par Cinci » lun. 13 avr. 2015, 23:15
C'est le verbatim, dactylographié à l'origine, d'une conférence que Gustave Thibon (un auteur à connaître) aura déjà donné dans les années 1960 et 1970. Il fait du bien de se laisser porter un peu (et même beaucoup) par la réflexion d'un grand auteur qui aura bien ruminé et remâché son sujet des centaines de fois plutôt qu'une.
Voyons ce qu'il peut nous transmettre comme idée :
«... il y a une vérité. Elle a trop de masques pour ne pas avoir un visage, trop de caricatures pour ne pas avoir une forme. Pourquoi l'esprit serait-il en nous la seule faculté ouverte sur le néant? Saint Thomas disait qu'un désir naturel ne peut pas être vain. Si un mouton désir de l'herbe, il peut en manquer, mais ce désir de l'herbe qu'il porte en lui prouve déjà que l'herbe existe quelque part. Mais cette vérité - et c'est qu'on l'oublie trop aujourd'hui - ne dépend pas de l'homme : il la reçoit, il ne la crée pas, il n'en est pas la mesure. Celui qui cherche au niveau de l'homme - de ses passions, de ses goûts, de ses moeurs, de ses morales, de ses politiques -devient fatalement un fanatique ou un nihiliste. Les vérités humaines sont si diverses, à la fois si sincèrement vécues et si opposées!
Pascal, qui était sceptique au sens où il convient de l'être, je veux dire sceptique à l'égard de nos vérités relatives par pressentiment de la vérité absolue, Pascal l'a dit une fois pour toutes : «Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà.» Nous sommes tout à fait d'accord. Mais pour dire cela, il faut pressentir une vérité pour laquelle il n'y a pas de Pyrénées. Comment pourrions-nous juger qu'une vérité n'est vraie qu'en partie et dans certaines conditions, si ce n'est par référence implicite à la vérité absolue?
Chaque homme se raccroche à l'une ou l'autre des parties de la Vérité inaccessible dans sa totalité. Et nous nous blessons aux limites de ces vérités partielles. Si nous souffrons, parfois jusqu'au désespoir, de ne pas atteindre la Vérité, c'est que nous sommes fait pour elle. Si nous remplaçons par tant de faux dieux le Dieu que nous avons tué, si l'idolâtrie devient de plus en plus une nécéssité vitale, c'est que, refusant la nourriture, nous avons gardé la faim. «Quand on ne croit plus en Dieu, dit Chesterton, ce n'est pas pour croire en rien, c'est pour croire à n'importe quoi.» Nietzsche au moins a été logique en poussant jusqu'à la folie le refus de Dieu et le scepticisme intégral qui en découle : le suicide de l'intelligence prouve son ordination à la vérité comme le suicide physique prouve l'âme et sa destination à l'éternité. La bête ne doute pas, elle ne désespère pas, et elle ne se tue pas : il faut être au-dessus du temps pour en arrêter le cours.
Chercher la vérité au niveau de l'humain engendre aussi la révolte. En cela, notre siècle est servi à souhait : comment ne pas douter de tous les idéaux et de toutes les vertus quand, n'ayant plus de caution divine, on voit ce qu'ils recouvrent dans l'homme et à quoi l'homme les fait servir.
[...]
Mais quoi? Si vous me dites que la morale bourgeoise vous révolte, je vous répondrai : Qu'est-ce donc qui se révolte en vous, si ce n'est l'appel vers une pureté, une authenticité, une vertu que la morale bourgeoise, ou plutôt l'homme bourgeois, affirme et trahit en même temps? Au reste, si vous niez la vérité parce que l'homme la trahit, on peut appliquer le même traitement à la morale révolutionnaire : que dissimule-t-elle? Il est facile d'y reconnaître des instincts comme l'agressivité (pourquoi luttez-vous? parce que vous avez envie de lutter ...), l'instinct destructeur (qui fait pencher pour la grande solution de facilité ...), le principe de plaisir (dans la révolution sexuelle, etc.)
Même un Sartre affirme encore sa foi en une vérité quand il distingue l'homme de bonne foi de l'homme de mauvaise foi - cet homme qu'il appelle, en terme plus énergique, «le salaud». Car dans une philosophie complètement relativiste, il serait impossible de faire cette distinction. Si on dénonce le mensonge, ce ne peut être qu'au nom de la vérité. Alors, après cela, comment ose-t-on tirer argument du mensonge pour nier l'existence de la vérité? D'abord, on reconnaît le mensonge dans le miroir de la vérité, ensuite on casse le miroir! Mais si tout est mensonge, votre haine du mensonge n'est qu'un mensonge de plus!
[...]
Oui, il y a une Vérité, il y a la Vérité. La Vérité est une. Devant tant de négations accouplées à tant d'idolàtries, devant ce maquis de vérités partielles qui s'entre-dévorent, nous devons affirmer l'existence d'une vérité transcendante à tout et qui embrasse tout. Nous la devinons par transparence dans l'ordre de l'univers et nous la sentons en nous, dans cet appel vers une pureté et une perfection qui nous manquent. »
(à suivre)
C'est le verbatim, dactylographié à l'origine, d'une conférence que Gustave Thibon (un auteur à connaître) aura déjà donné dans les années 1960 et 1970. Il fait du bien de se laisser porter un peu (et même beaucoup) par la réflexion d'un grand auteur qui aura bien ruminé et remâché son sujet des centaines de fois plutôt qu'une.
Voyons ce qu'il peut nous transmettre comme idée :
«... il y a une vérité. Elle a trop de masques pour ne pas avoir un visage, trop de caricatures pour ne pas avoir une forme. Pourquoi l'esprit serait-il en nous la seule faculté ouverte sur le néant? Saint Thomas disait qu'un désir naturel ne peut pas être vain. Si un mouton désir de l'herbe, il peut en manquer, mais ce désir de l'herbe qu'il porte en lui prouve déjà que l'herbe existe quelque part. Mais cette vérité - et c'est qu'on l'oublie trop aujourd'hui - ne dépend pas de l'homme : il la reçoit, il ne la crée pas, il n'en est pas la mesure. Celui qui cherche au niveau de l'homme - de ses passions, de ses goûts, de ses moeurs, de ses morales, de ses politiques -devient fatalement un fanatique ou un nihiliste. Les vérités humaines sont si diverses, à la fois si sincèrement vécues et si opposées!
Pascal, qui était sceptique au sens où il convient de l'être, je veux dire sceptique à l'égard de nos vérités relatives par pressentiment de la vérité absolue, Pascal l'a dit une fois pour toutes : «Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà.» Nous sommes tout à fait d'accord. Mais pour dire cela, il faut pressentir une vérité pour laquelle il n'y a pas de Pyrénées. Comment pourrions-nous juger qu'une vérité n'est vraie qu'en partie et dans certaines conditions, si ce n'est par référence implicite à la vérité absolue?
Chaque homme se raccroche à l'une ou l'autre des parties de la Vérité inaccessible dans sa totalité. Et nous nous blessons aux limites de ces vérités partielles. Si nous souffrons, parfois jusqu'au désespoir, de ne pas atteindre la Vérité, c'est que nous sommes fait pour elle. Si nous remplaçons par tant de faux dieux le Dieu que nous avons tué, si l'idolâtrie devient de plus en plus une nécéssité vitale, c'est que, refusant la nourriture, nous avons gardé la faim. «Quand on ne croit plus en Dieu, dit Chesterton, ce n'est pas pour croire en rien, c'est pour croire à n'importe quoi.» Nietzsche au moins a été logique en poussant jusqu'à la folie le refus de Dieu et le scepticisme intégral qui en découle : le suicide de l'intelligence prouve son ordination à la vérité comme le suicide physique prouve l'âme et sa destination à l'éternité. La bête ne doute pas, elle ne désespère pas, et elle ne se tue pas : il faut être au-dessus du temps pour en arrêter le cours.
Chercher la vérité au niveau de l'humain engendre aussi la révolte. En cela, notre siècle est servi à souhait : comment ne pas douter de tous les idéaux et de toutes les vertus quand, n'ayant plus de caution divine, on voit ce qu'ils recouvrent dans l'homme et à quoi l'homme les fait servir.
[...]
Mais quoi? Si vous me dites que la morale bourgeoise vous révolte, je vous répondrai : Qu'est-ce donc qui se révolte en vous, si ce n'est l'appel vers une pureté, une authenticité, une vertu que la morale bourgeoise, ou plutôt l'homme bourgeois, affirme et trahit en même temps? Au reste, si vous niez la vérité parce que l'homme la trahit, on peut appliquer le même traitement à la morale révolutionnaire : que dissimule-t-elle? Il est facile d'y reconnaître des instincts comme l'agressivité (pourquoi luttez-vous? parce que vous avez envie de lutter ...), l'instinct destructeur (qui fait pencher pour la grande solution de facilité ...), le principe de plaisir (dans la révolution sexuelle, etc.)
Même un Sartre affirme encore sa foi en une vérité quand il distingue l'homme de bonne foi de l'homme de mauvaise foi - cet homme qu'il appelle, en terme plus énergique, «le salaud». Car dans une philosophie complètement relativiste, il serait impossible de faire cette distinction. Si on dénonce le mensonge, ce ne peut être qu'au nom de la vérité. Alors, après cela, comment ose-t-on tirer argument du mensonge pour nier l'existence de la vérité? D'abord, on reconnaît le mensonge dans le miroir de la vérité, ensuite on casse le miroir! Mais si tout est mensonge, votre haine du mensonge n'est qu'un mensonge de plus!
[...]
Oui, il y a une Vérité, il y a [i]la[/i] Vérité. La Vérité est[i] une[/i]. Devant tant de négations accouplées à tant d'idolàtries, devant ce maquis de vérités partielles qui s'entre-dévorent, nous devons affirmer l'existence d'une vérité transcendante à tout et qui embrasse tout. Nous la devinons par transparence dans l'ordre de l'univers et nous la sentons en nous, dans cet appel vers une pureté et une perfection qui nous manquent. »
(à suivre)