par Cinci » ven. 24 févr. 2012, 8:13
Bonjour,
Je découvre l'ouverture du présent fil. Je pensais bien en ouvrir un pour glisser le petit compte-rendu de l'ouvrage de Rousso déjà évoqué. Mais je pense que je pourrai le glisser ici finalement. Il vaut peut-être mieux éviter la dispersion.
Alors allons-y donc pour les petits repères :
Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, 414 p.
«... l'ouvrage d'Henry Rousso n'est pas une autre histoire de Vichy. Il s'inscrit dans un courant relativement nouveau de l'histoire de la mémoire qui s'est amorcé en France au début des années 1980. L'auteur retrace pas à pas l'évolution d'une histoire en parallèle : celle de la constitution de la mémoire des années noires. Les manifestations du syndrome surgissent dès l'immédiat après-guerre et continuent de poindre dans la société française encore aujourd'hui. À partir d'une approche événementielle, l'objectif de Rousso consiste à mettre en relief les liens qu'entretiennent entre-elles les réminescences du passé et les bouleversements qu'elles entrainent dans la mentalité présente. L'ouvrage est divisé en deux parties. La première retrace l'évolution du syndrome alors que la deuxième est consacrée aux réseaux de transmission du syndrome et à la réceptivité de l'opinion publique.
La première période, le deuil inachevée, 1944-54, correspond à la décennie qui succède à la Guerre. Au cours de cette période la société française tente de panser ses blessures, mais elle se révèle incapable d'y parvenir. Rousso met en évidence le rôle joué par de Gaulle dans ce processus. Le résistancialisme gaullien présente la Résistance comme le propre de toute la société française, et cela, sans distinction aucune. D'où une tension importante qui prend racine durant cette période. On retrouve d'un côté les Français qui tiennent à l'image d'une France résistante; de l'autre, une réalité résistancialiste non correspondante et, en plus, les vrais résistants se sentent rejetés. Tout cela participe alors de la mémoire collective en gestation. L'épuration qui s'inscrit dans cette période joue un rôle important. Elle est une source de division pour les Français et ces fractions s'amplifient au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la Libération
[...]
Mais d'autres facteurs comme celui des divergences partisanes rendent difficile la consolidation d'une mémoire officielle. La vision gaullienne est centrée sur le combat militaire et la légitimité républicaine. Dans cette vision est incluse une image de la Résistance qui s'étend à la France tout entière, à celle de Jeanne d'Arc et des poilus. Il va sans dire que cette vision ne plait pas aux anciens résistants qui en garderont rancune au général. Enfin, tout une frange de la population «pétaino-gaulliste» refuse la conception gaullienne et cela aura pour conséquence l'émergence du mythe Pétain.
[...]
c'est au cours de cette décennie que s'opère ce que Rousso nomme la résurrection du pétainisme. En 1951, la mort de Pétain réactive l'image du personnage qui est désormais une figure légendaire. Le 6 décembre 1951, est fondée l'association pour défendre la mémoire de Pétain (ADMP), encore active de nos jours. Enfin l'amnistie a un poids non négligeable en cette décennie de deuil. [...] Pour la droite, elle est l'occasion de liquider un passé inconfortable. Dans la même foulée, elle s'avère un défi important lancé à la gauche, en l'occurence, au parti communiste.
La période suivante est caractérisée par les refoulements. L'auteur la situe entre 1954 et 1971. L'année 1954 marque vraisemblablement un tournant important. La guerre d'Indochine qui se termine et celle d'Algérie qui commence viennent à leur tour marquer la grandeur française. L'année 1954 est aussi celle de l'élection de Pierre Mendès France qui appartient à la génération des résistants et celle du procès Oberg et Knochen. Le procès revêt une importance symbolique puisque c'est au cours de ces audiences que sera révélée l'ampleur de la Collaboration et de la répression du régime de Vichy. Entre 1946 et 1950, de Gaulle utilise la corde Pétain pour tenter de s'attirer une partie de l'électorat, ce faisant il réactive la mémoire pétainiste. Entre 1954 et 1958, il renoue dans ses Mémoires de guerre avec une interprétation de l'histoire de la France de 1940 à 1944 qui s'est écrite à Londres et à Alger. D'autre part, même si les enjeux de la guerre d'Algérie n'ont qu'un lointain rapport avec ceux de l'Occupation, ils viennent brouiller les cartes du souvenir des années 1940. Les protagonistes de cette nouvelle guerre s'identifient à ceux des années 1940. Avec son héritage politique, la guerre d'Algérie met en relief la division des Français et même s'ils ne s'agit pas des mêmes clivages idéologiques qu'en 1940, les deux ont tendance à s'entremêler.
Parallèlement à cela, la période des refoulements est aussi celle de l'honneur inventé. Après maintes tentatives d'exorcisme, les Français tentent d'organiser l'oubli, d'orienter le souvenir et de forger une mémoire officielle qui soit à la grandeur de la France. L'année 1964 est l'apogée d'une vision rassurante de l'Occupation et, à plus d'un égard, celle d'un peuple qui résiste toujours. Cela s'exprime au cinéma, dans la littérature et les ouvrages scientifiques. Il s'agit donc d'une période où s'opèrent d'importants refoulements en même temps que s'édifie une mémoire en partie déformée, en partie formée sur le mythe. Une mémoire constituée d'importants noeuds qui viendront se casser durant la période suivante.
Bien que la période suivante corresponde aux années 1971-1974, c'est mai 1968 qui, selon l'auteur, inaugure l'épisode du «miroir brisé». En même temps qu'elle crie tout haut son refus d'une certaine société, la génération de mai 1968 refuse une certaine vision de l'histoire. Toutefois s'il s'agit bien d'une période propice aux mutations sociologiques, dans le champ de la mémoire mai 68 aura l'effet d'une bombe à retardement. Rousso explique cela par le fait que la génération soixante-huitarde n'inscrit pas son action dans le champ politique, mais plutôt dans celui des représentations. L'année 1969 est marquée par le départ de de Gaulle de la scène politique. Il meurt le 9 novembre 1970, léguant aux Français l'honneur inventé ... En 1971, la sortie du film de Marcel Ophuls, «Le chagrin et la pitié», se conjugue à la mesure de grâce accordée par Georges Pompidou à l'ancien milicien Paul Touvier. Cette affaire suscite une des plus spectaculaires campagnes de presse depuis les années 1950. Les réactions les plus violentes proviennent des milieux résistants, déjà piqués au vif par la sortie du «Chagrin». En graciant Touvier, Pompidou misait sur un désir d'oubli qu'il avait mal évalué. Le «chagrin» provoque le réveil d'une certaine conscience en la piquant au vif; la grâce de Touvier achèva d'ouvrir la blessure. En 1971, les Français n'étaient pas d'humeur à pardonner. Enfin, troisième et dernier volet, on assista durant cette période à une importante vague de films, de publications , de disques et de reportages ayant pour sujet les années d'Occupation. Selon Rousso, il s'agit d'une véritable mode rétro, symptomatique du retour des refoulements qui prennent racines durant les années noires.
Avec la période qui s'amorce en 1974 le souvenir de l'Occupation et du régime de Vichy occupe définitivement l'avant-scène. Cette période est présentée en deux temps. D'abord l'obsession du point de vue de la mémoire juive, ensuite celle du milieu politique. Après avoir vécu la crise qui fait voler en éclats ses tabous, la société française est au prise avec ses souvenirs trop longtemps refoulés. La mémoire juive alors en plein éveil devient un phénomène international. Certains gestes politiques de la période précédente ont mis en place les prémisses de la période obsessionnelle. Entre 1979 et 1983, cinq hommes qui ont participé à divers degrés à l'engagement de Vichy dans le processus de la Solution finale refont surface, tour à tour, entraînant chaque fois un peu plus loin la société française dans le couloir du syndrome; le milicien Touvier, le commissaire aux questions juives Darquier, les hauts fonctionnaires Leguay, Bousquet et Maurice Papon. Le négationnisme de l'Holocauste participe également à cette période de remous obsessionnels. Ses partisans qui deviennent «une actualité» au cours de cette période par leur participation à des colloques et par des publications ont l'effet de l'huile sur le feu. Cela s'ajoute au fait que la série noire qui se poursuit banalise l'antisémitisme.
Si cette période s'inscrit sous le poids d'une forte charge émotive, il n'en demeure pas moins qu'on y a vu tomber certains mythes : la responsabilité de Vichy dans le génocide juif devient un fait acquis et le mythe des deux Vichy a été détruit. Désormais l'héritage de Pétain ne peut plus être dissocié de la Collaboration et des actes antisémites.
(à suivre)
Bonjour,
Je découvre l'ouverture du présent fil. Je pensais bien en ouvrir un pour glisser le petit compte-rendu de l'ouvrage de Rousso déjà évoqué. Mais je pense que je pourrai le glisser ici finalement. Il vaut peut-être mieux éviter la dispersion.
Alors allons-y donc pour les petits repères :
[color=#004080]Henry Rousso, [u]Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours[/u], Paris, Seuil, 1990, 414 p.
«... l'ouvrage d'Henry Rousso n'est pas une autre histoire de Vichy. Il s'inscrit dans un courant relativement nouveau de l'histoire de la mémoire qui s'est amorcé en France au début des années 1980. L'auteur retrace pas à pas l'évolution d'une histoire en parallèle : celle de la constitution de la mémoire des années noires. Les manifestations du syndrome surgissent dès l'immédiat après-guerre et continuent de poindre dans la société française encore aujourd'hui. À partir d'une approche événementielle, l'objectif de Rousso consiste à mettre en relief les liens qu'entretiennent entre-elles les réminescences du passé et les bouleversements qu'elles entrainent dans la mentalité présente. L'ouvrage est divisé en deux parties. La première retrace l'évolution du syndrome alors que la deuxième est consacrée aux réseaux de transmission du syndrome et à la réceptivité de l'opinion publique.
La première période, le deuil inachevée, 1944-54, correspond à la décennie qui succède à la Guerre. Au cours de cette période la société française tente de panser ses blessures, mais elle se révèle incapable d'y parvenir. Rousso met en évidence le rôle joué par de Gaulle dans ce processus. Le résistancialisme gaullien présente la Résistance comme le propre de toute la société française, et cela, sans distinction aucune. D'où une tension importante qui prend racine durant cette période. On retrouve d'un côté les Français qui tiennent à l'image d'une France résistante; de l'autre, une réalité résistancialiste non correspondante et, en plus, les vrais résistants se sentent rejetés. Tout cela participe alors de la mémoire collective en gestation. L'épuration qui s'inscrit dans cette période joue un rôle important. Elle est une source de division pour les Français et ces fractions s'amplifient au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la Libération
[...]
Mais d'autres facteurs comme celui des divergences partisanes rendent difficile la consolidation d'une mémoire officielle. La vision gaullienne est centrée sur le combat militaire et la légitimité républicaine. Dans cette vision est incluse une image de la Résistance qui s'étend à la France tout entière, à celle de Jeanne d'Arc et des poilus. Il va sans dire que cette vision ne plait pas aux anciens résistants qui en garderont rancune au général. Enfin, tout une frange de la population «pétaino-gaulliste» refuse la conception gaullienne et cela aura pour conséquence l'émergence du mythe Pétain.
[...]
c'est au cours de cette décennie que s'opère ce que Rousso nomme [i]la résurrection du pétainisme[/i]. En 1951, la mort de Pétain réactive l'image du personnage qui est désormais une figure légendaire. Le 6 décembre 1951, est fondée l'association pour défendre la mémoire de Pétain (ADMP), encore active de nos jours. Enfin l'amnistie a un poids non négligeable en cette décennie de deuil. [...] Pour la droite, elle est l'occasion de liquider un passé inconfortable. Dans la même foulée, elle s'avère un défi important lancé à la gauche, en l'occurence, au parti communiste.
La période suivante est caractérisée par les refoulements. L'auteur la situe entre 1954 et 1971. L'année 1954 marque vraisemblablement un tournant important. La guerre d'Indochine qui se termine et celle d'Algérie qui commence viennent à leur tour marquer la grandeur française. L'année 1954 est aussi celle de l'élection de Pierre Mendès France qui appartient à la génération des résistants et celle du procès Oberg et Knochen. Le procès revêt une importance symbolique puisque c'est au cours de ces audiences que sera révélée l'ampleur de la Collaboration et de la répression du régime de Vichy. Entre 1946 et 1950, de Gaulle utilise la corde Pétain pour tenter de s'attirer une partie de l'électorat, ce faisant il réactive la mémoire pétainiste. Entre 1954 et 1958, il renoue dans ses [i]Mémoires de guerre [/i]avec une interprétation de l'histoire de la France de 1940 à 1944 qui s'est écrite à Londres et à Alger. D'autre part, même si les enjeux de la guerre d'Algérie n'ont qu'un lointain rapport avec ceux de l'Occupation, ils viennent brouiller les cartes du souvenir des années 1940. Les protagonistes de cette nouvelle guerre s'identifient à ceux des années 1940. Avec son héritage politique, la guerre d'Algérie met en relief la division des Français et même s'ils ne s'agit pas des mêmes clivages idéologiques qu'en 1940, les deux ont tendance à s'entremêler.
Parallèlement à cela, la période des refoulements est aussi celle de l'honneur inventé. Après maintes tentatives d'exorcisme, les Français tentent d'organiser l'oubli, d'orienter le souvenir et de forger une mémoire officielle qui soit à la grandeur de la France. L'année 1964 est l'apogée d'une vision rassurante de l'Occupation et, à plus d'un égard, celle d'un peuple qui résiste toujours. Cela s'exprime au cinéma, dans la littérature et les ouvrages scientifiques. Il s'agit donc d'une période où s'opèrent d'importants refoulements en même temps que s'édifie une mémoire en partie déformée, en partie formée sur le mythe. Une mémoire constituée d'importants noeuds qui viendront se casser durant la période suivante.
Bien que la période suivante corresponde aux années 1971-1974, c'est mai 1968 qui, selon l'auteur, inaugure l'épisode du «miroir brisé». En même temps qu'elle crie tout haut son refus d'une certaine société, la génération de mai 1968 refuse une certaine vision de l'histoire. Toutefois s'il s'agit bien d'une période propice aux mutations sociologiques, dans le champ de la mémoire mai 68 aura l'effet d'une bombe à retardement. Rousso explique cela par le fait que la génération soixante-huitarde n'inscrit pas son action dans le champ politique, mais plutôt dans celui des représentations. L'année 1969 est marquée par le départ de de Gaulle de la scène politique. Il meurt le 9 novembre 1970, léguant aux Français l'honneur inventé ... En 1971, la sortie du film de Marcel Ophuls, «Le chagrin et la pitié», se conjugue à la mesure de grâce accordée par Georges Pompidou à l'ancien milicien Paul Touvier. Cette affaire suscite une des plus spectaculaires campagnes de presse depuis les années 1950. Les réactions les plus violentes proviennent des milieux résistants, déjà piqués au vif par la sortie du «Chagrin». En graciant Touvier, Pompidou misait sur un désir d'oubli qu'il avait mal évalué. Le «chagrin» provoque le réveil d'une certaine conscience en la piquant au vif; la grâce de Touvier achèva d'ouvrir la blessure. En 1971, les Français n'étaient pas d'humeur à pardonner. Enfin, troisième et dernier volet, on assista durant cette période à une importante vague de films, de publications , de disques et de reportages ayant pour sujet les années d'Occupation. Selon Rousso, il s'agit d'une véritable mode rétro, symptomatique du retour des refoulements qui prennent racines durant les années noires.
Avec la période qui s'amorce en 1974 le souvenir de l'Occupation et du régime de Vichy occupe définitivement l'avant-scène. Cette période est présentée en deux temps. D'abord l'obsession du point de vue de la mémoire juive, ensuite celle du milieu politique. Après avoir vécu la crise qui fait voler en éclats ses tabous, la société française est au prise avec ses souvenirs trop longtemps refoulés. La mémoire juive alors en plein éveil devient un phénomène international. Certains gestes politiques de la période précédente ont mis en place les prémisses de la période obsessionnelle. Entre 1979 et 1983, cinq hommes qui ont participé à divers degrés à l'engagement de Vichy dans le processus de la Solution finale refont surface, tour à tour, entraînant chaque fois un peu plus loin la société française dans le couloir du syndrome; le milicien Touvier, le commissaire aux questions juives Darquier, les hauts fonctionnaires Leguay, Bousquet et Maurice Papon. Le négationnisme de l'Holocauste participe également à cette période de remous obsessionnels. Ses partisans qui deviennent «une actualité» au cours de cette période par leur participation à des colloques et par des publications ont l'effet de l'huile sur le feu. Cela s'ajoute au fait que la série noire qui se poursuit banalise l'antisémitisme.
Si cette période s'inscrit sous le poids d'une forte charge émotive, il n'en demeure pas moins qu'on y a vu tomber certains mythes : la responsabilité de Vichy dans le génocide juif devient un fait acquis et le mythe des deux Vichy a été détruit. Désormais l'héritage de Pétain ne peut plus être dissocié de la Collaboration et des actes antisémites.
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