par Cinci » mar. 29 juin 2021, 13:54
(pour finir l'histoire de John Myatt)
La faille
Tout homme devrait savoir qu'une femme bafouée peut devenir sa plus grande ennemie. Les deux escrocs vont l'apprendre à leur dépens. En 1995, Bathseva Goudsmid est anéantie, car John Drewe l'a quittée pour une autre, obtenant la garde de leurs deux enfants, tout en la laissant dans le plus grand dénuement financier. Si la vengeance est un vilain défaut, elle est aussi un geste salvateur - durant un laps de temps, celui de l'action. Trahie, la mère de famille dénonce son ancien amant en apportant à Scotland Yard un sac contenant des documents compromettants, des brouillons de lettres de propriétaires de tableaux et autres papiers à en-tête d'institutions.
Jonathan Searle, de la brigade des oeuvres d'art de Scotland Yard, prend la direction de l'enquête. Ancien peintre, restaurateur et historien de l'art, ce sergent-détective croise son dossier avec des informations antérieures, dont une plainte - demeurée sans suites - du fondateur des Leicester Galleries, Peter Nahum, qui avait repéré et refusé des faux apportés par John Drewe.
Parallèlement à l'enquête, Mary-Lisa Palmer, la directrice de la Fondation Giacometti et ancienne secrétaire du couple d'artistes, est sollicitée pour authentifier le fameux tableau Nu debout, présenté en vente à Sotheby's, à New-York. Le galériste américain qui l'a acheté l'année précédente a fourni les documents attestant de son authenticité. Pour Mary-Lisa Palmer, ces derniers sont trop précis, détaillés, et semblent incohérents avec l'esprit désorganisé du sculpteur. Certes, elle a bien vu la photo de la toile dans le dossier du catalogue d'exposition de 1955, à la bibliothèque de la Tate Gallery, mais ses incertitudes persistent, si bien qu'elle se confie à Jennifer Booth, l'une des archivistes de l'institution.
Cette dernière porte vite ses soupçons sur John Drewe, un homme bien trop affable, bien trop généreux envers ses collègues, leur offrant des repas et des cadeaux. Cela suffit à la spécialiste pour interdire la vente du Giacometti chez Sotheby"s. Et cela a suffi aussi à Jonathan Searle pour interpeller John Drewe, puis John Myatt.
Le premier, après son interrogatoire et une remise en liberté sous caution, en profite pour disparaître. Le second est arrêté un matin de septembre alors qu'il sort de chez lui pour mener son jeune fils au bus scolaire. Coopératif, le faussaire passe aux aveux, estimant avoir gagné près de 275 000 livres (315 000 euros) au fil des ans, dont 30 000 livres (34 000 euros) demeurent encore sur un compte bancaire suisse. Sans regret et soulagé, il se propose de les restituer et d'épauler la police dans l'arrestation de John Drewe. Celle-ci se produit en avril 1996 au domicile du suspect, à Reigate, ville de la banlieue londonienne. Jonathan Searle et son équipe tombent sur une véritable mine d'or constituée de centaines de documents du Victoria and Albert Museum et de l'Institute of Contemporary Arts, de certificats d'authenticité des fondations Dubuffet et Giacometti, des tampons de la Tate Gallery, mais aussi des ciseaux, des rasoirs, de la colle, etc.
Envers et contre tous
Le procès s'ouvre le 22 septembre 1998, après avoir été reporté plusieurs fois pour raisons de santé, John Drewe ayant fourni des certificats médicaux ... falsifiés ! L'auditoire et les juges apprennent alors le parcours sibyllin de cet homme de quarante ans, issu d'une famille de la classe moyenne.
Cet enfant du Sussex a très tôt l'habitude de mentir à ses camarades en déclarant descendre du comte d'York. A dix-sept ans, il prend le nom de jeune fille de sa mère, et travaille un temps à l'Autorité britannique de l'énergie atomique, avant de disparaître durant quinze ans. Une période au cours de laquelle il aurait jeté des pavés avec les manifestants français de Mai 1968, puis étudié la physique à l'université de Kiel (Allemagne), et enfin obtenu un doctorat à celle de Buffalo (État de New-York). Toutefois, il n'apparaît dans aucun registre officiel.
Au début des années 1980, il revient à Londres ou il rencontre Batsheva Goudsmid, et il la séduit en venant la chercher en Rolls-Royce lors de leur premier rendez-vous amoureux. L'élégant jeune homme aux cheveux bruns s'invente des activités élogieuses de scientifique, cachant à sa compagne son métier d'enseignant en physique dans un lycée privé ... une noble profession qu'il abandonne en 1985, devant l'insistance de l'administration scolaire !
Au deuxième jour du procès, John Drewe congédie ses avocats et assume seul sa défense, dans un délire de mythomanie annihilant toute crédibilité. Le voilà agent secret dont le travail est de vendre des faux tableaux pour financer des livraisons d'armes vers les Balkans, en accord avec le gouvernement britannique !
John Myatt se montre beaucoup plus franc, admet ne pas avoir mesuré immédiatement la dimension criminelle de ses actes. En toute bonne foi, il estime sa production à deux cents toiles, évaluées à 27 600 000 euros. Après six mois de procédure, le tribunal rend son verdict le 13 février 1999, condamnant John Myatt à un an de prison et John Drewe à six ans d'emprisonnement.
Les conséquences
John Drewe purge sa peine à la prison de Pentonville, au nord de Londres. Libéré au bout de trois ans, il retourne en cellule en mars 2012, condamné à huit ans pour avoir escroqué une vieille dame et volé toutes ses économies.
A la maison d'arrêt de Brixton, au sud de Londres, John Myatt se montre un occupant exemplaire peignant pour ses codétenus. «Picasso», comme le surnomment affectueusement ses compagnons d'incarcération, est libéré après quatre mois d'emprisonnement. Depuis, il collabore avec Scotland Yard dans la lutte contre la fraude et la contrefaçon dans l'art, mais seuls soixante-treize de ses faux ont été retrouvés et détruits. Il peint aussi sous son vrai nom, profite de sa renommée pour exposer et s'attirer une clientèle médiatique. Sa cote est appréciable et son site internet témoigne de ses activités. Pour l'anecdote, Jonathan Searle a été le premier à lui passer commande à sa sortie de prison, un Ben Nicholson, certifié ... faux !
(pour finir l'histoire de John Myatt)
[b]La faille
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Tout homme devrait savoir qu'une femme bafouée peut devenir sa plus grande ennemie. Les deux escrocs vont l'apprendre à leur dépens. En 1995, Bathseva Goudsmid est anéantie, car John Drewe l'a quittée pour une autre, obtenant la garde de leurs deux enfants, tout en la laissant dans le plus grand dénuement financier. Si la vengeance est un vilain défaut, elle est aussi un geste salvateur - durant un laps de temps, celui de l'action. Trahie, la mère de famille dénonce son ancien amant en apportant à Scotland Yard un sac contenant des documents compromettants, des brouillons de lettres de propriétaires de tableaux et autres papiers à en-tête d'institutions.
Jonathan Searle, de la brigade des oeuvres d'art de Scotland Yard, prend la direction de l'enquête. Ancien peintre, restaurateur et historien de l'art, ce sergent-détective croise son dossier avec des informations antérieures, dont une plainte - demeurée sans suites - du fondateur des Leicester Galleries, Peter Nahum, qui avait repéré et refusé des faux apportés par John Drewe.
Parallèlement à l'enquête, Mary-Lisa Palmer, la directrice de la Fondation Giacometti et ancienne secrétaire du couple d'artistes, est sollicitée pour authentifier le fameux tableau [i]Nu debout[/i], présenté en vente à Sotheby's, à New-York. Le galériste américain qui l'a acheté l'année précédente a fourni les documents attestant de son authenticité. Pour Mary-Lisa Palmer, ces derniers sont trop précis, détaillés, et semblent incohérents avec l'esprit désorganisé du sculpteur. Certes, elle a bien vu la photo de la toile dans le dossier du catalogue d'exposition de 1955, à la bibliothèque de la Tate Gallery, mais ses incertitudes persistent, si bien qu'elle se confie à Jennifer Booth, l'une des archivistes de l'institution.
Cette dernière porte vite ses soupçons sur John Drewe, un homme bien trop affable, bien trop généreux envers ses collègues, leur offrant des repas et des cadeaux. Cela suffit à la spécialiste pour interdire la vente du Giacometti chez Sotheby"s. Et cela a suffi aussi à Jonathan Searle pour interpeller John Drewe, puis John Myatt.
Le premier, après son interrogatoire et une remise en liberté sous caution, en profite pour disparaître. Le second est arrêté un matin de septembre alors qu'il sort de chez lui pour mener son jeune fils au bus scolaire. Coopératif, le faussaire passe aux aveux, estimant avoir gagné près de 275 000 livres (315 000 euros) au fil des ans, dont 30 000 livres (34 000 euros) demeurent encore sur un compte bancaire suisse. Sans regret et soulagé, il se propose de les restituer et d'épauler la police dans l'arrestation de John Drewe. Celle-ci se produit en avril 1996 au domicile du suspect, à Reigate, ville de la banlieue londonienne. Jonathan Searle et son équipe tombent sur une véritable mine d'or constituée de centaines de documents du Victoria and Albert Museum et de l'Institute of Contemporary Arts, de certificats d'authenticité des fondations Dubuffet et Giacometti, des tampons de la Tate Gallery, mais aussi des ciseaux, des rasoirs, de la colle, etc.
[b]Envers et contre tous[/b]
Le procès s'ouvre le 22 septembre 1998, après avoir été reporté plusieurs fois pour raisons de santé, John Drewe ayant fourni des certificats médicaux ... falsifiés ! L'auditoire et les juges apprennent alors le parcours sibyllin de cet homme de quarante ans, issu d'une famille de la classe moyenne.
Cet enfant du Sussex a très tôt l'habitude de mentir à ses camarades en déclarant descendre du comte d'York. A dix-sept ans, il prend le nom de jeune fille de sa mère, et travaille un temps à l'Autorité britannique de l'énergie atomique, avant de disparaître durant quinze ans. Une période au cours de laquelle il aurait jeté des pavés avec les manifestants français de Mai 1968, puis étudié la physique à l'université de Kiel (Allemagne), et enfin obtenu un doctorat à celle de Buffalo (État de New-York). Toutefois, il n'apparaît dans aucun registre officiel.
Au début des années 1980, il revient à Londres ou il rencontre Batsheva Goudsmid, et il la séduit en venant la chercher en Rolls-Royce lors de leur premier rendez-vous amoureux. L'élégant jeune homme aux cheveux bruns s'invente des activités élogieuses de scientifique, cachant à sa compagne son métier d'enseignant en physique dans un lycée privé ... une noble profession qu'il abandonne en 1985, devant l'insistance de l'administration scolaire !
Au deuxième jour du procès, John Drewe congédie ses avocats et assume seul sa défense, dans un délire de mythomanie annihilant toute crédibilité. Le voilà agent secret dont le travail est de vendre des faux tableaux pour financer des livraisons d'armes vers les Balkans, en accord avec le gouvernement britannique !
John Myatt se montre beaucoup plus franc, admet ne pas avoir mesuré immédiatement la dimension criminelle de ses actes. En toute bonne foi, il estime sa production à deux cents toiles, évaluées à 27 600 000 euros. Après six mois de procédure, le tribunal rend son verdict le 13 février 1999, condamnant John Myatt à un an de prison et John Drewe à six ans d'emprisonnement.
[b]Les conséquences[/b]
John Drewe purge sa peine à la prison de Pentonville, au nord de Londres. Libéré au bout de trois ans, il retourne en cellule en mars 2012, condamné à huit ans pour avoir escroqué une vieille dame et volé toutes ses économies.
A la maison d'arrêt de Brixton, au sud de Londres, John Myatt se montre un occupant exemplaire peignant pour ses codétenus. «Picasso», comme le surnomment affectueusement ses compagnons d'incarcération, est libéré après quatre mois d'emprisonnement. Depuis, il collabore avec Scotland Yard dans la lutte contre la fraude et la contrefaçon dans l'art, mais seuls soixante-treize de ses faux ont été retrouvés et détruits. Il peint aussi sous son vrai nom, profite de sa renommée pour exposer et s'attirer une clientèle médiatique. Sa cote est appréciable et son site internet témoigne de ses activités. Pour l'anecdote, Jonathan Searle a été le premier à lui passer commande à sa sortie de prison, un Ben Nicholson, certifié ... faux !