera dans les bons élèves. À l’époque on commençait le latin en 7ème, le grec en 6ème.
Le supérieur du petit séminaire est l’abbé Marcellin Aiglon, de Villefort. Le professeur de 5ème, l’année où JB est dans cette classe (1895-96), est l’abbé Georges Rillot, de La Canourgue. Or, en 1899 ce prêtre entrera dans la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Connaissait-il déjà cette congrégation en 1895 et a-t-il influencé le jeune Rouvière ? Ou l’a-t-il découverte lorsque le P. Étienne Bonnald, Oblat originaire de Naussac, est venu en 1899 faire en Lozère une tournée de conférences, après 24 ans dans le Grand Nord canadien, parmi les Indiens du lac Pélican ? En fait, le P. Bonnald était déjà connu : il publiait parfois de ses nouvelles dans la Croix de la Lozère et dans la Semaine religieuse. Mais voir en chair et en os le missionnaire raconter sa vie pittoresque d’évangélisation, c’est autre chose !
En cette fin du XIXème siècle, de nombreuses congrégations religieuses faisaient ainsi des tournées de recrutement, et beaucoup de jeunes, surtout en Lozère, optaient pour la vie religieuse, notamment dans les congrégations missionnaires.
Les Oblats de Marie Immaculée ont été fondés en 1826 par saint Eugène de Mazenod, devenu ensuite évêque de Marseille. Il voulait rechristianiser la Provence, où, comme dans le reste de la France, la Révolution avait tout ravagé, toute l’Église était à reconstruire.
En 1841, un évêque canadien de passage demande à Mgr de Mazenod quelques missionnaires pour l’aider à évangéliser son immense pays où tout était à construire. C’est ainsi que les premiers Oblats partirent au Canada, où ils ont effectivement fait un énorme travail, ils ont créé des paroisses, écoles, hôpitaux, orphelinats etc., et même fondé l’Université d’Ottawa. Ils ont évangélisé les peuples autochtones, en allant de plus en plus au nord, dans des régions inhospitalières, pour la gloire de Dieu et le salut de leurs frères.
En 1899 quand Bonnald est venu en Lozère, il y avait déjà quelques Oblats lozériens. Il y en a eu bien davantage au XXème siècle.
On comprend que ces perspectives grandioses aient pu enthousiasmer de jeunes garçons à l’âme généreuse et intrépide. JB Rouvière n’a pas été le seul à rêver de missions lointaines, et d’ailleurs c’était aussi la grande époque des explorations (pôles, Afrique etc.).
Donc notre jeune adolescent termine ses études secondaires en 1900, il a 18 ans ½. Il sait le latin, le grec et l’allemand, il est bon en maths. C’est un garçon sensible, solide et sérieux. En septembre il quitte la Lozère et n’y reviendra plus guère. Il entre au noviciat des Oblats, à ND de l’Osier, en Isère. Il y passe 1 an et fera ses premiers vœux en 1901. Son maître des novices dira qu’il avait [i]« une piété très droite et très sérieuse, et un caractère très docile et très dévoué, une intelligence très satisfaisante. Il aspirait déjà vers les Missions étrangères. »
[/i]
Le jeune religieux passera ensuite 6 ans (1901-1907) en Belgique : c’est l’époque où les congrégations religieuses, surtout enseignantes, sont expulsées de France. Le scolasticat se trouve à Liège, où les Oblats sont installés dans un ancien casino situé dans un grand parc. La communauté est nombreuse, les jeunes viennent de divers pays d’Europe mais surtout de France. JB est heureux de cette vie communautaire et de ses études, même si la Lozère lui manque, et bien sûr sa famille.
Il y a aux archives diocésaines de Mende plusieurs lettres qu’il écrivait en 1903 à sa sœur Marie (il a 21 ans et elle 20. On y apprend qu’elle était religieuse).
Il lui écrit par exemple en février, époque du Carnaval :
[i]Tout cela nous annonce des joies, des fêtes, des rires. – Mais bien loin de partager ces joies et ces rires, nous religieux, consacrés au Seigneur, nous devons voir dans tout cela une occasion de louer Dieu. Nous devons nous prosterner humblement aux pieds du Cœur Sacré de Jésus, et lui demander pardon de toutes .-. le dirai-je .-. les abominations qui se commettent en ces jours.
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Il écrit en avril :
[i]Les vacances ont débuté par les magnifiques, les superbes, les grandioses exercices de la Semaine Sainte. Jusqu’ici je n’avais pas encore été témoin de si belles cérémonies. La communauté il est vrai est nombreuse, tous les membres doués d’une belle voix, aussi c’était ravissant d’entendre chanter les offices.
(…) En France tu ne l’ignores pas notre congrégation est obligée de s’exiler. Heureusement qu’il y a de l’ouvrage à faire dans les pays lointains.
J’ai appris qu’en Lozère les Pères du Sacré-Cœur partaient tous. Il y a 17 établissements qui leur appartiennent qui sont abandonnés, Marvejols, Chirac etc.
Adieu ma bien chère sœur. Prie un peu pour notre malheureuse Patrie, pour que Dieu ne lui inflige pas le châtiment qu’elle mérite,[/i]
En août il lui écrit qu’il est, avec la communauté, en vacances dans le Limbourg hollandais, dans une campagne qui lui rappelle la Lozère.
[i]Si l’on voyait quelques pins de plus, l’illusion serait complète. Aussi est-ce avec plaisir que l’on quitte les brouillards et la fumée de Liège pour aller chercher asile sur le sol hollandais, au milieu de cette population si chrétienne.[/i]
En octobre :
[i]j’ai eu le bonheur, en la fête de l’Assomption de la T.S. et Immaculée Vierge Marie, le bonheur de faire ma profession religieuse. C’est un beau jour dans la vie, un jour après lequel l’on soupire souvent, du moins après lequel j’avais longtemps soupiré. Il est enfin arrivé. J’espère que pour toi, s’il n’est déjà arrivé il arrivera bien vite.[/i]
Puis il évoque de petits ennuis de santé et conclut :
[i]Conclusion qui s’impose, toutes les misères semblent me suivre, Dieu l’a ainsi voulu, il faut se résigner. Ces quelques petites misères exceptées, je jouis d’une santé de fer, et c’est avec courage que je commence cette nouvelle année scolaire[/i] (il va commencer à étudier la théologie).
Il a 23 ans quand sa mère meurt, en novembre 1904, à l’âge de 50 ans. Dans une lettre émouvante à sa famille, on apprend qu’il n’a pas pu venir ([i]Que ne puis-je être auprès de vous pour partager votre douleur, pour pouvoir vous dire quelques bonnes paroles qui réconfortent et consolent. Que ne suis-je à côté de vous pour recevoir aussi quelques-unes de ces paroles qu’un Père chrétien sait dire à un fils, à ses enfants souffrants et abattus par la douleur[/i]), mais que sa sœur Marie est revenue à Antrenas. Est-elle sortie de son couvent pour la circonstance ? Y est-elle retournée après ? Sa congrégation (et laquelle ?) a-t-elle dû quitter la France ? Mystère !
En février 1906, JB est ordonné prêtre à Liège, par un évêque Oblat. Encore 1 an pour finir ses études, et en mars 1907, muni de son obédience pour le Mackenzie (dans le Grand Nord canadien. C’est justement ce dont il rêvait) il revient une dernière fois en Lozère, passer quelques semaines en famille. Il leur fait ses adieux (il écrit à un de ses supérieurs, le Père Baffie, un Lozérien : [i]Depuis 8 jours je me trouve au milieu des miens dans ma famille. Je leur ai fait part de mon obédience, et avec le plus grand bonheur j’ai constaté que tous se résignaient avec le plus grand esprit de foi à me voir partir pour les missions lointaines. En m’embrassant, mon vieux père a versé quelques larmes et n’a fait aucune objection. Il a dit cette seule parole : « Je suis très content de te revoir, et je te vois partir avec la plus grande peine, mais puisque c’est ta vocation je ne te retiendrai pas ». Tout le monde fait son possible pour fêter mon retour, et déjà je commence à faire des adieux[/i]) et s’embarque début avril au Havre, avec un autre Père Oblat et 4 Frères convers.
Le voyage à travers le Canada sera long : une semaine de train est-ouest, puis encore quelques semaines de voyage vers le nord, dans des conditions très rustiques. Mais le P. Rouvière et ses compagnons ne sont pas des mauviettes, l’aventure ne leur fait pas peur ! Et surtout, ils sont prêts à tous les sacrifices pour servir le Seigneur et apporter l’évangile aux plus pauvres.
Le 1er août, il arrive enfin à destination, Fort Good Hope, près du Cercle polaire. Aussitôt il se met à étudier la langue des Indiens Peaux-de-Lièvres, ses futures ouailles. Il va passer 4 ans parmi eux. Les Indiens viennent rarement au Fort, aussi les missionnaires vont parfois leur rendre visite et passer quelque temps avec eux, pour leur donner les sacrements et les instruire, car ils sont assez ignorants en matière de catéchisme.
Le P. Rouvière écrit à son père :
[i]D’aucuns ont fait un voyage de dix jours pour se rendre au Fort. Combien y a-t-il dans les pays civilisés de personnes qui ne font pas une demi-heure de chemin pour aller assister à une messe basse le dimanche. Si le missionnaire souffre, il lui est doux de voir que toutes ses souffrances ne sont pas inutiles. Lorsque vous voyez la bonne volonté de ces braves sauvages, ne redoutant ni le froid, ni la fatigue pour se rendre au fort, afin d’assister à une fête, se confesser, communier et repartir de nouveau le cœur content pour aller rejoindre sa famille, on est fier. Ainsi dans vos prières mes chers parents et vous tous qui pensez à moi, ayez un souvenir pour ces bons sauvages, et pour les pauvres missionnaires qui travaillent pour eux.[/i]
Le P. Rouvière apprécie la vie communautaire. Il est lui aussi apprécié de ses confrères pour sa bonne humeur et sa générosité.
Il aurait pu passer toute sa vie à Good Hope, mais sa vie va changer brusquement. En juillet 1911 son évêque, Gabriel Breynat, l’envoie en mission encore plus au nord, prendre contact avec une tribu d’Esquimaux primitifs, qui n’ont encore jamais été évangélisés. Il part donc avec quelques Indiens, traverse le Grand Lac d’Ours (qui est presque une mer intérieure) et se construit une cabane au bord d’un petit lac appelé maintenant Lac Rouvière, pas très loin de l’Océan Glacial Arctique. L’hiver, il se construit une autre cabane au bord du Lac d’Ours, pour pêcher. Il rencontre parfois les Esquimaux.
[i]Tous semblent assez bien disposés, et si je puis arriver à apprendre un peu leur langue j’ai beaucoup d’espoir en eux. Il y aura quelques têtes dures je pense, mais je ne pense pas que ce soit la majorité. Ils ont trop bon cœur pour résister à la grâce. Mais c’est la langue. J’ai recueilli quelques mots, mais pas autant que j’aurais voulu[/i] (lettre à un confrère, fin 1911).
Dans les 2 ans qui lui restent à vivre, il fera des milliers de km à pied, dans la neige, en remontant des rivières (en portant le bateau), il passera le plus clair de son temps à chasser et pêcher pour se nourrir, nourrir ses chiens et ses compagnons : un aventurier, Mr Hornby, qui passe quelques mois avec lui ; et à partir de l’été 1912 un confrère, Guillaume Le Roux, un jeune Breton. Mais ils passeront très peu de temps à l’évangélisation proprement dite et c’est frustrant pour des missionnaires ! Ils acceptent de vivre dans des conditions très difficiles, mais aimeraient que ça avance plus vite. Car ils rencontrent rarement les Esquimaux, et il leur faut donc du temps pour apprendre la langue. C’est pourquoi en octobre 1913, après avoir prévenu leur hiérarchie ([i]J’ai reçu une lettre, que je vous envoie ci-joint. Veuillez s’il vous plaît en prendre connaissance et je pense qu’il serait bon que Monseigneur la voie (…). Elle me décide presque à suivre les Esquimaux cet hiver jusqu’à la mer, afin d’arrêter un peu le zèle de Mr Fry [le ministre anglican] qui vient semer le mauvais grain dans notre champ. Un souvenir spécial pour vous. Et ne soyez pas surpris si personne ne vient vous rendre visite en hiver[/i]) ils partent rejoindre les Esquimaux qui hivernent sur l’Océan Glacial.
On ne les reverra plus.
Après enquête de police, on saura en 1916 que ça s’est mal passé avec les Esquimaux (alors que jusque-là ils s’entendaient bien), que les deux missionnaires sont partis pour revenir à leur cabane mais que deux Esquimaux les ont suivis et assassinés, sans doute pour voler leur fusil, peut-être aussi pour des raisons religieuses (envoyés par le sorcier ?). On ne saura jamais au juste s’ils ont été tués « en haine de la foi », ils ne peuvent donc pas être déclarés martyrs. Du moins on peut considérer qu’ils sont martyrs de la charité… Jean-Baptiste avait 32 ans, Guillaume 28…
Par la suite d’autres Oblats ont été envoyés pour les remplacer, les Esquimaux se sont convertis.
Beaucoup de Lozériens, environ 40, sont devenus OMI (Canada, Ceylan, Laos etc.).
Actuellement il n’y en a plus, le dernier, le P. Louis Fournier, de Chasseradès, est mort en novembre 1913 chez les Esquimaux de la Baie d’Hudson.
Mais il y a toujours des Oblats à travers le monde !
Pour le centenaire de la mort du P. Rouvière, une exposition lui a été consacrée : « JB Rouvière, un Lozérien chez les Inuit », d’abord à Marvejols, actuellement à Mende, organisée par l’association [i]Kouliavik [/i](c’est ainsi que les Esquimaux l’appelaient).