par Cinci » mer. 11 déc. 2013, 21:12
Peccator,
Et d'ailleurs, cette phrase me dérange pour une autre raison : parce que je ne vois pas à quel titre le Pape s'exprime sur la nature de l'Islam, ni à dire quand il est ou non "véritable".
C'est exactement ce que j'ai pensé. En quoi l'évêque de Rome détiendrait l'autorité pour décider chez les musulmans ce que devrait être le véritable islam (!)
Enfin, il est dérangeant aussi de trouver (avec cette phrase) tel un évêque de Rome qui se porterait même au secours de l'islam («Non, non, le véritable islam est merveilleux !») Pour moi, ça résonne comme une parole vide mais malheureusement trompeuse aussi. C'est comme appuyer Georges Bush, Blair, Obama et cie dans leurs mensonges.«La religion de paix». Il me semble qu'il y aurait moyen de dire les choses autrement si c'est pour vouloir épargner (ce qui serait louable) un bon nombre de personnes qui ne sont pas des cannibales évidemment.
Sur l'attitude de l'Église, Marc Ferro écrit :
«... à l'heure de la décolonisation, n'ayant pas oublié l'attitude équivoque de la papauté devant le nazisme, ses sympathies pour Franco et le régime de Vichy, son silence opaque devant le sort des juifs, on s'interrogea sur cette solidarité de l'Église avec les colonisés, même musulmans, sur l'attitude de la papauté hostile à Israël mais favorable au grand muphti. Sans doute n'y a-t-il aucune connivence entre l'attitude du haut et du bas clergé, celui-ci étant volontier critique de celui-là.
Cette apparente convergence ne pose pas moins problème :
s'agissant du comportement de la papauté concernant le sort tragique des Églises d'Orient,
certaines positions laissent perplexe. Est-ce un tabou d'établir ce parallèle ? Pour rendre compte de son attitude. justifier ses silences lors du génocide, la papauté rappelle qu'elle n'a pas non plus aider le clergé catholique polonais. Mais elle réitère les mêmes arguments en n'intervenant guère lorsque les pays d'Islam, redevenus indépendants, ont peu à peu éliminé les minorités chrétiennes d'Orient, tels les Coptes, les Maronites. Nul doute que dans le premier cas des prêtres polonais ont été sacrifiés à la haine et à la crainte du bolchévisme, plus qu'à la fascination du nazisme. Mais, dans le second,
n'y a-t-il pas aussi fascination par l'Islam ?
Dans un essai stimulant, écrit en 1996, Alain Besançon se demande si, peu ou prou, ne se retrouve-t-on pas dans une situation aujourd'hui que le christianisme a connue autrefois lors des conquêtes de l'Islam. Au VIIe et VIIIe siècle, l'Église était en crise, les hérésies nombreuses au point que l'on a pu croire que l'Islam en était une nouvelle, et cette crise a pu déterminer la conversion massive, parfois forcée, de chrétiens à l'Islam. Pour se sentir protégés, bénéficier d'un statut de dhimmis et ne pas être massacrés, ils essayaient de se faire transparents et pratiquaient
une culture de soumission. Quant à l'Église indépendante d'Occident, elle adopta vis à vis de l'Islam diverses attitudes, dont on retrouve l'héritage aujourd'hui : le refus, la négociation, la tentation syncrétique, dont le marcionisme fut une figure.
Il en irait de même ce dernier demi-siècle. On observe une crise de la foi autour de soi et chez soi, mais aussi «une attirance pour les vertus supposées conservées par cette société traditionnelle», sympathie pour une religion qui assure une présence honorable de Marie et de Jésus dans le Coran (Sourate
La Table servie), alors que les juifs n'honorent pas Jésus fils de Marie. L'espèce de symétrie qu'établissent les déclarations catholiques entre juifs et musulmans constitue un déni de la filiation par rapport à Israël, en détachant les chrétiens de leur racine biblique, en
les fragilisant par rapport à l'Islam. Bref, admettre un parallèle entre «les trois religons du Livre» est une façon de dissocier le christianisme du judaïsme.
On est en droit de se demander si cette volonté de rencontre des chrétiens avec l'Islam ne prédispose pas ceux qui s'y prêtent à une position virtuelle de
dhimmis. Comment ne pas penser à
Rhinoceros d'Eugène Ionesco, où, menacés de se voir transformer en cette bête étrange, les personnages de la pièce jugent qu'après tout,
on peut se féliciter de finir par lui ressembler. Eugène Ionesco avait imaginé cette allégorie en relation avec certains comportements dans les régimes totalitaires. Mais n'est-ce pas valable également pour ceux qui connaissent la tentation de l'islamisme, cet autre totalitarisme ?
- M. Ferro,
Le choc de l'islam. XVIIIe-XXIe siècle, Paris, Éditions Odile-Jacob, 2003, pp.213-215
http://www.rue89.com/entretien/2011/05/ ... age-201982
Peccator,
[quote]Et d'ailleurs, cette phrase me dérange pour une autre raison : parce que [u]je ne vois pas à quel titre le Pape s'exprime sur la nature de l'Islam[/u], ni à dire quand il est ou non "véritable".[/quote]
C'est exactement ce que j'ai pensé. En quoi l'évêque de Rome détiendrait l'autorité pour décider chez les musulmans ce que devrait être le véritable islam (!)
Enfin, il est dérangeant aussi de trouver (avec cette phrase) tel un évêque de Rome qui se porterait même au secours de l'islam («Non, non, le véritable islam est merveilleux !») Pour moi, ça résonne comme une parole vide mais malheureusement trompeuse aussi. C'est comme appuyer Georges Bush, Blair, Obama et cie dans leurs mensonges.«La religion de paix». Il me semble qu'il y aurait moyen de dire les choses autrement si c'est pour vouloir épargner (ce qui serait louable) un bon nombre de personnes qui ne sont pas des cannibales évidemment.
Sur l'attitude de l'Église, Marc Ferro écrit :
«... à l'heure de la décolonisation, n'ayant pas oublié l'attitude équivoque de la papauté devant le nazisme, ses sympathies pour Franco et le régime de Vichy, son silence opaque devant le sort des juifs, on s'interrogea sur cette solidarité de l'Église avec les colonisés, même musulmans, sur l'attitude de la papauté hostile à Israël mais favorable au grand muphti. Sans doute n'y a-t-il aucune connivence entre l'attitude du haut et du bas clergé, celui-ci étant volontier critique de celui-là.
Cette apparente convergence ne pose pas moins problème : [b]s'agissant du comportement de la papauté[/b] concernant le sort tragique des Églises d'Orient, [b]certaines positions laissent perplexe[/b]. Est-ce un tabou d'établir ce parallèle ? Pour rendre compte de son attitude. justifier ses silences lors du génocide, la papauté rappelle qu'elle n'a pas non plus aider le clergé catholique polonais. Mais elle réitère les mêmes arguments en n'intervenant guère lorsque les pays d'Islam, redevenus indépendants, ont peu à peu éliminé les minorités chrétiennes d'Orient, tels les Coptes, les Maronites. Nul doute que dans le premier cas des prêtres polonais ont été sacrifiés à la haine et à la crainte du bolchévisme, plus qu'à la fascination du nazisme. Mais, dans le second,[b] n'y a-t-il pas aussi fascination par l'Islam ?[/b]
Dans un essai stimulant, écrit en 1996, Alain Besançon se demande si, peu ou prou, ne se retrouve-t-on pas dans une situation aujourd'hui que le christianisme a connue autrefois lors des conquêtes de l'Islam. Au VIIe et VIIIe siècle, l'Église était en crise, les hérésies nombreuses au point que l'on a pu croire que l'Islam en était une nouvelle, et cette crise a pu déterminer la conversion massive, parfois forcée, de chrétiens à l'Islam. Pour se sentir protégés, bénéficier d'un statut de dhimmis et ne pas être massacrés, ils essayaient de se faire transparents et pratiquaient [u]une culture de soumission[/u]. Quant à l'Église indépendante d'Occident, elle adopta vis à vis de l'Islam diverses attitudes, dont on retrouve l'héritage aujourd'hui : le refus, la négociation, la tentation syncrétique, dont le marcionisme fut une figure.
Il en irait de même ce dernier demi-siècle. On observe une crise de la foi autour de soi et chez soi, mais aussi «une attirance pour les vertus supposées conservées par cette société traditionnelle», sympathie pour une religion qui assure une présence honorable de Marie et de Jésus dans le Coran (Sourate [i]La Table servie[/i]), alors que les juifs n'honorent pas Jésus fils de Marie. L'espèce de symétrie qu'établissent les déclarations catholiques entre juifs et musulmans constitue un déni de la filiation par rapport à Israël, en détachant les chrétiens de leur racine biblique, en [u]les fragilisant par rapport à l'Islam[/u]. Bref, admettre un parallèle entre «les trois religons du Livre» est une façon de dissocier le christianisme du judaïsme.
On est en droit de se demander si cette volonté de rencontre des chrétiens avec l'Islam ne prédispose pas ceux qui s'y prêtent à une position virtuelle de [i]dhimmis[/i]. Comment ne pas penser à [i]Rhinoceros[/i] d'Eugène Ionesco, où, menacés de se voir transformer en cette bête étrange, les personnages de la pièce jugent qu'après tout, [i]on peut se féliciter de finir par lui ressembler[/i]. Eugène Ionesco avait imaginé cette allégorie en relation avec certains comportements dans les régimes totalitaires. Mais n'est-ce pas valable également pour ceux qui connaissent la tentation de l'islamisme, cet autre totalitarisme ?
- M. Ferro, [u]Le choc de l'islam. XVIIIe-XXIe siècle[/u], Paris, Éditions Odile-Jacob, 2003, pp.213-215
http://www.rue89.com/entretien/2011/05/01/ferro-cest-vous-qui-dites-que-je-suis-un-historien-engage-201982