par Wistiti » jeu. 25 oct. 2007, 7:14
Ces saints étaient des Humanistes au sens le plus précis du terme, parce qu'ils insistaient sur l'importance de l'être humain dans le schéma théologique des choses. Mais ils n'étaient pas des Humanistes marchant le long du sentier du progrès conduisant au Modernisme et au scepticisme généralisé. Car ils offraient, dans leur humanisme même, un dogme qu'on considère souvent aujourd'hui comme le plus superstitieux des Surhumanismes. Ils renforçaient l'étonnante doctrine de l'Incarnation, que les sceptiques considèrent la plus difficile à croire. Il n'y a pas d'élément de la divinité chrétienne qui soit plus indigeste que la divinité du Christ.
Ce point est très au point: ces hommes devinrent d'autant plus orthodoxes, conformes à la foi, qu'ils devinrent plus rationnels ou plus naturels. Devenir plus orthodoxe, plus conforme à la foi, était l'unique façon de devenir plus rationnel et plus naturel. En d'autres mots, une véritable théologie libérale n'a rien à voir avec le libéralisme [théologique] et ne pourrait même pas coexister avec celui-ci. C'est à ce point flagrant que je vais l'illustrer au moyen d'une ou deux idées de S. Thomas. Sans anticiper l'esquisse élémentaire du Thomisme qui viendra plus tard, nous pouvons déjà observer les points suivants.
Nous avons, par exemple, l'idée typique de S. Thomas selon laquelle l'être humain doit être étudié dans toute son humanité, qu'un homme n'est pas un homme sans son corps pas plus qu'il n'est un homme sans son âme. Un cadavre n'est pas un homme. Mais un fantôme n'est pas plus un homme. L'école de pensée de S. Augustin et même de S. Anselme avait plutôt négligé ce fait, considérant l'âme comme le seul trésor nécessaire, enrobée pendant un certain temps dans une serviette de table négligeable. Ils en furent d'autant moins orthodoxes qu'ils furent plus spirituels. Ils volaient parfois très près des déserts orientaux de la migration des âmes essentielles leur permettant de passer de corps accessoire en corps accessoire de multiples fois, se réincarnant même dans des corps de bêtes ou d'oiseaux. S. Thomas défendit vigoureusement le fait que le corps d'un homme est tout autant son propre corps que son esprit est son esprit, et qu'il est entièrement l'équilibre et la fusion des deux. Bien entendu, cette notion est d'une certaine façon naturaliste et ressemble au respect moderne des choses matérielles. Nous avons une louange du corps qui pourrait être entonnée par Walt Whitman ou justifiée par D.H. Lawrence: ce qu'on pourrait appeler un Humanisme ou qui pourrait même être réclamé par le Modernisme. C'est même un Matérialisme, mais totalement opposée au Modernisme. En effet, cette considération du corps est intrinsèquement liée à ce que la perspective moderne estime le plus monstrueux, le plus matériel et conséquemment le plus miraculeux des miracles. Elle est particulièrement liée au dogme le plus étonnant et inacceptable pour le Moderniste, la Résurrection du Corps.
Aussi, son argumentation en faveur de la révélation est très rationaliste, tout en étant, par ailleurs, véritablement démocratique et populaire. Son argumentation en faveur de la révélation n'est pas du tout une argumentation contraire à la raison. Au contraire, il semble vouloir admettre que cette vérité pourrait être atteinte par une démarche rationnelle, si seulement elle était suffisamment rationnelle et aussi suffisamment élaborée. En fait, il y a dans son tempérament un élément d'optimisme, faute de trouver une meilleure expression, qui le poussait en quelque sorte à exagérer combien les gens sont prêts à entendre raison. Dans ses controverses, il supposait toujours que les gens écoutaient la raison. En d'autres mots, il croit réellement que les gens peuvent être convaincus par une argumentation, lorsqu'ils vont au bout de celle-ci. Cependant, son bon sens lui faisait reconnaître que l'argumentation n'a pas de fin. Au moyen d'un combat intellectuel vigoureux mené dans l'amitié pendant une quarantaine d'années, je peux finalement convaincre un homme que faire sortir de l'esprit de la matière n'a pas de sens. Mais, bien avant de l'avoir convaincu à l'approche de sa mort, mille autres matérialistes seront nés et personne ne peut tout expliquer à tout le monde. S. Thomas soutient que les âmes de tous les gens ordinaires, ces francs travailleurs dans le monde, sont aussi importantes que les âmes des penseurs et des chercheurs de vérité, et il se demande comment toutes ces personnes pourraient avoir le temps de passer à travers tous les raisonnements nécessaires pour ramasser la vérité. Dans ce passage, S. Thomas manifeste un grand respect pour la recherche scientifique et une grande compassion pour l'homme moyen. Son argumentation en faveur de la Révélation n'est pas contre la raison. Elle demeure cependant une argumentation en faveur de la Révélation. Il arrive à la conclusion que la plupart des hommes doivent recevoir les plus hautes vérités morales de façon miraculeuse, sinon ils ne les recevraient pas. Ses arguments sont rationnels et naturels, mais sa propre déduction le conduit au surnaturel. Et, comme pour la plupart de ses argumentations, il n'est pas facile de trouver une autre déduction que la sienne. Arrivé là, tout devient aussi simple que S. François lui-même l'eut souhaité: le message du ciel, l'histoire venue d'en haut, le conte de fée qui est réellement vrai.
C'est encore plus clair lorsqu'on aborde des difficultés comme le libre arbitre, la volonté libre. Si S. Thomas a une position particulière parmi d'autres, c'est bien celle qu'on peut appeler les souverainetés ou autonomies subordonnées. Il était un ardent défenseur, si on ose dire, de la souveraineté-association. Il prenait constamment la défense de l'indépendance des choses. Il insistait pour que chaque chose ait sa propre souveraineté sur son propre terrain. Il en serait de même pour la raison et pour les sens: "Je suis fille dans la maison de mon père, mais maîtresse de la mienne." Aussi mettait-il de l'emphase sur la dignité humaine qui est si facilement ravalée par des généralisations purement théistes concernant Dieu. Personne ne pourrait l'accuser de vouloir diviser l'homme de Dieu. Mais il voulait distinguer l'homme de Dieu. Le libéralisme humaniste contemporain apprécie beaucoup d'éléments de ce puissant sens de la dignité et de la liberté humaine. Mais nous ne devons pas oublier qu'il découlait de cette volonté libre, de la responsabilité morale de l'homme, que tant de libéraux modernes nient. Le ciel et l'enfer et le drame mystérieux de l'âme dépendent de cette liberté sublime et périlleuse. On a affaire à une distinction et non à une division. Mais l'homme lui-même peut se diviser de Dieu, ce qui, sous un certain rapport, constitue la plus forte distinction qui soit.
[quote]Ces saints étaient des Humanistes au sens le plus précis du terme, parce qu'ils insistaient sur l'importance de l'être humain dans le schéma théologique des choses. Mais ils n'étaient pas des Humanistes marchant le long du sentier du progrès conduisant au Modernisme et au scepticisme généralisé. Car ils offraient, dans leur humanisme même, un dogme qu'on considère souvent aujourd'hui comme le plus superstitieux des Surhumanismes. Ils renforçaient l'étonnante doctrine de l'Incarnation, que les sceptiques considèrent la plus difficile à croire. Il n'y a pas d'élément de la divinité chrétienne qui soit plus indigeste que la divinité du Christ.
Ce point est très au point: ces hommes devinrent d'autant plus orthodoxes, conformes à la foi, qu'ils devinrent plus rationnels ou plus naturels. Devenir plus orthodoxe, plus conforme à la foi, était l'unique façon de devenir plus rationnel et plus naturel. En d'autres mots, une véritable théologie libérale n'a rien à voir avec le libéralisme [théologique] et ne pourrait même pas coexister avec celui-ci. C'est à ce point flagrant que je vais l'illustrer au moyen d'une ou deux idées de S. Thomas. Sans anticiper l'esquisse élémentaire du Thomisme qui viendra plus tard, nous pouvons déjà observer les points suivants.
Nous avons, par exemple, l'idée typique de S. Thomas selon laquelle l'être humain doit être étudié dans toute son humanité, qu'un homme n'est pas un homme sans son corps pas plus qu'il n'est un homme sans son âme. Un cadavre n'est pas un homme. Mais un fantôme n'est pas plus un homme. L'école de pensée de S. Augustin et même de S. Anselme avait plutôt négligé ce fait, considérant l'âme comme le seul trésor nécessaire, enrobée pendant un certain temps dans une serviette de table négligeable. Ils en furent d'autant moins orthodoxes qu'ils furent plus spirituels. Ils volaient parfois très près des déserts orientaux de la migration des âmes essentielles leur permettant de passer de corps accessoire en corps accessoire de multiples fois, se réincarnant même dans des corps de bêtes ou d'oiseaux. S. Thomas défendit vigoureusement le fait que le corps d'un homme est tout autant son propre corps que son esprit est son esprit, et qu'il est entièrement l'équilibre et la fusion des deux. Bien entendu, cette notion est d'une certaine façon naturaliste et ressemble au respect moderne des choses matérielles. Nous avons une louange du corps qui pourrait être entonnée par Walt Whitman ou justifiée par D.H. Lawrence: ce qu'on pourrait appeler un Humanisme ou qui pourrait même être réclamé par le Modernisme. C'est même un Matérialisme, mais totalement opposée au Modernisme. En effet, cette considération du corps est intrinsèquement liée à ce que la perspective moderne estime le plus monstrueux, le plus matériel et conséquemment le plus miraculeux des miracles. Elle est particulièrement liée au dogme le plus étonnant et inacceptable pour le Moderniste, la Résurrection du Corps.
Aussi, son argumentation en faveur de la révélation est très rationaliste, tout en étant, par ailleurs, véritablement démocratique et populaire. Son argumentation en faveur de la révélation n'est pas du tout une argumentation contraire à la raison. Au contraire, il semble vouloir admettre que cette vérité pourrait être atteinte par une démarche rationnelle, si seulement elle était suffisamment rationnelle et aussi suffisamment élaborée. En fait, il y a dans son tempérament un élément d'optimisme, faute de trouver une meilleure expression, qui le poussait en quelque sorte à exagérer combien les gens sont prêts à entendre raison. Dans ses controverses, il supposait toujours que les gens écoutaient la raison. En d'autres mots, il croit réellement que les gens peuvent être convaincus par une argumentation, lorsqu'ils vont au bout de celle-ci. Cependant, son bon sens lui faisait reconnaître que l'argumentation n'a pas de fin. Au moyen d'un combat intellectuel vigoureux mené dans l'amitié pendant une quarantaine d'années, je peux finalement convaincre un homme que faire sortir de l'esprit de la matière n'a pas de sens. Mais, bien avant de l'avoir convaincu à l'approche de sa mort, mille autres matérialistes seront nés et personne ne peut tout expliquer à tout le monde. S. Thomas soutient que les âmes de tous les gens ordinaires, ces francs travailleurs dans le monde, sont aussi importantes que les âmes des penseurs et des chercheurs de vérité, et il se demande comment toutes ces personnes pourraient avoir le temps de passer à travers tous les raisonnements nécessaires pour ramasser la vérité. Dans ce passage, S. Thomas manifeste un grand respect pour la recherche scientifique et une grande compassion pour l'homme moyen. Son argumentation en faveur de la Révélation n'est pas contre la raison. Elle demeure cependant une argumentation en faveur de la Révélation. Il arrive à la conclusion que la plupart des hommes doivent recevoir les plus hautes vérités morales de façon miraculeuse, sinon ils ne les recevraient pas. Ses arguments sont rationnels et naturels, mais sa propre déduction le conduit au surnaturel. Et, comme pour la plupart de ses argumentations, il n'est pas facile de trouver une autre déduction que la sienne. Arrivé là, tout devient aussi simple que S. François lui-même l'eut souhaité: le message du ciel, l'histoire venue d'en haut, le conte de fée qui est réellement vrai.
C'est encore plus clair lorsqu'on aborde des difficultés comme le libre arbitre, la volonté libre. Si S. Thomas a une position particulière parmi d'autres, c'est bien celle qu'on peut appeler les souverainetés ou autonomies subordonnées. Il était un ardent défenseur, si on ose dire, de la souveraineté-association. Il prenait constamment la défense de l'indépendance des choses. Il insistait pour que chaque chose ait sa propre souveraineté sur son propre terrain. Il en serait de même pour la raison et pour les sens: "Je suis fille dans la maison de mon père, mais maîtresse de la mienne." Aussi mettait-il de l'emphase sur la dignité humaine qui est si facilement ravalée par des généralisations purement théistes concernant Dieu. Personne ne pourrait l'accuser de vouloir diviser l'homme de Dieu. Mais il voulait distinguer l'homme de Dieu. Le libéralisme humaniste contemporain apprécie beaucoup d'éléments de ce puissant sens de la dignité et de la liberté humaine. Mais nous ne devons pas oublier qu'il découlait de cette volonté libre, de la responsabilité morale de l'homme, que tant de libéraux modernes nient. Le ciel et l'enfer et le drame mystérieux de l'âme dépendent de cette liberté sublime et périlleuse. On a affaire à une distinction et non à une division. Mais l'homme lui-même peut se diviser de Dieu, ce qui, sous un certain rapport, constitue la plus forte distinction qui soit.[/quote]