Berdaev

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Re: Berdaev

par Christian » jeu. 11 oct. 2007, 12:56

J’ai eu ma période d’intérêt pour les penseurs russes pré-soviétiques, surtout Boulgakov (sa passionnante ‘Philosophie de l’économie’), Soloviev et Troubetskoï, mais aussi Berdiaev (Larmorencourt, le "i", plutôt que le "y", est la translitération correcte). Tous ces penseurs appliquent un mode de raisonnement très différent du nôtre, ce qui les rend attachants, une série de méditations écrites plutôt que la dissertation rigoureusement structurée qu’ont nous a enseignée au lycée.

De Nicolas Berdiaev, je n’ai lu que ‘La Source et le sens du communisme russe’, uniquement parce que je travaillais à Moscou et je voulais comprendre ce qui s’était passé là-bas, et un autre ouvrage bien plus intéressant, ‘De l’Esclavage et de la liberté de l’homme’. C'est de cet ouvrage publié en 1939, disponible en traduction chez Desclée de Brouwer, que j'extrais les citations suivantes :


« La question morale et religieuse qui se pose à la conscience personnelle peut être formulée d’une façon très simple et élémentaire : le salut et la prospérité de l’Etat valent-ils la mort d’un seul innocent ? Cette question se trouve posée dans l’Evangile qui met dans la bouche de Caïphe ces paroles : « il vaut mieux pour vous qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse point ». On sait du sort de qui ces paroles ont décidé. L’Etat répète toujours ces paroles de Caïphe, elles constituent la profession de foi de l’Etat, les hommes de l’Etat ont toujours répondu que pour sauver et fortifier un Etat, on peut aller jusqu’à sacrifier des innocents. Ils se sont toujours prononcés pour la crucifixion du Christ. Ce qui confère à l’Etat son caractère démonique, c’est de toujours approuver par son vote le châtiment infligé au Christ, et c’est en cela que consiste sa fatalité. »

++

« La conscience chrétienne interdit à l’homme de vouloir et de rechercher le pouvoir sur autrui, la gloire, la grandeur orgueilleuse, or tout cela est permis, justifié, voire recommandé, lorsqu’il s’agit de l’Etat ou de la nation. Si l’Etat ou la nation était une personne et si une personne était justiciable d’une morale autre que la morale humaine, il en résulterait que l’homme n’est pas une personne, mais un esclave. Rien de plus révoltant que l’extension de la tendance panthéiste à l’Etat ou à la nation et l’affirmation à la faveur de cette extension de leur primat sur l’homme. C’est un fait sur lequel on ne saurait trop insister, la politique est toujours à base de mensonge. Et c’est pourquoi il importe d’exiger, au nom de la morale, non seulement chrétienne, mais même tout simplement humaine, que la politique et son pouvoir artificiel sur la vie de l’homme soit réduits au minimum. »

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« Soloviev qui avait mené dans les années 80 du siècle dernier [1880] une lutte contre le nationalisme « zoologique » russe, établit une distinction entre héroïsme et personne. Il déclare que l’égoïsme national est aussi condamnable du point de vue chrétien que l’égoïsme individuel. On pense généralement que l’égoïsme national constitue un devoir moral de la personne et qu’il implique chez la personne l’esprit de sacrifice et l’héroïsme. C’est là un exemple très remarquable d’objectification. Lorsque ce qui est considéré comme très mauvais de la part de l’homme individuel est accompli par des entités collectives, le point de vue change immédiatement : le mal devient un bien, un devoir moral devient une valeur idéale et supra-personnelle. Egoïsme, cupidité, présomption, orgueil, volonté de puissance, pouvoir sur les autres, violence, tout cela se trouve transformé en autant de vertus dès qu’il s’agit non plus de la personne, mais de l’ensemble national. »

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« Tout royaume quel qu’il soit est à l’opposé du royaume de Dieu. Et ceux qui recherchent un royaume se détournent du royaume de Dieu. Un royaume grand et puissant ne peut qu’asservir l’homme. C’est pourquoi il faut souhaiter la fin de tous les royaumes. La base métaphysique de l’anti-étatisme est constituée par le primat de la liberté sur l’être, de la personne sur la société. »

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« L’homme fort est celui qui donne, qui aide, qui libère et qui aime. Celui qui asservit est toujours lui-même asservi, victime du ressentiment sous une forme ou sous une autre. L’Etat, qui fait reposer sa grandeur et sa puissance sur les instincts les plus bas, peut être considéré comme le produit d’une objectivation comportant une perte complète de la personnalité, de la liberté et de la ressemblance humaine. C’est l’expression extrême de la Chute. L’Etat a souvent fait des essais de d’humanisation, de christianisation aussi, mais il n’y a jamais réussi complètement, car il est impossible d’attribuer à l’Etat des vertus chrétiennes ou humanitaires. Il y a eu au 19ème siècle plusieurs tentatives d’humaniser l’Etat, ou tout au moins de déclaration de certains principes humanitaires, mais ces tentatives ont abouti à une déshumanisation et à une déchristianisation marquées de l’Etat. »

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« L’anarchisme de Max Stirner et celui de Léon Tolstoï se présentent comme des conceptions plus profondes. L’anarchisme se rattache au problème de l’ordre métaphysique et religieux. La vérité religieuse de l’anarchisme consiste dans son affirmation que le pouvoir de l’homme sur l’homme est un péché et un mal, que l’état parfait est celui de l’absence de pouvoir, de l’an-archie. Le royaume de Dieu est celui de l’an-archie et de la liberté, un état auquel ne s’applique aucune des catégories de domination. C’est une vérité qui trouve sa justification dans la théologie apophatique [du grec apophatikos , négatif. Se dit d'une théologie qui approche de la connaissance de Dieu en partant de ce qu'Il n'est pas. C’est un concept très présent dans l’Orthodoxie, nous ne pouvons pas emprisonner Dieu dans une définition, mais nous pouvons dire quelque chose des attributs qu’Il ne possède pas]. La vérité religieuse de l’anarchisme est une vérité apophatique L’Etat, le pouvoir sont inséparables du péché et du mal et incompatibles avec un état de perfection. Libérer l’homme de l’esclavage, c’est le soustraire à tout pouvoir, que ce soit celui de l’Etat ou celui de la société. C’est une vérité supérieure qui proclame que l’homme doit se gouverner au lieu de se laisser gouverner. […] le gouvernement de l’homme par lui-même signifie la réalisation de l’accord entre sa liberté intérieure et sa liberté extérieure. Or le pouvoir exercé sur l’homme est une source de mal, et même la source de tous les maux. »

++

« Seul Léon Tolstoï a su imprimer à l’anarchisme un profond caractère religieux, et cela par sa doctrine de la non résistance au mal qui n’a pas toujours été bien comprise. Léon Tolstoï accuse en effet les chrétiens d’arranger leurs affaires de façon qu’elles réussissent dans tous les cas, même si Dieu n’existe pas, et pour obtenir ce résultat, ils se voient obligés de recourir à l’Etat et à la violence. Or d’après lui, il faut tout risquer au nom de la croyance en Dieu et en la nature divine. Il croyait que le jour où les hommes auront cessé de recourir au pouvoir politique, de se servir de la violence, il se produira un vrai miracle, puisque Dieu lui-même interviendra dans les affaires humaines et que la nature divine sera rentrée dans ses droits. Ce sont la lutte et la violence des hommes qui s’opposent à l’action de la nature divine. »

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Il faut saluer un auteur qui a des idées aussi percutantes, non ?

Lisons Berdiaev.

Christian

PS. Bien sûr, les caractères gras ne sont pas dans l'original.

Re: Berdaev correction

par Métazét » jeu. 11 oct. 2007, 12:44

Larmorencourt a écrit :Autre achat, mais à déconseiller, est le livre "la fin de l'exception humaine" de Schaeffer que j'ai acheté pour le contraire de ce qu'il est en réalité, une dénonciation de l'exception humaine plutôt que sa défense.
Nous sommes assurément exceptionnels pour nous mêmes, et cela que nous soyons ou non exceptionnels tout court. Donc je ne sais pas si ce livre renverse fondamentalement tout l'édifice du christianisme. On peut y voir une autre approche complémentaire, sous un autre angle d'attaque, avec des présupposés différents. En tout cas, La Croix en fait une chronique plutôt positive : http://www.la-croix.com/article/index.j ... ubId=43500 (désolé Christophe, j'ai mis un lien :diable: ). Et puis, il faut juger non par les conclusions, mais par la qualité de la méthode qui y conduit.

Cordialement,
Mikaël

Re: Berdaev correction

par Larmorencourt » jeu. 11 oct. 2007, 11:41

L'orthographe du nom est Berdyaev et le livre est "l'idée russe" (Russkaya Ideya). J'ai une propension fréquente à oublier le titre des livres que je lis. Apparement nous avons de quoi nous enorgueillir aussi puisque sa grand-même est née de Choiseul-Gouffier.

Autre achat, mais à déconseiller, est le livre "la fin de l'exception humaine" de Schaeffer que j'ai acheté pour le contraire de ce qu'il est en réalité, une dénonciation de l'exception humaine plutôt que sa défense.

Re: Berdaev

par Métazét » mer. 10 oct. 2007, 15:24

Bonjour,

J'ai trouvé une discussion sur un forum anglais au sujet de cet auteur :

http://www.beliefnet.com/boards/message ... nID=347813

Cordialement,
Mikaël

Re: Berdaev

par VexillumRegis » mer. 10 oct. 2007, 13:44

J'ai entendu parler de cet auteur mais je ne l'ai pas lu.

Désolé !

- VR -

Berdaev

par Larmorencourt » mer. 10 oct. 2007, 11:36

Hier Poutine disait à Sarkozy: "« On ne peut pas comprendre la Russie avec la raison, on ne peut qu'en avoir la foi. " », en paraphrasant en réalité Berdaev dans son livre "le Destin de la Russie (Sud'ba Rossii), que j'ai commencé avec délectation. Comme c'est le premier livre de Berdaev que je lis, j'aimerais que quelqu'un m'expose sa philosophie (ou Théologie)

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