A la recherche d'un bouc émissaire

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Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par spk » dim. 26 mai 2013, 10:32

Etes-vous sûr que l'Action Française ait été réhabilitée par Pie XII? Wikipedia parle seulement d'une levée de la condamnation, ce qui n'est pas la même chose et correspond à mon souvenir.
D'autre part, cette condamnation n'est-elle motivée que par quelques écrits de Maurras? Elle serait alors incroyablement disproportionnée, puisqu'elle a entraîné, rappelons-le, l'éloignement des sacrements de tout adhérent, du simple fait de son adhésion.
Je pense plutôt que ce qui a été reproché à l'Action Française, c'est d'instrumentaliser le catholicisme, de le mettre au service d'une idéologie politique. Si une comparaison peut être faite, c'est avec la théologie de la libération. Le maurrassisme est une sorte de théologie de la libération d'extrême-droite, en quelque sorte, menée par un incroyant.
Maurras, rappelons-le, est un disciple du positivisme. Son intérêt pour le catholicisme tient à ce qu'il constitue le principe d'ordre qui a accompagné et soutenu la monarchie française. Je tiens pour ma part qu'il a fait beaucoup de mal à l'intelligence française, par son aura, par son incapacité à comprendre d'autres raisonnements que le sien, et par le côté binaire de sa pensée (voir un fil ouvert récemment par Fée Violine à ce sujet, qui ne concerne pas Maurras du tout mais définit bien les dangers de la pensée binaire, pire que la prétendue pensée unique!).
Quant à Rebatet, bien sûr qu'il a pu être un compagnon de route de l'Action Française malgré sa haine du christianisme, ce n'était pas un problème! S'il s'est séparé de Maurras, ce n'est d'ailleurs pas du tout pour des raisons religieuses, mais parce qu'il ne supportait pas la germanophobie de ce dernier, lui, Rebatet, étant plutôt germanolâtre!

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 23:15

En passant, j'en profite pour dire que l'on entend ''assez souvent'' parlé de la condamnation de L'Action Française par Rome en 1926. Il ne nous est pas souvent rapporté que le journal fut réhabilité par Pie-XII. Personnellement, je n'ai jamais lu ce détail dans aucun quotidien ou grands journaux.

Quand Pie-XI aura mis à l'Index le journal en question, une foule de personnalités en France se sera spontanément objecté à la décision pontificale, beaucoup de cardinaux français, un Georges Bernanos en avait profité pour s'abonner au journal, le maréchal Lyautey appuyait Maurras, le maréchal Joffre également et d'autres anciens de la Grande Guerre.

Le journal était mis à l'Index en 1926 à cause de certains livres écrits par Maurras au début du siècle, et alors des livres qui seront toujours demeurés indexés jusqu'à aujourd'hui. Rome ne sera jamais revenu sur cette décision.

Sauf, «le journal» voulait dire aussi de nombreux collaborateurs dont des catholiques parfaitement ''catholiques''. même si ce n'était pas le cas de tous les collaborateurs. Le pape Pie-XI voulait censurer le chef, sachant bien aussi que le journal ne pouvait pas se départager de la personnalité du fameux bonhomme. Maurras était en lutte avec lui-même et avec les questions de foi à ce moment-là.

Rebatet aura écrit dans L'Action Française et du temps que le journal était censuré, durant les années trente.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 22:34

Bonjour Suliko,

Oui, c'est Yves Chiron qui se trouve à mentionner la chose.

« ... les périls extérieurs s'intensifiaient. Le 7 mars, en violation complète du traité de Versailles et du pacte de Locarno, Hitler remilitarisait la Rhénanie. Le lendemain, L'Action Française portait une énorme manchette :«La République a assassiné la paix». Selon Maurras, ce coup d'éclat du Führer était la conséquence des concessions du gouvernement français depuis plusieurs années, et notamment la suite logique de l'évacuation anticipée de la Rhénanie intervenue six ans plus tôt et contre laquelle L'Action Française avait mené une vigoureuse campagne, nous l'avons vu. [...] Il estimait que la France aurait dû se montrer ferme quand elle avait encore le pied en Allemagne. Depuis l'évacuation de la Rhénanie et de la Sarre, il n'y avait plus une troupe française ou alliée sur le sol allemand, il était dès lors illusoire d'envisager une action contre l'Allemagne qui ne soit pas une guerre générale d'offensive.»

et

«... la position de Maurras sera toujours la même jusqu'en 1939 : éviter la guerre, nous le verrons bien au moment de Munich. En ces journées de mars 1936, il répétait dans ses articles : «D'abord et avant tout pas de guerre ! Puis armons, armons, armons-nous !» Cette hostilité à la guerre préventive et à la guerre «idéologique» n'entamait en rien son antigermanisme. Quelques jours après cet article contre la guerre, alors que Hitler allait organiser un plébiscite pour faire approuver sa politique par la population allemande, Maurras renouvellait sa mise en garde à ceux qui à travers l'Europe et même à Paris admiraient le national-socialisme et son chef : «De combien de façons faut-il redire aux Français qu'il y a là, politique et moral, un immense péril ? Quelle erreur ! Ils la payeront. Et leur enthousiasme, leur admiration, leur amitié d'esprit leur seront renvoyés en marmites de toutes formes et de tout poids.
-Mais si nous nous entendons avec lui ?
-Surtout si vous vous entendez avec lui.
[...]

Il faut comprendre Hitler comme la dernière incarnation de l'islam germanique. En d'autres circonstances, une religion naît de son docteur et prédicateur. Ici, les dogmes, la morale, la politique, ont précédé celui qui les propage. Ce mahométisme est éclos avant son mahomet, ou plutôt il l'a fait éclore. Concevoir Hitler sans le germanisme serait la plus folle illusion du cerveau et même de l'oeil.» (L'Action Française, 18 mars 1936)


Source : Yves Chiron, La vie de Maurras, Paris, Perrin, 1991, p. 382


Maurras était en désaccord avec les politiques du gouvernement français de l'époque. D'abord, il était contre l'idée de démilitariser la Rhénanie avant le terme prévu au traité de Versailles. Après ? Considérant que toute la doctrine militaire française était purement défensive depuis 1919 et tenant compte du fait que le France était insuffisamment armée à ses yeux (après 1936) pour faire face au danger à la frontière, il estimait une nécéssité de sauver la paix afin de réarmer au maximum. Son allusion intervient dans ce contexte qui est celui du 18 mars 1936. C'est à dire quand l'armée allemande vient tout juste d'occuper le terrain qui devait rester neutre. Il compare alors le germanisme à l'islamisme et Hitler à Mahomet. Pour Maurras, il y avait sous l'emploi de ce mot l'idée des persécutions dont les juifs faisaient déjà les frais en Allemagne (numerus clausus, les interdits divers de pratique, le racisme ... l'irrationnalité aussi avec laquelle se présentait la foi dans le Führer, alors que Maurras était un fervent adepte de la raison). Donc, la référence que vous cherchiez, Suliko, c'est l'article de L'Action Française du 18 mars 1936.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Suliko » sam. 25 mai 2013, 18:00

C'est intéressant de savoir que Charles Maurras taxait lui-même le nazisme ou l'hitlérisme d'islamisme germanique, et ce, déjà, avant même la Seconde Guere mondiale. Étonnant. J'aurais été porté à croire que l'invention du terme islamo-fasciste eût été une invention récente. Et pourtant ...
C'est en effet étonnant! Je n'étais pas du tout au courant...Sauriez-vous me dire dans quels ouvrages Maurras utilise ces termes?

Dans le même ordre d'idée, l'on entend très souvent nombre d'intellectuels particulièrement bienveillants envers l'islam depuis quelques décennies, et notamment admiratifs du monothéisme absolu de cette religion, par contraste avec le prétendu caractère moins monothéiste du christianisme, et particulièrement du catholicisme/orthodoxie. Or, l'on s'aperçoit, en lisant le journal de Dostoievski, que de tels hommes se faisaient déjà entendre au 19ème siècle, en l'occurrence en Russie (D'ailleurs, l'auteur dénonce cet état d'esprit...)

Suliko

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 17:47

Il n'y a pas de livre plus antichrétien, Voltaire à côté c'est le journal de Mickey!
;)

C'est un peu ce que suggère Belot également et puis toujours dans le même ouvrage. cf Itinéraire d'un fasciste.



Rebatet semblait vraiment dégoûté de la société traditionnelle, de la bourgeoisie française, du catholicisme, des valeurs «vieillotes», du conservatisme, de la démobilisation dans l'inaction dévirilisante, etc.



Une parenthèse ici :

Personnellement, j'ai déjà croisé sur l'Internet des tas d'intervenants français anonymes (et je pense ici à des athées d'un autre forum) et qui manifestaient finalement à peu près tous ces traits de caractères qui seront prêtés à l'ancien collabo : anti-catholicisme virulent, nationalistophobie, pro-Bruxellisme, vômissant la France, haïsseurs d'eux-mêmes et des autres, en réaction violente contre tout, aristocrates de coeur qui s'ignorent, plein de morgue à l'égard des crétins qui formeraient 98.9 % au moins de l'espèce humaine qui serait aussi elle-même à vômir en réalité, complaisant envers l'islam, etc*.

Fermons la parenthèse.


C'est intéressant de savoir que Charles Maurras taxait lui-même le nazisme ou l'hitlérisme d'islamisme germanique, et ce, déjà, avant même la Seconde Guere mondiale. Étonnant. J'aurais été porté à croire que l'invention du terme islamo-fasciste eût été une invention récente. Et pourtant ...

___
* note : ce que n'empêche nullement ces athées «réactionnaires» d'accuser Pie-XII de nazisme, les curés de collabos tels de par un atavisme natif, etc.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 17:07

Au sujet de :
La qualité de la réédition des Décombres dépendra étroitement de la qualité de la préface! (et des notes).
On peut le dire.

:)

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par spk » sam. 25 mai 2013, 16:55

Vous faites allusion à plusieurs reprises à la relation qu'entretenait Rebatet avec le catholicisme.
Quand on lit Les Deux Etendards, même si c'est un roman et pas une autobiographie, on voit clairement que la personnalité et les combats politiques de Rebatet se sont formés à partir d'un profond dégoût du christianisme. Je ne sache pas qu'il ait évolué sur ce point, mais je ne dispose pas de toutes vos informations.
Et si je maintiens que Les Deux Etendards (tout le monde saisit l'allusion du titre, je suppose) est un très grand livre, sans équivalent, néanmoins s'il y a un livre au monde dont il serait légitime de s'interdire la lecture à cause de ses dangers c'est celui-ci. Il n'y a pas de livre plus antichrétien, Voltaire à côté c'est le journal de Mickey! Et c'est un livre profondément désespéré. Soit on n'y entre pas, soit on n'en sort pas indemne.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 16:38

Bonjour Spk,
Rebatet a été jugé à la libération, et condamné à mort. C'est en attendant son exécution qu'il a terminé Les deux étendards. Il a été gracié, peut-être parce que Brasillach a suffi pour calmer les besoins d'expiation, alors que Rebatet était sans doute plus coupable encore que Brasillach.
Oui, probable qu'il ait été plus coupable en effet. C'est vrai.

Mais Brasillach s'est livré lui-même aux autorités en février 45, alors que la guerre n'était toujours pas terminée en Europe. Il avait décidé de se livrer parce que sa propre mère avait été retenue comme otage jusque là.

Rebatet va suivre d'autres collaborateurs ''trop ciblés'' jusqu'à Sigmaringen et ne sera capturé qu'après la guerre. Vie ou mort : quelques mois de différence était chose qui avait son importance à raison du contexte. Rebatet aura tout de même fait cinq ans de prison, comme de 1946 à 1951, dont de longs mois ''dans le couloir de la mort'', à la prison de Fresnes, avec les chaînes aux pieds 24/24, en attente de savoir si la sentence de mort devrait être exécutée ou pas. Dès le départ, de Gaulle n'aurait pas été incliné à l'idée qu'un Rebatet soit fusillé (selon Belot) car estimant que c'eût été là lui faire trop d'honneur. La grâce pour Rebatet serait une meilleure marque de mépris.

[...]

Faisons remarquer au bénéfice de tous que Maurras aura pratiquement terminé sa vie en prison, à partir de la Libération jusqu'à sa mort (à quelques mois près).

Rétrospectivement, la mesure de rigueur dans le cas de Maurras pourrait paraître fort injuste (Maurras emprisonné aussi longtemps que Rebatet), tenant compte que le chef de l'Action française aura passé sa vie à redouter l'ennemi germanique, ayant toujours été hostile à l'Allemagne, dénonciateur du racisme nazi, partisan personnel d'un refus de collaborationnisme, n'ayant jamais varié, etc. Emprisonné parce que ses adversaires le tenait, lui, comme l'inspirateur informel ou officieux du régime de Vichy. Mais il aura pu bénéficier toutefois de meilleures conditions de détention qu'un Rebatet apparemment. Il aura quand même été logé dans un séjour plus confortable. Maurras aurait fini par faire la paix avec l'Église (à la différence de Rebatet), comme à la toute fin de sa vie; l'Action française avait été mise à l'Index par Pie-XI en 1926. Or Pie-XII aura fini par lever l'Index touchant les publications du mouvement en 1939. Maurras était en lien épistolaire avec les soeurs du Carmel de Lisieux (peu avant la guerre et jusqu'à la fin de sa vie) et carrément avec des soeurs au sens propre de Thérèse de l'Enfant Jésus; qui n'auront pas cessé de prier pour lui.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » sam. 25 mai 2013, 15:34

Il y a des passages de Rebatet qui sont quand même «troublants» pour des raisons (au moins deux) autres que le seul racisme.

A)

«... Les Deux Étendards instruisent le procès du Dieu chrétien [...] Tout se tient, comme le rappelle à un moment le double de Lucien Rebatet : «Je tiens le fil : les vieux joudes bibliques, le Baptiste, le rabbi Jésus, demeurant tous cousins, même quand ils tirent à hue et à dia, les vaticinations de codifications de Paul, le Jean de Patmos, ce Levantin, avec ses bribes mal digérées d'idéologies grecques, et toute la procession des autres fabriquants ... Je commence à savoir comment ça s'est passé, comment ça s'explique.» Ce fil, Michel [le personnage du Roman] nous le dévoile quand il présente Jésus comme le libérateur d'Israël - «une tribu de pouilleux asiatiques»- quand il se dit las de jaspiner encore sur de telles billeversées jargonnées par quatre juifs, quand il demande au christianisme de se ressourcer à l'intransigeance des belles époques à bûcher pour «cracher sa drogue juive». Dans les dernières pages des Décombres, souvenons-nous, Rebatet avait formé le voeu que l'Église se lave des contaminations judéo-évangélico-démocratiques, pour se rapprocher du modèle qu'à ses yeux a constitué l'Église inquisitoriale des temps médiévaux.

Dans Les deux Étendards, il évoque cette nostalgie [...] pour une Église d'inspiration constantinienne déchristianisée, réduite à sa fonction de régulateur social, garante de l'ordre occidental [...] une Église militante, dressée sur une doctrine restaurée étincelant de toutes les armes spirituelles et temporelles. Elle ranimerait la règle morte, elle ramènerait à elle les grands mâles de corps et de pensée au lieu de battre le rappel des fausses couches, des rétrécis, des cuistres, des trembleurs et des cornichons insexués. Ce ne serait plus la gérante cauteleuse et décrépite d'un gigantesque patrimoine, mais une bâtisseuse robuste et fière. Elle ne se paierait plus de faux-semblants burlesques, comme son apostolat chez les Négritos. [...] L'Église redeviendrait la grande aristocrate, la restauratrice et la gardienne de l'ordre occidental.» (p. 373)


B)

«... un devoir qui le conduira naturellement, à l'élection présidentielle de 1965, à soutenir la candidature de Jean-Louis Tixier-Vignancour, son ancien patron à la radio de Vichy, lequel a choisi pour directeur de campagne un certain Jean Marie Le Pen. Et, de manière plus inattendue, à vanter les mérites du candidat au deuxième tour au profit duquel se désiste le candidat de l'extrême-droite : François Mitterand. Pour Rebatet, Mitterand est un homme intelligent qui apporte une bouffée d'air respirable. Il y a des raisons de «coeur», souligne Rebatet : le plus antigaulliste des candidats, déjà partisan de la «paix social» s'agissant du rappel des années sombres, a promis l'amnistie alors que de Gaulle «vieillard buté, cruel et chimérique», s'obstine dans le ressentiment.

Aux yeux de l'ancien fasciste, qui n'a pas perdu tous ses réflexes, de Gaulle incarne «la réaction» dans sa version sabre et goupillon. Convaincu que l'électorat gaulliste se recrute dans les populations les plus conservatrices, les plus réactionnaires de France. Il estime que voter Mitterrand c'est avant tout ne pas voter bourgeois. [...] Une autre raison, puisée elle aussi dans un registre connu, incline Rebatet à faire voter Mitterrand : c'est le souci européaniste qui n'a jamais cessé d'animer l'ancien adepte d'un certain rapprochement franco-allemand. Au nom de cette fidélité, il n'hésite pas à prendre parti pour la Communauté européenne de défense, à ses yeux le seul moyen d'endiguer le morcellement de l'Occident.

C'est avec un vieux dégoût qu'il observe la droite chauvine et bourgeoise se refuser à penser le destin de la France à l'intérieur des organismes supranationaux. «Nous nous sentons tout d'abord citoyens de l'Europe, prêts à tous les sacrifices nationaux pour l'immense et nécessaire constitution de cette Europe.», déclare-t-il dans un article consacré à la droite rivarolienne. Or, en François Mitterrand, Rebatet aime à souligner l'homme politique qui n'a cessé d'affirmer «sa fidélité à l'Europe et à l'alliance atlantiste.»

Il n'est pas inintéressant de relever que, quand il dresse en 1964 un bilan du gaullisme, le journaliste de Rivarol insiste moins sur la perte de l'Algérie française [...] que sur le fait que de Gaulle «a retardé pour la fin du siècle sans doute, l'organisation rationnelle de l'Europe unie». (L. Rebatet, «Le vaincu de Bruxelles», Rivarol, 1er janvier 1964 ) (p. 384)



Le collaborationnisme de Rebatet s'enracinait dans l'anti-nationalisme et l'anti-France (l'anti-tradition). Après 1967, ''notre'' Lucien Rebatet sera devenu un supporter de l'État israélien pour finir.
  • «... Rebatet ne veut pas cacher à ses lecteurs que son plus vif désir est de voir une correction rapide et définitive infligée à la jactance de Nasser par le grand Moshé Dayan, ce vrai chef de guerre.» Par-delà cette guerre, il justifie son attitude par une réelle admiration pour «les juifs qui ont recivilisé une Palestine sauvée de la stérilité arabe» et «sont devenus, une fois mués en Israéliens, les plus farouches patriotes, des soldats de premier ordre», formant un peuple «comme tous les autres». Sa position, qui, consent-il, «n'infirme en rien nos anciens griefs contre eux» (p. 384)

Il serait troublant de voir comment «dans le fasciste Rebatet» se trouve comme une sorte d'idolâtre de la force ou de l'efficacité, un amateur de triomphes bien ostensibles de préférence, dont le tout ne serait pas tantôt sans pouvoir partager aussi comme une frontière tout à fait commune avec beaucoup d'ambitions aperçues (comme voeu personnel, goût) même en lien avec l'Église et jusque sur le forum de cette Cité catholique parfois. Rebatet était bien un homme et nous autres pareillement.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par spk » jeu. 23 mai 2013, 16:10

Vous avez raison, c'est bien la version de 1976 que j'ai lue. Je savais qu'elle était expurgée, mais je pensais qu'elle l'était moins, qu'on n'avait enlevé que quelques pages insoutenables, je ne pensais pas qu'il y en avait une centaine.
Rebatet a été jugé à la libération, et condamné à mort. C'est en attendant son exécution qu'il a terminé Les deux étendards. Il a été gracié, peut-être parce que Brasillach a suffi pour calmer les besoins d'expiation, alors que Rebatet était sans doute plus coupable encore que Brasillach.
Tout cela me fait penser à une idée toute bête. La qualité de la réédition des Décombres dépendra étroitement de la qualité de la préface! (et des notes).

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » jeu. 23 mai 2013, 1:47

Pour faire suivre :
Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des Décombres soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que de Vichy, qu'il n'épargne pas).
C'est vrai que Rebatet avait fait rupture avec la pensée de droite traditionnelle en France, aussi bien la droite que la gauche. Il était remonté contre Maurras, contre Vichy, un peu contre tout en-dehors du fascisme.

La copie d'il y a vingt ans du livre Les Décombres était possiblement une version expurgée de l'original. Dans l'ouvrage de Robert Belot que j'ai cité l'on y expliquera bien que la version parut à l'époque (1976) était amputée d'une bonne centaine de pages, et notamment les pages les plus assassines pour la figure de Rebatet. C'est un élément qui faisait partie du débat à l'époque (la version édulcorée du livre de Rebatet). Il en expliquerait en bonne partie pourquoi certains voudront une nouvelle réédition avec l'oeuvre intégrale telle qu'elle se présentait aux lecteurs de 1942.


Pour situer la chose :

«... l'avenir de la France ? L'auteur des Décombres en parle assez peu : c'est le destin de tout pamphlet - surtout portant un tel titre ! - que de se complaire dans la négativité. [...] Le destin de la France fasciste [...] il le voit naturellement inscrit dan l'ordre sain (malsain ?) initié par une Allemagne représentant «la force et l'esprit» dans une nouvelle Europe. Cette Europe, pour laquelle «le vaste génie de Hitler aurait conçu un magnifique avenir», l'auteur la définit surtout par ceux qu'elle doit exclure : les juifs.

C'est sur ce dernier point, dans l'ultime partie de son livre, intitulée «Petite méditation sur quelques grands thèmes» - qui disparaîtront de la réédition de 1976, que l'auteur, après avoir regretté une nouvelle fois la timidité des gribouilleurs de décrets de Vichy en ce domaine, va commettre l'insoutenable. Considérant que «la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste». Rebatet ne propose rien de moins cette fois que de déchoir le Juif de son humanité : «La première tentative universelle, depuis l'Antiquité, pour faire accéder le juif au rang d'homme libre a porté de beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées». Rebatet ne sait peut-être pas encore que le pire a été prévu pour ces populations, mais sa parole, entachée d'une responsabilité sans précédent, se trouve préparer et justifier le mouvement de déportation de ces hommes vers les lieux de l'inhumain et de l'indicible. [...]

Cet écrivain a aussi le triste privilège d'être le seul intellectuel français qui a exprimé, dans un livre, une politique aussi radicale, convaincu qu'il est, selon une expression tirée du manuscrit du pamphlet, mais qui n'a pas été publiée, qu'«on ne saurait assigner aucune limite à l'antijudaïsme de l'État fasciste». Comme il a été un des rares journalistes de quelque renom à exprimer sa joie quand l'occupant rendra obligatoire, en mai, le port de l'étoile jaune.» (p. 293)

et

« ... Maurras, ulcéré, doit ruser [avec la censure allemande] pour lui donner la réplique. Dans l'article terrible qu'il lui consacre - «Gribouille ? Non, Fripouille - et sans jamais le nommer, c'est bien du livre de Rebatet qu'il s'agit : «Le gros crachat de 664 pages va plus loin que l'effarante sottise dont il me semble que vous vous êtes uniquement ébloui. Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'Action Française, mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'oeil égaré, éminement grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau. Il faisait sa partie dans un petit groupe que l'idée de la France met en transe de rage et d'insultes. [...] Ce qu'il a appelé lui-même l'épilepsie juive et dont il offre un exemple le plus parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral.»

Sous l'écume de la polémique et de la juste rancoeur, Charles Maurras accuse plus fondamentalement son disciple rebelle d'avoir rejoint le camp de l'anti-France : en présentant la France comme le pays de l'universelle abjection, en diffamant le gouvernement légal sous l'oeil de l'étranger, en proposant, «pour nourrir nos maux de la guerre étrangère, un petit additif de guerre civile». Le vieux Maurras a compris que les quatre pierres de touches de la politique des Décombres - européanisme, anticléricalisme, racisme et étatisme - sont la négation même de sa doctrine de toujours.» ( p. 298)

ou

«... Bernard Payr, patron de l'Office nazi de littérature, dans le bilan qu'il dresse en 1942 de la vie littéraire française, va juger ce brûlot intraduisible «à cause du grand nombre de ses excentricités, de ses entêtements et de ses descriptions trop crues» Même s'il le range parmi les écrits politiques les plus clairs de ces derniers temps. C'est l'avis du censeur de Rebatet, le francophile lieutenant Gerhard Heller, «révolté de lire ces vomissures sur des auteurs qui lui étaient chers».

Un témoin :

«Je sors de la conférence [23 février 1943] de Lucien Rebatet [...] devant une salle bondée [...] au milieu des applaudissements constants, Rebatet nous a, pendant deux heures, entretenu sur Les Décombres, a insisté sur les passages qui lui tenaient à coeur et a mis son oeuvre à jour. Il a soulevé l'enthousiasme de la salle entière : il a tout démoli, la religion, l'armée, la morale, il a flétri les ministres, les putains, les évêques, les pédérastes et les militaires, il a décrié la démocratie, l'Angleterre, les juifs, il a honni Giraud, Delattre de Tassigny, il a montré que le seul destin de la France était de suivre l'Allemagne [...] Si Rebatet plaît, c'est qu'il dit des choses répugnantes ou du moins qu'il a l'art pour nous rendre toutes choses dégoûtantes; c'est le Montherlant de notre société bourgeoise : les femmes raffolent de Montherlant qui les déculotte, les fesse publiquement en les traînant dans la boue. [...] Il était en effet tristement risible de voir des dames patronnesses, portant francisque, se faisant traiter de receleuses et de putains qui applaudissaient à tout rompre. J'affirme avoir vu au septième rang de l'orchestre une tonsure en bourgeois jubilant sous les coups portés à la religion. Il y avait des intellectuels, de grands industriels, des financiers catholiques mal convertis ou réformés de la désertion qui se trémoussaient de joie de s'entendre traiter de gredins, de bandits, de c ... et de pédérastes. [...]

Admirateurs de Rebatet, vous ressemblez très étrangement aux admirateurs de Beaumarchais, à ces marquises à robes à paniers, à ces abbés de salon, à ces philosophes et financiers incroyants, enfin à toute une catégorie sociale que la Revolution devait balayer parce qu'elle ne répondait plus à rien.» (Jacques Benoist-Méchin, lettres, collection privée) (p. 300)

Source : R. Belot, Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Paris, Seuil, 1994,

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par spk » mer. 22 mai 2013, 17:12

Les deux étendards est un très grand livre, bien supérieur aux Décombres, je vous le confirme, et du coup donnant envie d'en savoir plus sur l'auteur, et donc de lire aussi son oeuvre peut-être la plus célèbre.
Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des Décombres soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que de Vichy, qu'il n'épargne pas). Faut-il le lire, sachant cela? Personnellement, il m'aurait plutôt définitivement vacciné contre le nazisme si j'étais menacé de la contamination. Mais j'ai eu l'impression de mieux comprendre quelles pouvaient être les motivations de ceux qui se sont ainsi égarés. Peut-être n'est-ce pas à mettre entre toutes les mains, mais j'ai, honte à moi, un plutôt bon souvenir de lecture.
Si vous avez lu Histoire de la musique, cela vous donne une idée du style de Rebatet. Ses jugements musicaux, soit dit en passant, sont souvent éclairés et passionnés, mais parfois aussi lamentables que ses opinions politiques!

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » mer. 22 mai 2013, 13:22

Bonjour Spk,
Editer Rebatet intéresse les amoureux de la littérature, car ce n'est pas un écrivain sans intérêt, loin de là, même. Tout simplement.
Ce serait quand même discutable à savoir si Les Décombres représenterait une oeuvre littéraire très valable sur le plan esthétique. Ce n'est pas certain que le réquisitoire d'époque représenterait un chef d'oeuvre auquel l'amant de la littérature pourrait s'attacher, pour cette raison précise que Rebatet y aurait manifesté là une qualité d'écrivain extraordinnaire. L'auteur semblait considérer beaucoup plus son ouvrage intitulé Les deux étendards. Encore ... Il faudrait voir.

:?:

L'ouvrage devrait intéresser les historiens ou les sociologues peut-être ? les amateurs d'histoire des idées au XXe siècle ? mais les esthètes ... je ne sais pas. Dubitatif.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par Cinci » mer. 22 mai 2013, 5:26

Je disais que les motivations pouvaient varier chez les éditeurs.


Tous ne sont pas du même avis chez les littéraires. L'un aimerait mieux enterrer le tout et n'en parlons plus ! Un autre estimerait préférable de ne rien cacher pour fin d'édification des générations futures. Seulement, ramener la mine à la surface pourrait provoquer des dommages collatéraux.


Je disais Pauhlan, mais c'est Pauvert qui avait publié Rebatet en 1976

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Pauvert



«... ce passé va ressurgir quatre ans après la mort de Rebatet, par la grâce de la réédition posthume des Décombres accompagnée d'une centaine de pages de ses Mémoire politiques dans lesquelles on chercherait en vain l'ombre d'une palinodie ou d'une autocritique - son choix collaborationniste, à ses yeux, «n'a rien eu de vil» - pas plus d'ailleurs qu'une volonté de nier sa responsabilité. Nouveau scandale, procès et campagne de presse, avec l'inévitable passage à l'émission «Apostrophe»[...] On s'interroge sur le droit à l'oubli : «L'écrit ne se prescrit pas, tranche Bertrand Poirot-Delpech. Un texte dégueulasse reste un texte dégueulasse.» Si le temps légal a pu prescrire l'intelligence avec l'ennemi, on s'accorde pour penser que la complicité dans les crimes contre l'humanité n'est pas effacée par la loi. A Aspect de la France, où l'on se dit révulsé devant cette pesante défécation d'un homme avide de salir les victimes pour complaire aux bourreaux et où on n'hésite pas à affirmer que la femme de Lucien Rebatet est d'origine juive, on va remettre en cause le régime qui a accordé la grâce à l'ancien condamné à mort et autorisé cette réédition «scandaleuse». Certains proposent le mépris devant ce livre de haine et de mort. D'autres y vont de leur crachat à la gueule du fasciste Rebatet, estimant que cette réédition ouvre l'ère de complaisance. (R. Belot, p. 394)

En renvoi de notes infras :

Pascal Ory, «Faut-il relire Rebatet ?», Le quotidien de Paris, 15 juillet 1976; Th. Maulnier «Faut-il brûler Les Décombres ?», Le Figaro, 27 juillet 1976 («Méfions-nous des pressions et des intimidations qui parfois se réclament de la liberté. Si le lecteur éventuel n'est pas jugé capable de s'immuniser contre le poison des Décombres, dans quel mépris n'est-il pas tenu ?»); François Furet, Le Nouvel Observateur, 5 juillet 1976

Source : Robert Belot, Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Parsi, Seuil, 1994, p.
464



J'ai tendance à soupçonner comme élément important une volonté de maintenir l'ancien crime dans la mémoire, tel du côté des types qui seraient marqués à gauche en particulier


Dans ce cas, cela me paraît tiré par les cheveux
. cf car plus l'on parle du fascisme plus une certaine gauche se porte bien, est-ce cela?

Non.

L'opération de la mémoire (la publication, l'agitation-débat, scandale, etc.) est récupérable comme autant d'occasion opportune pour faire ensuite des associations avec des adversaires politiques d'aujourd'hui. On maintient donc une tension chez les militants. Il serait comme une sorte d'intérêt politique au global et expliquant assez bien pourquoi le feu vert l'emporte sur la censure.

C'est comme si je vous disais qu'il serait un intérêt au global à publier des ouvrage du marquis de Sade (illustrant l'odieux de l'Ancien Régime, les lettres de cachet, etc.) Une Église au pouvoir il y a deux cents ans n'aurait pas trouvé de l'intérêt à sortir Sade, mais dans notre culture actuelle ? les bonzes et faiseurs d'opinions d'aujourd'hui vont trouver globalement un intérêt à ce que puisse être publier le marquis libertin. Je n'exclus pas le fait que tel ou tels seront intéressés principalement par le fait de contourner «la censure», l'autre par un principe purement libertarien, un troisième pour l'amour des débats et de l'avancement des idées, etc. Une chose n'empêche pas l'autre.


Un Céline aimait mieux que l'on fit disparaître son vieil écrit personnel répudié, Un Rebatet eût préféré que l'on oubliât un peu les Décombres au profit d'un autre de ses ouvrages dont il aurait été plus fier, etc. Mais ... mais on nous les ressortira quand même. C'est un peu comme une fatalité.pour les boucs.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

par spk » mar. 21 mai 2013, 15:52

Je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi, mais cela progresse!
Votre idée serait que la réédition de Rebatet aurait pour but de faire en sorte qu'on en parle, car plus l'on parle du fascisme plus une certaine gauche se porte bien, est-ce cela?
Dans ce cas, cela me paraît tiré par les cheveux. Voit-on l'extrême-droite tout faire pour exhumer les écrits de Lénine, par exemple?
De plus, il y a tout de même une explication naïve, mais qui est la mienne. Editer Rebatet intéresse les amoureux de la littérature, car ce n'est pas un écrivain sans intérêt, loin de là, même. Tout simplement.

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