par Cinci » mer. 29 janv. 2014, 7:23
Voici :
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- Un peuple peut-il vivre sans religion et sans philosophie? Profession de foi du vicaire savoyard.
Tous les changements qui avaient éclatés chez d'autres peuples étaient le développement d'une certaine institution du passé. La Révolution d'Angleterre s'appuie sur l'Église anglicane; celle des États-Unis sur les traditions presbyteriennes; celle de Hollande, sur la foi nouvelle dans le calvinisme; ainsi des autres.En France, la Révolution ne peut être le développement ni de la royauté ni de l'Église. Ne pouvant adapter l'édifice nouveau à aucune des pièces importantes de l'édifice ancien, il s'agit de chercher une base qui n'ait rien de commun avec la tradition. Là est la grandeur, la sublimité, et en même temps le péril de la Révolution française.
Comme l'ancienne Église ne fournissait la base d'aucune des innovations, on se trouva par la force des choses contraint de chercher ce fondement dans la philosophie. Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu d'institution, de croyance et d'archive. Elle avait jusque-là fécondé, remué quelques rares esprits dans la solitude; il fallait maintenant qu'elle descendit sur la place publique, qu'elle devint l'âme même, l'Égérie d'un peuple.
Par ce peu de mots on voit déjà combien tout était nouveau, et quelle expérience inouïe allait se faire sur une nation.
Il fallait que la philosophie transformât l'ancienne religion, ou que la philosophie devint elle-même religion du peuple nouveau. Mais que de questions naissent aussitôt ! Un système d'idées pures peut-il servir d'aliment à un peuple ? La vérité toute nue, supposé qu'on l'eût trouvée, peut-elle véritablement suffire aux multitudes ? Cela s'est-il vu ou se verra-t-il jamais ?
[...]
Au fond, toutes ces questions étaient renfermées dans celles-ci : 1° La France peut-elle changer de religion ? 2° Quelle religion la France peut-elle adopter ? 3° Les Français peuvent-ils vivrent en corps de peuple sans aucune religion ?
Un des signes étranges de ces temps, c'est qu'aucune de ces questions, qui contenaient pourtant en substance tout l'avenir, n'ait été ouvertement posée par le dix-huitième siècle. Un seul écrivain, Jean-Jacques Rousseau a abordé cet ordre d'idées dans La Profession de foi du vicaire savoyard. Il semble qu'il avait en lui ce qui était nécéssaire pour donner un Credo à la Révolution. Ses paroles étaient acceptées presque sans examen; il inspirait la foi, plutôt que la persuasion. Aucun philosophe n'avait exercé à ce point l'autorité d'un prêtre. A cela, ajoutez une considération qui frappe. La Profession de foi du vicaire savoyard contient en germe les principes qui constituent l'Unitarisme en Amérique; nulle différence essentielle entre le livre du philosophe et la croyance religieuse d'une partie des États-Unis.
Comment le même fond d'idées qui a produit une religion de l'autre côté de l'océan, et qui s'y concilie avec la société nouvelle, comment ces mêmes idées, produites avec l'éloquence, l'autorité d'un philosophe-prêtre, sont-elles restées à peu près stériles parmi nous ? Je vois de ce côté de l'eau un livre pour lequel tout le monde se passionne et qui ne produit qu'un enthousiasme stérile, et de l'autre côté, les mêmes pensées, sans art ni séduction, enfanter un système religieux qui grandit et s'étend à vue d'oeil. Pourquoi cette différence ?
Je crois en trouver la raison dans les conclusions mêmes du vicaire savoyard.
- «Dans l'incertitude où nous sommes, c'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on est né.»
Ainsi, point de révolution religieuse, point de changement dans le culte établi, voilà la pensée que Rousseau lègue à la Révolution politique qu'il prépare. Chacun doit demeurer dans le système où le hasard l'a placé.
Mais s'il n'y a point de changement dans l'Église établie, comment concilier cela avec ces idées si nouvelles, avec cet esprit de bouleversement que le vicaire savoyard vient de montrer dans son discours ? Comment allier une profession de foi si inouïe dans l'Église, ou, pour mieux dire, une telle révolte avec le maintien de l'ancienne Église ?
Dans la réponse à cette question est le secret que je cherche :
- «Autrefois, je disais la messe avec la légèreté qu'on met à la longue aux choses les plus graves, quand on les fait trop souvent; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération ... Je suis avec soin tous les rites, je récite attentivement, je m'applique à n'omettre aucun mot, ni la moindre cérémonie. Je prononce avec respect les mots sacramentels, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. J'ai longtemps ambitionné l'honneur d'être curé; je l'ambitionne encore, mais je ne l'espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de plus beau que d'être curé. Je pense que solliciter quelqu'un de quitter la religion où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent mal faire soi-même.»
Un curé qui dit la messe sans croire ni à l'évangile, ni à l'Église, ni à la papauté, ni à la tradition, ni même à la divinité de Jésus, et qui se contente de laisser penser qu'il y croit, voilà donc l'idéal de réformation que J.J. Rousseau propose à la Révolution qui le suit ! Que tout cela est artificiel et cède à la première épreuve ! Faire croire que l'on croit, c'est le point de départ; d'ailleurs, aucun changement extérieur; l'idée protestante dans la machine catholique.
Cette chimère d'un curé catholique qui célèbre avec plus de ferveur tous les rites catholiques depuis qu'il a cessé d'y croire, et qui avec cela reste l'homme de bien par excellence, appartient à un romancier plutôt qu'à un législateur. Au point de vue de la morale, quelle étrange conscience de garder un masque toute sa vie ! et au point de vue politique, quelle idée fausse de s'imaginer qu'on puisse bouleverser l'intérieur des choses sans rien changer au-dehors. Comme si en laissant la surface, l'habit, la cérémonie au vieux culte, on ne lui laissait pas ce qu'il y a d'essentiel pour le grand nombre, et avec la surface, le moyen de regagner le fond !
Tout ébranler pour ne rien changer dans l'ordre moral, telle est la conclusion du vicaire savoyard, projet chimérique s'il en fut jamais au monde. Qu'arrivera-t-il si, au lieu d'un individu, c'est une nation, une Révolution qui s'embarque sur cette idée romanesque ?
[...]
En admettant qu'il se trouvât des individus pour jouer le rôle étrange du prêtre qui ne croit pas à l'autel, n'est-il pas visible que l'influence sociale ce ces individus eût été nulle en comparaison de celle de l'institution qui restait inébranlable ? Qu'importe la marche générale des choses qu'un homme, un curé de campagne, dans le secret de son coeur, admette des idées nouvelles, s'il ne dit rien de clair sur ces interprétations, si l'Église à laquelle il reste soumis maintient les anciens dogmes dans leur forme immuable ? Qu'est-ce que le voix isolée, tout intérieure, en comparaison de la voix éclatante et de l'autorité visible de la tradition sacerdotale ?
Si le prêtre nouveau ne dit rien de ses croyances nouvelles, qui en profitera, qui les connaîtra seulement ? S'il les enveloppe, s'il les déguise sous les rites anciens, s'il proclame à tout moment sa soumission, comment le peuple, ces hommes simples, pourront-ils découvrir une révolution cachée sous ce déguisement antique ?[...] Le prêtre aurait seul le secret des changements qu'il y apporte dans son fors intérieur; il n'aurait fait de révolution que pour lui-même; le reste du monde n'en saurait rien.
[...]
Ainsi un immense trouble jeté dans la conscience humaine, et, en résultat, nulle innovation véritable. Je vois sur les traces du vicaire savoyard toutes les croyances minées, tous les dogmes ébranlés, un immense bouleversement de la tradition. Ce que le vicaire savoyard touche de ses mains, il le renverse jusque dans le fond des abîmes. Ce ne sont que partout ruine du vieux culte; la terre même chancelle et s'entr'ouvre à chaque pas; les livres, les institutions disparaissent les unes après les autres. A mesure que je suis ce guide, ce révélateur de l'esprit nouveau, les croyances, les traditions, les monuments s'évanouissent comme l'ombre; et lorsqu'au sortir de ce pélerinage à travers tant de débris, je crois atteindre un ciel nouveau, lorsque j'espère, sinon embrasser l'avenir, du moins avoir franchi le passé, qu'arrive-t-il ? Le vicaire savoyard m'a ramené au seuil de la vieille Église, il me fait entrer dans le cercle du Moyen Age, que je croyais avoir franchi pour toujours ! [...] Je me vois de nouveau au point de départ, scellé, enseveli dans l'ancienne lettre que je n'ai pas brisée, mais plus misérable, plus triste qu'auparavant. Tel le prisonnier qui, après avoir essayé vainement de franchir la dernière barrière, rentre à pas lents, la tête baissée, le désespoir au coeur, dans son cachot.
Que deviendrait un peuple qui adopterait la profession de foi du vicaire savoyard ?
Par là je commence à pressentir ce que deviendrait une révolution qui s'engagerait aveuglément sur les pas du vicaire savoyard et qui ferait de sa profession de foi le livre de la loi.
[...]
- «Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement.»
C'est là une des idées qui s'empareront le mieux des esprits et qui, se glissant dans le génie des plus intrépides novateurs, ôteront jusqu'au désir même d'une réforme religieuse. Il est évident que si cette conclusion de Rousseau eût été la loi de l'humanité, aucun changement profond, irrévocable, ne se serait jamais accompli sur la terre. Le christianisme, jugeant le paganisme chose salutaire, excellente, se serait bien gardé de prétendre à le remplacer. La Réforme au seizième siècle, usant du même principe, n'aurait pas même conçu la pensée d'enlever le monde au catholicisme. Mais les religions et les formes qui enveloppent l'idée de Dieu étant toutes réputées égales, il n'y aurait aucune raison pour que l'une se substituât jamais à l'autre; ce qui condamne le monde et l'histoire à une immobilité absolue.
Je vois dans cette profession de foi Jupiter consacré par le Christ, l'augure par l'apôtre, le pape par Luther [...] La pensée humaine, au lieu de graviter vers la lumière dans la région des vérités éternelles, aurait commencé par l'indifférence et s'y serait assoupie. Si toutes les idées sont égales, pourquoi abandonnerais-je l'une pour embrasser l'autre ? Pourquoi abjurer Jupiter et les autres dieux ?
[...]
Celui qui pénétrerait dans le fond et les replis de la vie de Jean-Jacques Rousseau, y verrait comme enveloppée l'histoire de la Révolution française dans le bien et dans le mal; il lui lègue non seulement ses idées, mais son tempérament. Cet ouvrier d'abord timide, tant il est inconnu, puis orgueilleux, ombrageux dès qu'il entre dans la gloire, n'est-ce pas l'avant-coureur du peuple émancipé ?
Il professe que tout est bien dans l'homme; il fini par trouver le genre humain suspect. Philanthrope, il s'avance chaque jour vers une misanthropie implacable. Il est étranger et il n'en représente que mieux une Révolution qui s'arme contre toutes les traditions. Son livre de la loi, le Contrat social, ne relève d'aucun temps, d'aucune expérience : géométrie sociale, sorte de mathématiques civiles pour un peuple à qui l'histoire se montre en ennemie. Rousseau se croit trahi par tous les siens; pas un ami qu'il n'immole à son idôle, le soupçon. Je commence à craindre que la Révolution, qui se modèle sur lui, ne lui emprunte ce génie; j'ai peur qu'elle immole aussi ses amis les plus sûrs à cette même divinité inexorable. Rousseau s'est perdu dans une vision de complots ténébreux où sa raison chancelle. Que sera-ce des hommes et des factions qui le prendront pour guide ? Partis de l'idée d'une innocence absolue qui n'est nulle part, n'arriveront-ils pas, en se croyant trompés, à une misanthropie universelle ? C'est leur idée fausse qui les trompe; ils se figureront que c'est une conspiration des hommes et des choses.
Source : Edgar Quinet, La Révolution, pp. 192-205
Voici :
[spoiler][color=#004080][b]Un peuple peut-il vivre sans religion et sans philosophie? Profession de foi du vicaire savoyard.[/b]
Tous les changements qui avaient éclatés chez d'autres peuples étaient le développement d'une certaine institution du passé. La Révolution d'Angleterre s'appuie sur l'Église anglicane; celle des États-Unis sur les traditions presbyteriennes; celle de Hollande, sur la foi nouvelle dans le calvinisme; ainsi des autres.En France, la Révolution ne peut être le développement ni de la royauté ni de l'Église. Ne pouvant adapter l'édifice nouveau à aucune des pièces importantes de l'édifice ancien, il s'agit de chercher une base qui n'ait rien de commun avec la tradition. Là est la grandeur, la sublimité, et en même temps le péril de la Révolution française.
Comme l'ancienne Église ne fournissait la base d'aucune des innovations, on se trouva par la force des choses contraint de chercher ce fondement dans la philosophie. Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu d'institution, de croyance et d'archive. Elle avait jusque-là fécondé, remué quelques rares esprits dans la solitude; il fallait maintenant qu'elle descendit sur la place publique, qu'elle devint l'âme même, l'Égérie d'un peuple.
Par ce peu de mots on voit déjà combien tout était nouveau, et quelle expérience inouïe allait se faire sur une nation.
Il fallait que la philosophie transformât l'ancienne religion, ou que la philosophie devint elle-même religion du peuple nouveau. Mais que de questions naissent aussitôt ! Un système d'idées pures peut-il servir d'aliment à un peuple ? La vérité toute nue, supposé qu'on l'eût trouvée, peut-elle véritablement suffire aux multitudes ? Cela s'est-il vu ou se verra-t-il jamais ?
[...]
Au fond, toutes ces questions étaient renfermées dans celles-ci : 1° La France peut-elle changer de religion ? 2° Quelle religion la France peut-elle adopter ? 3° Les Français peuvent-ils vivrent en corps de peuple sans aucune religion ?
Un des signes étranges de ces temps, c'est qu'aucune de ces questions, qui contenaient pourtant en substance tout l'avenir, n'ait été ouvertement posée par le dix-huitième siècle. Un seul écrivain, Jean-Jacques Rousseau a abordé cet ordre d'idées dans [i]La Profession de foi du vicaire savoyard[/i]. Il semble qu'il avait en lui ce qui était nécéssaire pour donner un [i]Credo[/i] à la Révolution. Ses paroles étaient acceptées presque sans examen; il inspirait la foi, plutôt que la persuasion. Aucun philosophe n'avait exercé à ce point l'autorité d'un prêtre. A cela, ajoutez une considération qui frappe. [i]La Profession de foi du vicaire savoyard[/i] contient en germe les principes qui constituent l'Unitarisme en Amérique; nulle différence essentielle entre le livre du philosophe et la croyance religieuse d'une partie des États-Unis.
Comment le même fond d'idées qui a produit une religion de l'autre côté de l'océan, et qui s'y concilie avec la société nouvelle, comment ces mêmes idées, produites avec l'éloquence, l'autorité d'un philosophe-prêtre, sont-elles restées à peu près stériles parmi nous ? Je vois de ce côté de l'eau un livre pour lequel tout le monde se passionne et qui ne produit qu'un enthousiasme stérile, et de l'autre côté, les mêmes pensées, sans art ni séduction, enfanter un système religieux qui grandit et s'étend à vue d'oeil. Pourquoi cette différence ?
Je crois en trouver la raison dans les conclusions mêmes du vicaire savoyard.
[list]«Dans l'incertitude où nous sommes, c'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on est né.» [/list]
Ainsi, point de révolution religieuse, point de changement dans le culte établi, voilà la pensée que Rousseau lègue à la Révolution politique qu'il prépare. Chacun doit demeurer dans le système où le hasard l'a placé.
Mais s'il n'y a point de changement dans l'Église établie, comment concilier cela avec ces idées si nouvelles, avec cet esprit de bouleversement que le vicaire savoyard vient de montrer dans son discours ? Comment allier une profession de foi si inouïe dans l'Église, ou, pour mieux dire, une telle révolte avec le maintien de l'ancienne Église ?
Dans la réponse à cette question est le secret que je cherche :
[list]«Autrefois, je disais la messe avec la légèreté qu'on met à la longue aux choses les plus graves, quand on les fait trop souvent; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération ... Je suis avec soin tous les rites, je récite attentivement, je m'applique à n'omettre aucun mot, ni la moindre cérémonie. Je prononce avec respect les mots sacramentels, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. J'ai longtemps ambitionné l'honneur d'être curé; je l'ambitionne encore, mais je ne l'espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de plus beau que d'être curé. Je pense que solliciter quelqu'un de quitter la religion où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent mal faire soi-même.» [/list]
Un curé qui dit la messe sans croire ni à l'évangile, ni à l'Église, ni à la papauté, ni à la tradition, ni même à la divinité de Jésus, et qui se contente de laisser penser qu'il y croit, voilà donc l'idéal de réformation que J.J. Rousseau propose à la Révolution qui le suit ! Que tout cela est artificiel et cède à la première épreuve ! Faire croire que l'on croit, c'est le point de départ; d'ailleurs, aucun changement extérieur; l'idée protestante dans la machine catholique.
Cette chimère d'un curé catholique qui célèbre avec plus de ferveur tous les rites catholiques depuis qu'il a cessé d'y croire, et qui avec cela reste l'homme de bien par excellence, appartient à un romancier plutôt qu'à un législateur. Au point de vue de la morale, quelle étrange conscience de garder un masque toute sa vie ! et au point de vue politique, quelle idée fausse de s'imaginer qu'on puisse bouleverser l'intérieur des choses sans rien changer au-dehors. Comme si en laissant la surface, l'habit, la cérémonie au vieux culte, on ne lui laissait pas ce qu'il y a d'essentiel pour le grand nombre, et avec la surface, le moyen de regagner le fond !
Tout ébranler pour ne rien changer dans l'ordre moral, telle est la conclusion du vicaire savoyard, projet chimérique s'il en fut jamais au monde. Qu'arrivera-t-il si, au lieu d'un individu, c'est une nation, une Révolution qui s'embarque sur cette idée romanesque ?
[...]
En admettant qu'il se trouvât des individus pour jouer le rôle étrange du prêtre qui ne croit pas à l'autel, n'est-il pas visible que l'influence sociale ce ces individus eût été nulle en comparaison de celle de l'institution qui restait inébranlable ? Qu'importe la marche générale des choses qu'un homme, un curé de campagne, dans le secret de son coeur, admette des idées nouvelles, s'il ne dit rien de clair sur ces interprétations, si l'Église à laquelle il reste soumis maintient les anciens dogmes dans leur forme immuable ? Qu'est-ce que le voix isolée, tout intérieure, en comparaison de la voix éclatante et de l'autorité visible de la tradition sacerdotale ?
Si le prêtre nouveau ne dit rien de ses croyances nouvelles, qui en profitera, qui les connaîtra seulement ? S'il les enveloppe, s'il les déguise sous les rites anciens, s'il proclame à tout moment sa soumission, comment le peuple, ces hommes simples, pourront-ils découvrir une révolution cachée sous ce déguisement antique ?[...] Le prêtre aurait seul le secret des changements qu'il y apporte dans son fors intérieur; il n'aurait fait de révolution que pour lui-même; le reste du monde n'en saurait rien.
[...]
Ainsi un immense trouble jeté dans la conscience humaine, et, en résultat, nulle innovation véritable. Je vois sur les traces du vicaire savoyard toutes les croyances minées, tous les dogmes ébranlés, un immense bouleversement de la tradition. Ce que le vicaire savoyard touche de ses mains, il le renverse jusque dans le fond des abîmes. Ce ne sont que partout ruine du vieux culte; la terre même chancelle et s'entr'ouvre à chaque pas; les livres, les institutions disparaissent les unes après les autres. A mesure que je suis ce guide, ce révélateur de l'esprit nouveau, les croyances, les traditions, les monuments s'évanouissent comme l'ombre; et lorsqu'au sortir de ce pélerinage à travers tant de débris, je crois atteindre un ciel nouveau, lorsque j'espère, sinon embrasser l'avenir, du moins avoir franchi le passé, qu'arrive-t-il ? Le vicaire savoyard m'a ramené au seuil de la vieille Église, il me fait entrer dans le cercle du Moyen Age, que je croyais avoir franchi pour toujours ! [...] Je me vois de nouveau au point de départ, scellé, enseveli dans l'ancienne lettre que je n'ai pas brisée, mais plus misérable, plus triste qu'auparavant. Tel le prisonnier qui, après avoir essayé vainement de franchir la dernière barrière, rentre à pas lents, la tête baissée, le désespoir au coeur, dans son cachot.
[b]Que deviendrait un peuple qui adopterait la profession de foi du vicaire savoyard ?[/b]
Par là je commence à pressentir ce que deviendrait une révolution qui s'engagerait aveuglément sur les pas du vicaire savoyard et qui ferait de sa profession de foi le livre de la loi.
[...]
[list]«Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement.» [/list]
C'est là une des idées qui s'empareront le mieux des esprits et qui, se glissant dans le génie des plus intrépides novateurs, ôteront jusqu'au désir même d'une réforme religieuse. Il est évident que si cette conclusion de Rousseau eût été la loi de l'humanité, aucun changement profond, irrévocable, ne se serait jamais accompli sur la terre. Le christianisme, jugeant le paganisme chose salutaire, excellente, se serait bien gardé de prétendre à le remplacer. La Réforme au seizième siècle, usant du même principe, n'aurait pas même conçu la pensée d'enlever le monde au catholicisme. Mais les religions et les formes qui enveloppent l'idée de Dieu étant toutes réputées égales, il n'y aurait aucune raison pour que l'une se substituât jamais à l'autre; ce qui condamne le monde et l'histoire à une immobilité absolue.
Je vois dans cette profession de foi Jupiter consacré par le Christ, l'augure par l'apôtre, le pape par Luther [...] La pensée humaine, au lieu de graviter vers la lumière dans la région des vérités éternelles, aurait commencé par l'indifférence et s'y serait assoupie. Si toutes les idées sont égales, pourquoi abandonnerais-je l'une pour embrasser l'autre ? Pourquoi abjurer Jupiter et les autres dieux ?
[...]
Celui qui pénétrerait dans le fond et les replis de la vie de Jean-Jacques Rousseau, y verrait comme enveloppée l'histoire de la Révolution française dans le bien et dans le mal; il lui lègue non seulement ses idées, mais son tempérament. Cet ouvrier d'abord timide, tant il est inconnu, puis orgueilleux, ombrageux dès qu'il entre dans la gloire, n'est-ce pas l'avant-coureur du peuple émancipé ?
Il professe que tout est bien dans l'homme; il fini par trouver le genre humain suspect. Philanthrope, il s'avance chaque jour vers une misanthropie implacable. Il est étranger et il n'en représente que mieux une Révolution qui s'arme contre toutes les traditions. Son livre de la loi, le [i]Contrat social[/i], ne relève d'aucun temps, d'aucune expérience : géométrie sociale, sorte de mathématiques civiles pour un peuple à qui l'histoire se montre en ennemie. Rousseau se croit trahi par tous les siens; pas un ami qu'il n'immole à son idôle, le [i]soupçon[/i]. Je commence à craindre que la Révolution, qui se modèle sur lui, ne lui emprunte ce génie; j'ai peur qu'elle immole aussi ses amis les plus sûrs à cette même divinité inexorable. Rousseau s'est perdu dans une vision de complots ténébreux où sa raison chancelle. Que sera-ce des hommes et des factions qui le prendront pour guide ? Partis de l'idée d'une innocence absolue qui n'est nulle part, n'arriveront-ils pas, en se croyant trompés, à une misanthropie universelle ? C'est leur idée fausse qui les trompe; ils se figureront que c'est une conspiration des hommes et des choses.
Source : Edgar Quinet, [u]La Révolution[/u], pp. 192-205[/color][/spoiler]