par Cinci » mar. 15 avr. 2014, 4:31
L'article ici est assez intéressant :
- [+] Texte masqué
- L’élection du 7 avril ne fut pas une défaite passagère dans la longue marche du souverainisme québécois. Une défaite que l’on pourrait associer à quelques maladresses stratégiques. Ce fut la confirmation de l’impossibilité du souverainisme. Le souverainisme n’est pas mort, mais il s’affirme impossible. Telle serait l’analyse que porterait George Grant (1918-1988), ce philosophe politique canadien auteur de Lament for a Nation (1965).
George Grant était un penseur politique conservateur qui voyait dans l’individualisme et la technologie modernes un puissant moteur conduisant vers « l’État universel homogène ». Il avait cru un moment que l’expérience historique canadienne, s’appuyant sur la double tradition, britannique d’une société d’ordre et canadienne-française catholique, pourrait atténuer le procès de délitation moderne de la nation.
L’Amérique états-unienne était pour Grant le prototype de cet État universel homogénéisant. Au risque de tomber dans l’insignifiance, le Canada se devait de ne pas répondre aux sirènes du continentalisme. Or, la défaite du gouvernement Diefenbaker et l’élection des libéraux en 1963 confirmaient l’impossibilité de cette voie.
L’élection de John Diefenbaker (1957) avait été pour plusieurs, pensait Grant, l’ultime tentative de définir au nord des États-Unis une nation différente du continentalisme américain. Sa tentative de bloquer l’intégration canadienne à l’espace militaire américain (la crise des missiles) causa sa défaite.
Cette défaite n’était pas due à quelques maladresses conjoncturelles, elle était due à l’impossibilité du projet canadien. « L’impossibilité du conservatisme, à notre époque, signifie l’impossibilité du Canada. »
Grant n’était pas totalement opposé à l’émergence du souverainisme québécois, qu’il voyait naître au milieu des années 1960. Il percevait dans le nationalisme économique d’un René Lévesque quelque chose de plus réaliste pour maintenir le Canada français que le libéralisme des libéraux fédéraux.
Certes, il aurait préféré que ce nationalisme se combine avec celui du Canada anglais dans un projet de binationalité. Mais cela était dorénavant impossible, le Canada anglais avait définitivement rompu tout lien avec sa tradition politique.
Le maintien d’une intention nationale était nécessairement lié, croyait-il, à un interventionnisme étatique. C’était un red tory.
C’est d’ailleurs un tel lien entre la vieille intention nationale canadienne-française et l’édification de l’État québécois qui marqua le succès du souverainisme québécois. Une tradition s’encastrait avec la montée de l’État-providence.
Le souverainisme fut, au tournant des années 1970, une grande coalition sous hégémonie sociale-démocrate, rassemblant une vaste majorité des élites de la société civile franco-québécoise. On croyait avoir conjuré le sort, la construction d’une tradition nationale était encore chose possible dans la haute modernité.
Le déclin du Parti québécois
Le premier référendum fut un premier avis. Le peuple ne suivait pas. Le deuxième fut encore plus troublant malgré un Oui à 49,5 %. C’est qu’il avait fallu, pour atteindre ce score, édulcorer l’enjeu et s’adjoindre des personnages (Lucien Bouchard, Mario Dumont) soupçonnés de molles passions à l’égard de la souveraineté.
Le Parti québécois, porteur de la souveraineté, se mit dès lors à décliner. Le charisme d’un Lucien Bouchard n’y fit rien, sa victoire, en 1998, à 43 % — moins que les libéraux —, annonçait l’impossibilité de la souveraineté. Le Parti québécois ne revint jamais à ce score. En 2012, face à un Parti libéral de fin de régime, embourbé dans une crise sociale, soupçonné de corruption, il ne réalisa que 31 %. Lundi dernier, il chutait à 25 %.
On peut énumérer plusieurs causes à l’impossibilité du souverainisme. Le désir d’un État souverain chez les Québécois arrivait trop tard. Déjà, en 1980, au moment du premier référendum, l’État-providence entrait en crise et l’atmosphère n’était plus à l’édification de nouvelles structures étatiques. Les années 1980 furent en Occident des années d’hyper-individualisation (déliaison) qui éloignaient les citoyens des solidarités fortes, préférant, comme l’a rappelé Daniel Jacques, des « humanités passagères » (Boréal, 1991). Cela fut particulièrement vrai sur la question de l’immigration et de la communauté anglophone québécoise. La culture de convergence qui aurait été nécessaire à l’adhésion de ces groupes au projet souverainiste ne pouvait plus être imposée, comme elle le fut historiquement dans les vieux États-nations.
Au sein de la nouvelle hégémonie pluraliste, la construction d’une culture nationale devint suspecte. Respectueux des valeurs contemporaines, le projet souverainiste ne réussit jamais à traverser les frontières de la nation franco-québécoise.
Au cours de ces mêmes années, les grandes divisions partisanes gauche-droite, souverainisme-fédéralisme, s’estompèrent pour laisser place à une exigence de représentation de la pluralité, voire au refus d’être représenté. Le paysage politique québécois s’enrichit de nouveaux partis politiques, rendant plus complexe et moins lisible l’offre politique.
L’exigence plurielle de la représentation rend dorénavant impossible l’idée d’une grande politique (comme le furent à l’époque précédente la social-démocratie et le souverainisme). La revendication d’une représentation proportionnelle que les nouvelles forces progressistes mettent en avant accentuerait encore davantage ce processus.
Dans la société plurielle, chacun veut être représenté tout en conservant sa particularité, ce qui interdit justement aux coalitions d’être porteuses d’une grande politique.
Devant ces forces puissantes, deux stratégies furent déployées pour contrer l’épuisement du souverainisme. La première, à la suite de la défaite référendaire de 1995, fut l’ouverture tous azimuts à la pluralité. Le nationalisme civique d’André Boisclair se voulait inclusif, écologiste, féministe, pacifiste, solidaire. L’échec fut patent, le parti se trouva, à l’élection de 2007, en troisième position avec 28 % des suffrages. On lui reprochera d’avoir scié la branche sur laquelle le parti était assis.
La deuxième tentative fut le retour du « nous » de Pauline Marois. Il s’agissait de ramener la question identitaire au coeur du débat de façon à raffermir les bases du souverainisme. Une fois élu, le gouvernement Marois proposa, dans ce sens, un resserrement de la loi 101, un retour au cours d’histoire nationale et la charte de la laïcité ou des valeurs québécoises.
En février, au moment de déclencher les élections, la plupart des analystes et des souverainistes étaient convaincus que la stratégie identitaire avait fonctionné. Le Parti québécois semblait renaître de ses cendres, un gouvernement majoritaire était à portée de main.
La charte des valeurs, élément phare du renouveau identitaire, recevait un appui majoritaire de la population. On promit une consultation sur l’avenir du Québec qui remettrait sur ses rails le souverainisme.
L’effervescence était forte dans le camp souverainiste. La mise en scène préparée par Yves Desgagnés, lors du lancement de la campagne à Drummondville, avait toutes les allures du retour du souverainisme comme grande politique.
L’arrivée de Pierre Karl Péladeau monta encore d’un cran l’excitation. Les vieux chefs souverainistes s’unirent alors dans un geste solennel pour protéger sa candidature contre les attaques gauchistes. Les chroniqueurs prosouverainistes jubilaient. Tout redevenait possible.
Mais il fallut vite déchanter. La réaction populaire à l’affirmation de Péladeau selon laquelle il voulait « faire du Québec un pays » confirma l’impossibilité du souverainisme. La population était devenue allergique aux affirmations ostentatoires dans l’espace politique.
Car même les souverainistes vivent dorénavant leur croyance, un peu à la manière des catholiques modernes, comme une foi qui n’implique aucune pratique publique particulière. Les sondages indiquèrent rapidement que le gain identitaire de la méthode Marois s’effondrait comme un vulgaire château de cartes.
On vit alors une chose étrange : le parti indépendantiste se défendre de vouloir organiser un référendum et Québec solidaire, qui s’était constitué à gauche justement pour sortir de l’obsession référendaire, dire qu’il en promettait un.
L’axe national
C’est bien la question référendaire, ou plutôt le refus du souverainisme, qui explique les résultats de l’élection de lundi dernier. Le chef du Parti libéral ne présente pas un charisme particulier et son parti devait normalement continuer à purger son purgatoire, dû notamment à la crise de la collusion.
L’axe gauche-droite qui tente difficilement depuis quelques élections de se substituer à l’axe souverainiste-fédéraliste ne s’est pas imposé. Les caquistes ont eu moins de votes que lors de la précédente élection, et Québec solidaire a très faiblement augmenté les siens. Si l’offre électorale s’est diversifiée au Québec, l’électorat continue à voter sur l’axe national, et cela, pour confirmer l’impossibilité du souverainisme.
On ne peut pas dire que c’est parce qu’on n’a pas assez parlé de souveraineté. Lorsque la radio grinche, monter le son ne règle pas le problème. C’est ce qui fut fait, et le grinchement devint simplement plus audible.
À travers la stratégie identitaire, le souverainisme était revenu à l’avant-plan. La précampagne électorale était une précampagne référendaire. Il ne faut pas se demander pourquoi Philippe Couillard a fait peur aux électeurs avec un référendum appréhendé, mais pourquoi la population l’a cru. L’élection a porté sur cet enjeu et les résultats furent catastrophiques pour le parti souverainiste.
Grant dirait de l’élection du 7 avril, comme il l’avait dit de la défaite de Diefenbaker, qu’elle fut la dernière grande tentative du souverainisme.
Au-delà de la lamentation comme politique
George Grant rappelait que sa lamentation ne contenait « aucune proposition pratique ». « Se lamenter, disait-il, c’est crier sa douleur, à la mort d’un objet aimé. » Et le souverainisme fut assurément pour le Québec un grand cycle historique.
Il a rassemblé au cours des 50 dernières années le rêve politique des forces vives du Québec francophone. L’impossibilité du souverainisme est due à l’impossibilité d’une grande politique dans l’époque contemporaine.
C’est le souverainisme, toutefois, qui s’affirme impossible, les Québécois n’ont pas, comme le disait Grant pour le Canada anglais, abdiqué leur identité nationale. La question de la charte, peu importe ce qu’on en pense, confirme l’appétit de ces derniers pour les enjeux touchant leur identité nationale.
L’idée de faire société en français est une vieille intention qui a pris au cours de l’histoire des routes différentes. La question nationale, la question du Québec, reste et restera une question importante, l’avenir de la nation française d’Amérique sera toujours problématique.
À la différence de ce que Grant laisse entendre, nos contemporains ne désespèrent pas de toute politique dans l’impossibilité d’une grande politique.
C’est pourquoi, en attendant un nouveau cycle, il faudra s’accrocher à des espérances plus sobres, j’oserai dire plus molles, plus en affinité avec la culture politique de notre époque. Prendre un nouveau chemin, autonomiste, qui ne renvoie plus à l’article 1 du parti souverainiste.
Il y a un au-delà de la lamentation. C’est ce à quoi nous convie cette élection ; l’impossibilité du souverainisme ne doit pas devenir l’impossibilité de la nation.
http://www.ledevoir.com/societe/le-devo ... une-nation
Deux passages à retenir, selon moi :
- Si l’offre électorale s’est diversifiée au Québec, l’électorat continue à voter sur l’axe national, et cela, pour confirmer l’impossibilité du souverainisme.
Et
- Il a rassemblé au cours des 50 dernières années le rêve politique des forces vives du Québec francophone. L’impossibilité du souverainisme est due à l’impossibilité d’une grande politique dans l’époque contemporaine.
Et surtout :
- Mais il fallut vite déchanter. La réaction populaire à l’affirmation de Péladeau selon laquelle il voulait « faire du Québec un pays » confirma l’impossibilité du souverainisme. La population était devenue allergique aux affirmations ostentatoires dans l’espace politique.
Ce dernier passage de l'article du
Devoir (cf.
La réaction populaire à l'affirmation) est à mettre en parallèle avec ce que dit Roger Payette dans le
Bulletin d'histoire politique :
Voir :
«... les mots ont leur impact, il faut le reconnaître, ils ont une signification et la langue exprime une réalité. Pas nécéssairement le réel, mais une réalité.
Par exemple, Marc Chevrier fera remarquer qu'au Québec «ces mots [
indépendance et
république] font peur, les Québécois étant habitués au langage modéré, sinon flou, par crainte atavique du conflit et du radicalisme ...».
Comment se redéfinir et revendiquer si des mots recouvrant des réalités émancipatrices sont tabous ? On se retient de saisir le réel en s'enfermant dans une réalité qui nous rend incapable d'agir sur lui. Maurice Séguin était très conscient de ce danger qui réprime l'agir en dissimulant le réel : «... refuser de voir clair, écrivait-il dans
Les normes, c'est d'abord par ignorance des facteurs, des pressions qui limitent et paralysent, se mettre dans l'impossibilité de comprendre d'une manière réaliste la situation actuelle.»
Un discours indépendantiste ou républicain ou les deux à la fois -
tout pouvoir, tout succès, toute richesse émanent du peuple - éclaire d'une trop violente lumière l'étendue de la soumission politique québécoise et son incapacité à entreprendre par elle-même ce que les autres semblent avoir tant de facilité à faire, c'est à dire agir sur le réel. Refoulement douloureux, souffrant, d'une nécéssité intérieure - il y a une souffrance canadienne-française [...] Nous souffrons de la souffrance diffuse et rampante des vaincus et des expropriés du monde [...] que nous étouffons par nos réparties subliminaires artistiques et humoristiques, et dans un délire sémantique : celui qui
dit crée le scandale qui n'existerait pas s'il ne le révélait pas. Ici, au Québec, le «pur et dur», l'«extrémiste», le «révolutionnaire» ce n'est pas celui qui tue pour une idéologie à laquelle il est aliéné, mais celui qui décrit un fait tel qu'il le voit. [...] Devant la tromperie érigée en système, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire, a écrit Orwell.
Si «ceux qui disent ce qui est» sont des extrémistes, que sont ceux qui ne veulent ni voir, ni entendre, ni écouter ce qui est ?
[...]
Ils sont manoeuvrés par d'autres, non par leur dynamisme propre, ne s'appartiennent pas et ne voient pas ou ne comprennent pas que là est l'origine de leur vulnérabilité : leur culture inachevée n'inclut qu'une faible influence,qu'une faible prise sur le monde, qu'une maigre emprise sur le réel. C'est à dire que cette culture ne contenant que
peu de politique, ne fournit que peu de possibilités d'agir collectif, n'autorise que l'agir individuel et son libre-arbitre - une démarche qui se limite à agir dans ce qui est, qui n'a pas de liberté de créer autre chose en inventant de l'inédit, collectivement. La collectivité est ici enfermée dans une introspection stérile et dans l'inhibition de l'action.
L'art québécois n'a de cesse de nous révéler cette caractéristique de la collectivité québécoise, sans parvenir jamais à la réconciliation de son dire et de son faire. Les exemples sont légions : fin des années 1930, Menaud, personnage central du roman
Menaud, maître draveur de Félix Antoine Savard, qui tourne en rond enfermé dans son discours partiel et stérile, et à la fin délirant, parce que ne conduisant pas à l'apprentissage d'un «savoir agir collectif dans et sur le réel» pour pouvoir changer la condition des siens; fin des années 1950, début des années 1960, l'oeuvre du dramaturge Marcel Dubé, qui pourrait être vu comme la tragédie de l'échec, même pour
Florence, ce personnage qui malgré ses répliques dénonciatrices se laisse séduire par son patron, vulgaire trousseur de jupons, et qui s'exilera à New-York, car elle aussi ne s'attaquera pas à l'obstacle réel de son malheur pour le surmonter. Florence, comme toute la société dépeinte par Dubé, s'acharne à poursuivre une chimère composée d'un dire individuel de révolte, mais sans un faire collectif qui aurait pu ouvrir une réelle évasion; début des années 1990 dans
Léolo, film de Jean-Claude Lauzon, où le grand frère de Léolo, Fernand, montagne de muscles, est incapable de vaincre la détermination morale d'un adversaire anglophone, pourtant plus petit et plus faible physiquement, parce que prisonnier d'un comportement superficiel
puisque non soutenu par un discours libérateur; enfin, au milieu des années 2000, la télésérie de Jean-François Rivard et François Létourneau,
Les Invincibles, dans laquelle quatre amis conviennent dans un pacte - un
dire en apparence déterminé mais en réalité futile - de rompre avec leurs conjointes respectives dans le but de retrouver leur liberté d'adolescents parce qu'ils ne veulent pas s'engager, leur point de vue de la liberté s'appuyant sur un conception [...] étriquée, laquelle consistait à refuser de grandir afin de ne se consacrer qu'au plaisir immédiat et immature, ne contracter aucun engagement, donc, afin de n'être responsable de rien, une liberté improductive puisque conçue sans ouverture à dessein de ne rien faire, pour n'être responsable d'aucun engagement devant aucune morale.
Pourquoi cette désunion au Québec du dire et du faire
Une élite s'est emparée du
dire collectif québécois pour le déconnecter du
faire, ceci à son seul avantage. [...] Cette élite a comme tiré le rideau de la fenêtre de la liberté collective, populaire, de faire autrement. Elle a crée comme un moule politique inamovible et dont le discours qui le maintient en place n'est pas la formation de citoyens, mais plutôt
d'esclaves au sens qu'accordaient à cette idée les anciens, c'est à dire d'instruments animés [...] Un discours qui parvient à convaincre la population au moyen de quelque machination rhétorique, s'assure bien mieux de l'obéissance du peuple que tout autorité fondée sur l'usage des armes. Ce
dire vise à cacher que tout pouvoir, tout succès, toute richesse viennent du peuple en diffusant partout, par exemple, l'idée que
c'est l'entrepreneur qui crée la richesse et donne du travail, alors que c'est le peuple qui par sa consommation engendre la nécéssaire production de biens et de services et non l'entrepreneur qui ne fait que s'emparer de la nécéssaire production pour satisfaire les besoins en la privatisant; en colportant
urbi et
orbi un individualisme toujours plus pénétrant, une conception de la société même qui prétend que l'on est citoyen et qu'on ne peut s'épanouir comme personne
qu'en luttant contre la cité, contre la collectivité pour s'en distancer le plus possible, une parade flagrante pour occulter l'évidence de notre nécéssaire solidarité pour vivre et agir.
L'effet le plus corrupteur de cette pratique du
dire par l'élite de la collectivité québécoise [...] un discours individualiste inscrit dans des chartes affirmant que chacun se situe dans la sphère d'appréhension qui est la sienne, en tenant pour acquis que tous ces espaces de compréhension offrent une vue comparable sur le réel ... ce qui fonde que chacun s'estime en droit d'aborder la vérité sans le soutien d'aucune autorité, puisque tout autorité n'est formée que de l'opinion d'un semblable à lui-même.
Le sens de la communauté est perdu. Par ce discours individualiste, le sens de la communauté est caché à la compréhension des citoyens. Déguisement du réel humain.
Pourtant, les hommes savent qu'il s'agit d'une dangereuse manoeuvre, parce qu'elle a toujours été cet instrument usé du pouvoir et de l'enrichissement du petit nombre
contre la collectivité et la nécéssaire solidarité des hommes. [...] Dans la lutte que mène le peuple québécois pour son émancipation, fédéralistes et souverainistes sont aussi condamnables, les uns comme les autres, pour leur silence sur cette notion politique qui veut que tout succès, pouvoir, richesse, émane du peuple. Par leur silence, tous ont implicitement admis qu'il n'y a de loi fondamentale que canadienne. Autrement dit, la légitimité de l'agir collectif n'émane pas du peuple québécois, de son dire et de son faire, mais réside en un lieu supérieur et inaccessible au peuple et que seul l'élite peut aménager et «constitutionnaliser». Déficience abberante de la pédagogie souverainiste qui scie, par son silence, la branche à laquelle elle essaie d'accrocher son pouvoir. Ce peuple a peut-être peur en ce moment d'entendre qu'il est le maître du jeu politique, mais ne pas le lui dire n'arrangera pas les choses. [...]»
Source : Roger Payette (historien), «Le dire et le faire, généralement solidaires, sont, au Québec, dissociés» dans
Bulletin d'histoire politique, volume 22, numéro 1, automne 2013
L'article ici est assez intéressant :
[spoiler]L’élection du 7 avril ne fut pas une défaite passagère dans la longue marche du souverainisme québécois. Une défaite que l’on pourrait associer à quelques maladresses stratégiques. Ce fut la confirmation de l’impossibilité du souverainisme. Le souverainisme n’est pas mort, mais il s’affirme impossible. Telle serait l’analyse que porterait George Grant (1918-1988), ce philosophe politique canadien auteur de [i]Lament for a Nation[/i] (1965).
George Grant était un penseur politique conservateur qui voyait dans l’individualisme et la technologie modernes un puissant moteur conduisant vers « l’État universel homogène ». Il avait cru un moment que l’expérience historique canadienne, s’appuyant sur la double tradition, britannique d’une société d’ordre et canadienne-française catholique, pourrait atténuer le procès de délitation moderne de la nation.
L’Amérique états-unienne était pour Grant le prototype de cet État universel homogénéisant. Au risque de tomber dans l’insignifiance, le Canada se devait de ne pas répondre aux sirènes du continentalisme. Or, la défaite du gouvernement Diefenbaker et l’élection des libéraux en 1963 confirmaient l’impossibilité de cette voie.
L’élection de John Diefenbaker (1957) avait été pour plusieurs, pensait Grant, l’ultime tentative de définir au nord des États-Unis une nation différente du continentalisme américain. Sa tentative de bloquer l’intégration canadienne à l’espace militaire américain (la crise des missiles) causa sa défaite.
Cette défaite n’était pas due à quelques maladresses conjoncturelles, elle était due à l’impossibilité du projet canadien. « L’impossibilité du conservatisme, à notre époque, signifie l’impossibilité du Canada. »
Grant n’était pas totalement opposé à l’émergence du souverainisme québécois, qu’il voyait naître au milieu des années 1960. Il percevait dans le nationalisme économique d’un René Lévesque quelque chose de plus réaliste pour maintenir le Canada français que le libéralisme des libéraux fédéraux.
Certes, il aurait préféré que ce nationalisme se combine avec celui du Canada anglais dans un projet de binationalité. Mais cela était dorénavant impossible, le Canada anglais avait définitivement rompu tout lien avec sa tradition politique.
Le maintien d’une intention nationale était nécessairement lié, croyait-il, à un interventionnisme étatique. C’était un red tory.
C’est d’ailleurs un tel lien entre la vieille intention nationale canadienne-française et l’édification de l’État québécois qui marqua le succès du souverainisme québécois. Une tradition s’encastrait avec la montée de l’État-providence.
Le souverainisme fut, au tournant des années 1970, une grande coalition sous hégémonie sociale-démocrate, rassemblant une vaste majorité des élites de la société civile franco-québécoise. On croyait avoir conjuré le sort, la construction d’une tradition nationale était encore chose possible dans la haute modernité.
Le déclin du Parti québécois
Le premier référendum fut un premier avis. Le peuple ne suivait pas. Le deuxième fut encore plus troublant malgré un Oui à 49,5 %. C’est qu’il avait fallu, pour atteindre ce score, édulcorer l’enjeu et s’adjoindre des personnages (Lucien Bouchard, Mario Dumont) soupçonnés de molles passions à l’égard de la souveraineté.
Le Parti québécois, porteur de la souveraineté, se mit dès lors à décliner. Le charisme d’un Lucien Bouchard n’y fit rien, sa victoire, en 1998, à 43 % — moins que les libéraux —, annonçait l’impossibilité de la souveraineté. Le Parti québécois ne revint jamais à ce score. En 2012, face à un Parti libéral de fin de régime, embourbé dans une crise sociale, soupçonné de corruption, il ne réalisa que 31 %. Lundi dernier, il chutait à 25 %.
On peut énumérer plusieurs causes à l’impossibilité du souverainisme. Le désir d’un État souverain chez les Québécois arrivait trop tard. Déjà, en 1980, au moment du premier référendum, l’État-providence entrait en crise et l’atmosphère n’était plus à l’édification de nouvelles structures étatiques. Les années 1980 furent en Occident des années d’hyper-individualisation (déliaison) qui éloignaient les citoyens des solidarités fortes, préférant, comme l’a rappelé Daniel Jacques, des « humanités passagères » (Boréal, 1991). Cela fut particulièrement vrai sur la question de l’immigration et de la communauté anglophone québécoise. La culture de convergence qui aurait été nécessaire à l’adhésion de ces groupes au projet souverainiste ne pouvait plus être imposée, comme elle le fut historiquement dans les vieux États-nations.
Au sein de la nouvelle hégémonie pluraliste, la construction d’une culture nationale devint suspecte. Respectueux des valeurs contemporaines, le projet souverainiste ne réussit jamais à traverser les frontières de la nation franco-québécoise.
Au cours de ces mêmes années, les grandes divisions partisanes gauche-droite, souverainisme-fédéralisme, s’estompèrent pour laisser place à une exigence de représentation de la pluralité, voire au refus d’être représenté. Le paysage politique québécois s’enrichit de nouveaux partis politiques, rendant plus complexe et moins lisible l’offre politique.
L’exigence plurielle de la représentation rend dorénavant impossible l’idée d’une grande politique (comme le furent à l’époque précédente la social-démocratie et le souverainisme). La revendication d’une représentation proportionnelle que les nouvelles forces progressistes mettent en avant accentuerait encore davantage ce processus.
Dans la société plurielle, chacun veut être représenté tout en conservant sa particularité, ce qui interdit justement aux coalitions d’être porteuses d’une grande politique.
Devant ces forces puissantes, deux stratégies furent déployées pour contrer l’épuisement du souverainisme. La première, à la suite de la défaite référendaire de 1995, fut l’ouverture tous azimuts à la pluralité. Le nationalisme civique d’André Boisclair se voulait inclusif, écologiste, féministe, pacifiste, solidaire. L’échec fut patent, le parti se trouva, à l’élection de 2007, en troisième position avec 28 % des suffrages. On lui reprochera d’avoir scié la branche sur laquelle le parti était assis.
La deuxième tentative fut le retour du « nous » de Pauline Marois. Il s’agissait de ramener la question identitaire au coeur du débat de façon à raffermir les bases du souverainisme. Une fois élu, le gouvernement Marois proposa, dans ce sens, un resserrement de la loi 101, un retour au cours d’histoire nationale et la charte de la laïcité ou des valeurs québécoises.
En février, au moment de déclencher les élections, la plupart des analystes et des souverainistes étaient convaincus que la stratégie identitaire avait fonctionné. Le Parti québécois semblait renaître de ses cendres, un gouvernement majoritaire était à portée de main.
La charte des valeurs, élément phare du renouveau identitaire, recevait un appui majoritaire de la population. On promit une consultation sur l’avenir du Québec qui remettrait sur ses rails le souverainisme.
L’effervescence était forte dans le camp souverainiste. La mise en scène préparée par Yves Desgagnés, lors du lancement de la campagne à Drummondville, avait toutes les allures du retour du souverainisme comme grande politique.
L’arrivée de Pierre Karl Péladeau monta encore d’un cran l’excitation. Les vieux chefs souverainistes s’unirent alors dans un geste solennel pour protéger sa candidature contre les attaques gauchistes. Les chroniqueurs prosouverainistes jubilaient. Tout redevenait possible.
Mais il fallut vite déchanter. La réaction populaire à l’affirmation de Péladeau selon laquelle il voulait « faire du Québec un pays » confirma l’impossibilité du souverainisme. La population était devenue allergique aux affirmations ostentatoires dans l’espace politique.
Car même les souverainistes vivent dorénavant leur croyance, un peu à la manière des catholiques modernes, comme une foi qui n’implique aucune pratique publique particulière. Les sondages indiquèrent rapidement que le gain identitaire de la méthode Marois s’effondrait comme un vulgaire château de cartes.
On vit alors une chose étrange : le parti indépendantiste se défendre de vouloir organiser un référendum et Québec solidaire, qui s’était constitué à gauche justement pour sortir de l’obsession référendaire, dire qu’il en promettait un.
L’axe national
C’est bien la question référendaire, ou plutôt le refus du souverainisme, qui explique les résultats de l’élection de lundi dernier. Le chef du Parti libéral ne présente pas un charisme particulier et son parti devait normalement continuer à purger son purgatoire, dû notamment à la crise de la collusion.
L’axe gauche-droite qui tente difficilement depuis quelques élections de se substituer à l’axe souverainiste-fédéraliste ne s’est pas imposé. Les caquistes ont eu moins de votes que lors de la précédente élection, et Québec solidaire a très faiblement augmenté les siens. Si l’offre électorale s’est diversifiée au Québec, l’électorat continue à voter sur l’axe national, et cela, pour confirmer l’impossibilité du souverainisme.
On ne peut pas dire que c’est parce qu’on n’a pas assez parlé de souveraineté. Lorsque la radio grinche, monter le son ne règle pas le problème. C’est ce qui fut fait, et le grinchement devint simplement plus audible.
À travers la stratégie identitaire, le souverainisme était revenu à l’avant-plan. La précampagne électorale était une précampagne référendaire. Il ne faut pas se demander pourquoi Philippe Couillard a fait peur aux électeurs avec un référendum appréhendé, mais pourquoi la population l’a cru. L’élection a porté sur cet enjeu et les résultats furent catastrophiques pour le parti souverainiste.
Grant dirait de l’élection du 7 avril, comme il l’avait dit de la défaite de Diefenbaker, qu’elle fut la dernière grande tentative du souverainisme.
Au-delà de la lamentation comme politique
George Grant rappelait que sa lamentation ne contenait « aucune proposition pratique ». « Se lamenter, disait-il, c’est crier sa douleur, à la mort d’un objet aimé. » Et le souverainisme fut assurément pour le Québec un grand cycle historique.
Il a rassemblé au cours des 50 dernières années le rêve politique des forces vives du Québec francophone. L’impossibilité du souverainisme est due à l’impossibilité d’une grande politique dans l’époque contemporaine.
C’est le souverainisme, toutefois, qui s’affirme impossible, les Québécois n’ont pas, comme le disait Grant pour le Canada anglais, abdiqué leur identité nationale. La question de la charte, peu importe ce qu’on en pense, confirme l’appétit de ces derniers pour les enjeux touchant leur identité nationale.
L’idée de faire société en français est une vieille intention qui a pris au cours de l’histoire des routes différentes. La question nationale, la question du Québec, reste et restera une question importante, l’avenir de la nation française d’Amérique sera toujours problématique.
À la différence de ce que Grant laisse entendre, nos contemporains ne désespèrent pas de toute politique dans l’impossibilité d’une grande politique.
C’est pourquoi, en attendant un nouveau cycle, il faudra s’accrocher à des espérances plus sobres, j’oserai dire plus molles, plus en affinité avec la culture politique de notre époque. Prendre un nouveau chemin, autonomiste, qui ne renvoie plus à l’article 1 du parti souverainiste.
Il y a un au-delà de la lamentation. C’est ce à quoi nous convie cette élection ; l’impossibilité du souverainisme ne doit pas devenir l’impossibilité de la nation.[/spoiler]
http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/405339/le-devoir-de-philo-lamentation-pour-une-nation
Deux passages à retenir, selon moi :
[list] [color=#004080]Si l’offre électorale s’est diversifiée au Québec, [u]l’électorat continue à voter sur l’axe national[/u], et cela, pour confirmer l’impossibilité du souverainisme.[/color][/list]
Et
[list] [color=#004080]Il a rassemblé au cours des 50 dernières années le rêve politique des forces vives du Québec francophone. [u]L’impossibilité du souverainisme[/u] est due à[u] l’impossibilité d’une grande politique[/u] dans l’époque contemporaine.[/color][/list]
Et surtout :
[list] [color=#004080]Mais il fallut vite déchanter. La réaction populaire à l’affirmation de Péladeau selon laquelle il voulait « faire du Québec un pays » confirma l’impossibilité du souverainisme. La population était devenue allergique aux affirmations ostentatoires dans l’espace politique.[/color][/list]
Ce dernier passage de l'article du [i]Devoir[/i] (cf.[color=#004080]La réaction populaire à l'affirmation[/color]) est à mettre en parallèle avec ce que dit Roger Payette dans le [u]Bulletin d'histoire politique[/u] :
Voir :
«... les mots ont leur impact, il faut le reconnaître, ils ont une signification et la langue exprime une réalité. Pas nécéssairement le réel, mais une réalité.
Par exemple, Marc Chevrier fera remarquer qu'au Québec «ces mots [[i]indépendance[/i] et [i]république[/i]] font peur, les Québécois étant habitués au langage modéré, sinon flou, par crainte atavique du conflit et du radicalisme ...».
Comment se redéfinir et revendiquer si des mots recouvrant des réalités émancipatrices sont tabous ? On se retient de saisir le réel en s'enfermant dans une réalité qui nous rend incapable d'agir sur lui. Maurice Séguin était très conscient de ce danger qui réprime l'agir en dissimulant le réel : «... refuser de voir clair, écrivait-il dans [i]Les normes[/i], c'est d'abord par ignorance des facteurs, des pressions qui limitent et paralysent, se mettre dans l'impossibilité de comprendre d'une manière réaliste la situation actuelle.»
Un discours indépendantiste ou républicain ou les deux à la fois - [i]tout pouvoir, tout succès, toute richesse émanent du peuple [/i]- éclaire d'une trop violente lumière l'étendue de la soumission politique québécoise et son incapacité à entreprendre par elle-même ce que les autres semblent avoir tant de facilité à faire, c'est à dire agir sur le réel. Refoulement douloureux, souffrant, d'une nécéssité intérieure - il y a une souffrance canadienne-française [...] Nous souffrons de la souffrance diffuse et rampante des vaincus et des expropriés du monde [...] que nous étouffons par nos réparties subliminaires artistiques et humoristiques, et dans un délire sémantique : celui qui [i]dit[/i] crée le scandale qui n'existerait pas s'il ne le révélait pas. Ici, au Québec, le «pur et dur», l'«extrémiste», le «révolutionnaire» ce n'est pas celui qui tue pour une idéologie à laquelle il est aliéné, mais celui qui décrit un fait tel qu'il le voit. [...] Devant la tromperie érigée en système, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire, a écrit Orwell.
Si «ceux qui disent ce qui est» sont des extrémistes, que sont ceux qui ne veulent ni voir, ni entendre, ni écouter ce qui est ?
[...]
Ils sont manoeuvrés par d'autres, non par leur dynamisme propre, ne s'appartiennent pas et ne voient pas ou ne comprennent pas que là est l'origine de leur vulnérabilité : leur culture inachevée n'inclut qu'une faible influence,qu'une faible prise sur le monde, qu'une maigre emprise sur le réel. C'est à dire que cette culture ne contenant que [u]peu de politique, ne fournit que peu de possibilités d'agir collectif[/u], n'autorise que l'agir individuel et son libre-arbitre - une démarche qui se limite à agir dans ce qui est, qui n'a pas de liberté de créer autre chose en inventant de l'inédit, collectivement. La collectivité est ici enfermée dans une introspection stérile et dans l'inhibition de l'action.
L'art québécois n'a de cesse de nous révéler cette caractéristique de la collectivité québécoise, sans parvenir jamais à la réconciliation de son dire et de son faire. Les exemples sont légions : fin des années 1930, Menaud, personnage central du roman [i]Menaud, maître draveur[/i] de Félix Antoine Savard, qui tourne en rond enfermé dans son discours partiel et stérile, et à la fin délirant, parce que ne conduisant pas à l'apprentissage d'un «savoir agir collectif dans et sur le réel» pour pouvoir changer la condition des siens; fin des années 1950, début des années 1960, l'oeuvre du dramaturge Marcel Dubé, qui pourrait être vu comme la tragédie de l'échec, même pour [i]Florence[/i], ce personnage qui malgré ses répliques dénonciatrices se laisse séduire par son patron, vulgaire trousseur de jupons, et qui s'exilera à New-York, car elle aussi ne s'attaquera pas à l'obstacle réel de son malheur pour le surmonter. Florence, comme toute la société dépeinte par Dubé, s'acharne à poursuivre une chimère composée d'un dire individuel de révolte, mais sans un faire collectif qui aurait pu ouvrir une réelle évasion; début des années 1990 dans [i]Léolo[/i], film de Jean-Claude Lauzon, où le grand frère de Léolo, Fernand, montagne de muscles, est incapable de vaincre la détermination morale d'un adversaire anglophone, pourtant plus petit et plus faible physiquement, parce que prisonnier d'un comportement superficiel [u]puisque non soutenu par un discours libérateur[/u]; enfin, au milieu des années 2000, la télésérie de Jean-François Rivard et François Létourneau, [i]Les Invincibles[/i], dans laquelle quatre amis conviennent dans un pacte - un [i]dire[/i] en apparence déterminé mais en réalité futile - de rompre avec leurs conjointes respectives dans le but de retrouver leur liberté d'adolescents parce qu'ils ne veulent pas s'engager, leur point de vue de la liberté s'appuyant sur un conception [...] étriquée, laquelle consistait à refuser de grandir afin de ne se consacrer qu'au plaisir immédiat et immature, ne contracter aucun engagement, donc, afin de n'être responsable de rien, une liberté improductive puisque conçue sans ouverture à dessein de ne rien faire, pour n'être responsable d'aucun engagement devant aucune morale.
[b]Pourquoi cette désunion au Québec du dire et du faire[/b]
Une élite s'est emparée du [i]dire[/i] collectif québécois pour le déconnecter du [i]faire[/i], ceci à son seul avantage. [...] Cette élite a comme tiré le rideau de la fenêtre de la liberté collective, populaire, de faire autrement. Elle a crée comme un moule politique inamovible et dont le discours qui le maintient en place n'est pas la formation de citoyens, mais plutôt [u]d'esclaves au sens qu'accordaient à cette idée les anciens, c'est à dire d'instruments animés[/u] [...] Un discours qui parvient à convaincre la population au moyen de quelque machination rhétorique, s'assure bien mieux de l'obéissance du peuple que tout autorité fondée sur l'usage des armes. Ce [i]dire[/i] vise à cacher que tout pouvoir, tout succès, toute richesse viennent du peuple en diffusant partout, par exemple, l'idée que [i]c'est l'entrepreneur qui crée la richesse et donne du travail[/i], alors que c'est le peuple qui par sa consommation engendre la nécéssaire production de biens et de services et non l'entrepreneur qui ne fait que s'emparer de la nécéssaire production pour satisfaire les besoins en la privatisant; en colportant [i]urbi[/i] et [i]orbi[/i] un individualisme toujours plus pénétrant, une conception de la société même qui prétend que l'on est citoyen et qu'on ne peut s'épanouir comme personne [i]qu'en luttant contre la cité, contre la collectivité pour s'en distancer le plus possible[/i], une parade flagrante pour occulter l'évidence de notre nécéssaire solidarité pour vivre et agir.
L'effet le plus corrupteur de cette pratique du [i]dire[/i] par l'élite de la collectivité québécoise [...] un discours individualiste inscrit dans des chartes affirmant que chacun se situe dans la sphère d'appréhension qui est la sienne, en tenant pour acquis que tous ces espaces de compréhension offrent une vue comparable sur le réel ... ce qui fonde que chacun s'estime en droit d'aborder la vérité sans le soutien d'aucune autorité, puisque tout autorité n'est formée que de l'opinion d'un semblable à lui-même.
Le sens de la communauté est perdu. Par ce discours individualiste, le sens de la communauté est caché à la compréhension des citoyens. Déguisement du réel humain.
Pourtant, les hommes savent qu'il s'agit d'une dangereuse manoeuvre, parce qu'elle a toujours été cet instrument usé du pouvoir et de l'enrichissement du petit nombre [u]contre la collectivité et la nécéssaire solidarité des hommes[/u]. [...] Dans la lutte que mène le peuple québécois pour son émancipation, fédéralistes et souverainistes sont aussi condamnables, les uns comme les autres, pour leur silence sur cette notion politique qui veut que tout succès, pouvoir, richesse, émane du peuple. Par leur silence, tous ont implicitement admis qu'il n'y a de loi fondamentale que canadienne. Autrement dit, la légitimité de l'agir collectif n'émane pas du peuple québécois, de son dire et de son faire, mais réside en un lieu supérieur et inaccessible au peuple et que seul l'élite peut aménager et «constitutionnaliser». Déficience abberante de la pédagogie souverainiste qui scie, par son silence, la branche à laquelle elle essaie d'accrocher son pouvoir. Ce peuple a peut-être peur en ce moment d'entendre qu'il est le maître du jeu politique, mais ne pas le lui dire n'arrangera pas les choses. [...]»
Source : Roger Payette (historien), «Le dire et le faire, généralement solidaires, sont, au Québec, dissociés» dans [u]Bulletin d'histoire politique[/u], volume 22, numéro 1, automne 2013