Raïssa Maritain, "Les grandes amitiés"

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Re: Raïssa Maritain, "Les grandes amitiés"

par Fée Violine » jeu. 22 oct. 2015, 20:23

Étienne, c'est le même extrait que le précédent ! :(

Re: Raïssa Maritain, "Les grandes amitiés"

par etienne lorant » jeu. 22 oct. 2015, 16:36

Depuis que j'ai accepté ce pari un peu fou, de sauver de la ruine (les pages sont toutes brunies et le papier est à manipuler avec soin), la recopie fidèle est devenue pour moi comme un exercice de yoga, mais de yoga des idées. Je frappe à dix doigts et je ne commets presque plus aucune faute de frappe. Je me sens apaisé et je suis comme "introduit" dans ce que l'auteur rapporte. Bref, cela me fait le plus grand bien. Aussi aimerai-je bien avoir l'avis de celles et ceux parmi vous qui êtes lectrices et lecteurs - pouvez-vous m'expliquer de quoi provient ce sentiment de "pacification" ? En attendant, voici un nouvel extrait. Il ne dit rien de particulier, mais il me fait l'impression d'un paysage à contempler :



Les classes finissaient à deux heures. Je revenais à la maison pour le dîner familial qui était à vrai dire le principal repas de la journée. Il me restait encore beaucoup de temps pour apprendre mes leçons, jouer avec ma sœur, voir les amis qui venaient visiter mes parents, en ce temps de grands loisirs et de large hospitalité même parmi les gens de petite aisance. On mettait sur la table le samovar brillant comme de l'or, rempli de charbons rouges et d'eau bouillante et chantante; on servait toutes sortes de confitures et de pâtisseries faites à la maison. J'aimais aussi assister aux grandes entreprises ménagères de maman qui faisait elle-même le pain que nous mangions et quantité de plats merveilleux qu'on mettait au four en même temps que le pain. Ma mère était alors une jeune femme de trente ans très active et très gaie. Je me souviens de mon père comme d'un grand jeune homme silencieux et réservé, toujours occupé et préoccupé peut-être par la direction, qui ne devait pas être facile, d'un atelier de couture. Il me semble qu'un nuage de mélancolie était sur lui. Peut-être commençait-il de souffrir de la maladie qui devait l'emporter à un âge relativement jeune. Nous étions toutes petites encore, ma sœur et moi, lorsqu'il fut atteint d'une pneumonie grave à la suite d'un refroidissement. A partir de ce jour, il fut souvent malade et alité.
Autant que le froid de notre hiver continental, la chaleur de l'été était extrême. Aussi les fleurs et les fruits surgissaient-ils en abondance. Les mois de mai et de juin débordaient de roses et de cerises; les tables en étaient couvertes les jours où l'on faisait les confitures. On s'enivrait de leurs parfums. J'étais admise à trier les roses, à mettre de côté les pétales intacts et à rejeter les autres. Et aussi à dénoyauter les cerises. Ces jours-là étaient des jours heureux. On chantait en travaillant. Surtout on écoutait maman chanter de sa belle voix grave des chants petits-russiens dont elle connaissait un nombre qui m'a toujours paru inépuisable et qu'elle avait appris dans son enfance, au temps où ses parents habitaient la campagne.
L'été surabondait en melons et en pastèques, en prunes et en abricots, doux comme le miel. On conservait pour l'hiver de petites pastèques, ensemble avec des pommes, dans de grands tonneaux où l'on mettait de l'eau, beaucoup de sel, et des plantes aromatiques. Un peu plus tard, on mettait aussi en conserve des cornichons avec des piments verts; et puis des choux qui nous fournissaient de choucroute. Aussi en hiver la table ne manquait-elle ni de fruits ni de légumes, et il me semble que je n'ai mangé de choses aussi bonnes qu'en Russie. Ma mère faisait tout cela, aidée d'une seule domestique et elle trouvait encore le temps de tailler et coudre des robes qui me paraissaient bien jolies.


Merci !

Re: Raïssa Maritain, "Les grandes amitiés"

par etienne lorant » sam. 17 oct. 2015, 17:08

Je finis de recopier la vingtième page, il ne m'en reste que 419 ! Mais quand on aime, on ne compte pas !

Voici donc ce passage rempli de soleil et d'odeurs de confitures...


LES TRAVAUX ET LES FÊTES

Les classes finissaient à deux heures. Je revenais à la maison pour le dîner familial qui était à vrai dire le principal repas de la journée. Il me restait encore beaucoup de temps pour apprendre mes leçons, jouer avec ma sœur, voir les amis qui venaient visiter mes parents, en ce temps de grands loisirs et de large hospitalité même parmi les gens de petite aisance. On mettait sur la table le samovar brillant comme de l'or, rempli de charbons rouges et d'eau bouillante et chantante; on servait toutes sortes toutes sortes de confitures et de pâtisserie faites à la maison. J'aimais aussi assister aux grandes entreprises ménagères de maman qui faisait elle-même le pain que nous mangions et quantité de plats merveilleux qu'on mettait au four en même temps que pain. Ma mère était alors une jeune femme de trente ans très active et très gaie. Je me souviens de mon père comme d'un grand jeune homme silencieux et réservé, toujours occupé et préoccupé peut-être par la direction, qui ne devait pas être facile, d'un atelier de couture. Il me semble qu'un nuage de mélancolie était sur lui. Peut-être commençait-il de souffrir de la maladie qui devait l'emporter à un âge relativement jeune. Nous étions toutes petites encore, ma sœur. et moi, lorsqu'il fut atteint d'une pneumonie grave à la suite d'un refroidissement. A partir de ce jour, il fut souvent malade et alité.
Autant que le froid de notre hiver continental, la chaleur de l'été était extrême. Aussi les fleurs et les fruits surgissaient-ils en abondance. Les mois de mai et de juin débordaient de roses et de cerises; les tables en étaient couvertes les jours où l'on faisait les confitures. On s'enivrait de leurs parfums. J'étais admise à trier les roses, à mettre de côté les pétales intacts et à rejeter les autres. Et aussi à dénoyauter les cerises. Ces jours-là étaient des jours heureux. On chantait en travaillant. Surtout on écoutait maman chanter de sa belle voix grave des chants petits-russiens dont elle connaissait un nombre qui m'a toujours paru inépuisable et qu'elle avait appris dans son enfance, au temps où ses parents habitaient la campagne.

Re: Dites, quel livre lisez-vous en ce moment ?

par etienne lorant » mer. 07 oct. 2015, 11:23

Chapitre premier - Marioupol

Enfance

Mon premier souvenir date de ma toute petite enfance. J'ai un peu plus de deux ans et demi, ma petite soeur Véra va naître. Je ne le sais pas, naturellement. Mais je me vois debout contre les genoux de mon père qui est assis et qui pleure devant la porte fermée de la chambre de maman. Je me serre contre lui, je fais des efforts pour le consoler; mais on m'emmène chez mon amie Clara, la grande amie de mes premières années, et un peu après on vient m'annoncer que j'ai une petite soeur. Ainsi, la première image qui est restée dans ma mémoire est celle de mon père qui pleurait; la seconde est celle de mon désir de chasser sa peine. C'est peut-être à cause de cela que j'ai toujours eu pour mon père des sentiments de protection, et de compassion presque maternelle.

Cela se passait en Russie, à Marioupol, petite ville au bord de la mer d'Azof. Je sais par ma mère que nous venions de Rostov-sur-le-Don où je suis née et où habitaient ses parents. Je leur étais extrêmement attachée, surtout à mon grand-père. Je n'admettais que lui pour me bercer, méfiante, je tâtais la main au bord du berceau et si ce n'était pas sa main, je pleurais et disais : "Ni papa, ni maman, ni niania, ni grand-mère, Diédouchka seulement doit me bercer !" Lorsque quittant Rostov, nous prîmes le bateau pour Marioupol, où nous devions désormais habiter, j'avais à peine deux ans; cependant, je montrais un chagrin affreux, je pleurais et je demandais que le bateau "se retourne", "afin que nous soyons de nouveau avec grand-père et grand-mère".

Je tiens tout ceci de ma mère. Mes souvenirs personnels sont plus tardifs; ils datent des visites que nous faisions de temps en temps à mes grands-parents, allant par mer, puis par le Don, de Marioupol à Rostov. Dans ces trajets maritimes se trouvent les premières images que j'ai gardées de ce monde: les quais d'embarquement, les bateaux, la mer; et, sur le Don, ce pont qui faisait mon émerveillement parce qu'il s'ouvrait pour laisser entrer notre bateau dans Rostov.

(A suivre)

Raïssa Maritain, "Les grandes amitiés"

par etienne lorant » ven. 02 oct. 2015, 14:13

J'ai acquis ce livre de Raïssa Maritain - désormais très rare - mais je l'ai retrouvé dans un tel état ... que je compte, tout simplement, le reproduire, ligne après ligne, page après page. Je l'ai déjà fait pour d'autres ouvrages, cela prend du temps, mais je peux assurer que c'est une excellente manière de s'en souvenir ! Il y est souvent question de Léon Bloy, l'homme qui a ouvert les "yeux de l'âme" de Jacques et Raïssa qui désiraient connaître la Vérité au point de vouloir mourir s'ils ne la trouvaient pas. On y rencontre aussi Bergson - et d'autres personnages célèbres.

Image

La première partie de l'introduction déjà retranscrite :

"Introduction

New-York, 1940

6 juillet 1940 .- Il n'y a plus pour moi d'avenir en ce monde. La vie est achevée pour moi, terminée par la catastrophe qui plonge la France dans le deuil, et le monde avec elle, du moins tout ce qui, en France et dans le monde, est attaché aux valeurs humaines et divines de l'intelligence libre, de la liberté sage, de l'universelle charité. De longtemps - peut-être jamais plus - nos yeux ne retrouveront notre France bien-aimée. Nous ne reverrons peut-être jamais en ce monde ceux qui nous sont plus chers que tout au monde. Nous avons presque perdu l'espérance qui nous soutenait dans nos travaux, dans les souffrances de notre vie : l'espérance que la charité du Christ pouvait pénétrer et transformer ce monde.
Son Royaume
n'est pas de ce monde, dans quelle lumière resplendit cette vérité-là ! Et cependant, son commandement n'en est pas abrogé, d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Nous n'avons pas le droit d'oublier que nous nous devons toujours à nos frères. Et nous savons aussi qu'à travers toutes les catastrophes, l'écroulement des empires, les persécutions et le martyre, - le bien passe, le bien se fait, le bien demeure. Mais ma vie à moi, ma vie très imparfaite arrive à cet âge adulte de l'âme qui n'est acquis qu'au prix de malheurs extraordinaires, personnels ou non : cet âge où rien ne reste plus de l'enfance, ni du bonheur de vivre.
Ma vie arrive à ce terme, beaucoup moins par les épreuves qui m'ont atteinte, moi seule, que par le malheur qui s'est abattu sur l'humanité toute entière, parce que la justice est en deuil, que les affligés ne sont pas, ne peuvent être consolés, que les persécutés ne sont pas secourus, que la vérité de Dieu n'est pas dite, et parce que, tout d'un coup, le monde est devenu si petit, si étroit pour l'esprit, par l'uniformité du mensonge qui y règne et presque seul fait entendre sa voix.
Au présent qui me reste, je ne me sens pas présente. Je tourne ma pensée vers le passé et vers l'avenir. Vers l'avenir caché en Dieu. Vers le passé que Dieu nous a fait : qu'il a comblé de tant de peines et de grâces - vers notre vie passée, vers nos amis.


(A suivre)

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