Léon Bloy

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p.cristian
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Re: L'affaire Léon Bloy

Message non lu par p.cristian » sam. 08 févr. 2014, 16:53

AdoramusTe a écrit :
p.cristian a écrit : En fait, c'est vrai, la question est la censure, plus que le texte lui-même, certes classiquement antisémite, mais inscrit dans une histoire, à l'époque où la prière Oremus et pro perfidis Judaeis existait toujours.
C'est un faux problème parce que « juifs perfides » était une mauvaise traduction du latin.
Peu importe, ce que je veux dire, c'est que c'est l'antisémitisme d'une époque, qui doit pouvoir être lu dans son contexte. De même, en cherchant bien, la plupart des auteurs du dix-neuvième ont eu des propos qui ne faisaient que refléter le racisme bien pensant de leur temps.

Le texte est effectivement libre de droit, et je trouve indigne d'une démocratie d'y faire des coupes, cela me fait penser à 1984.

Ceci dit, je n'ai aucune sympathie pour la maison d'édition de Soral qui distille ce poison, en publiant par exemple le classique protocole des sages de Sion qui est un faux avéré et le vecteur d'un antisémitisme d'une autre époque.
Finalement, la première citation de Bloy, pourrait s'appliquer à ces spécialistes de la commercialisation de la haine.
Tous les livides mangeurs d’oignons chrétiens de la Haute et Basse Égypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être, — à la fin des fins, — un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire.
Mais à la façon d'un Troll, toute forme de débat, procès, ne fait que grandir sa position, et lui donne une place occupée dans le débat public qu'à mon humble avis il ne mérite pas.
AdoramusTe a écrit :
Ce qui justifie pourtant ces lois est le risque de dérapage. Cela paraît moral d'interdire les appels à la violence sur quelque communauté que ce soit.
Les discriminations mènent insidieusement à la violence.
Désolé du point Goodwin, mais on voit où cela a mené.
La république ne reconnait aucune communauté. Elle ne reconnait que les individus.
Il existe des lois pour condamner les insultes, les atteintes à l'honneur, les diffamations sur les individus et bien sur les appels à la violence, etc.
Ce qui est raisonnable dans un état de droit.

Mais la loi n'a pas à sanctuariser des communautés, spécialement des minorités car cela se transforme en des dictatures des minorités sur la majorité.
Je suis d'accord. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale dit notre constitution. Ce sont des individus qui la composent.
Mais la loi protège des citoyens et définit ce qu'elle attend d'eux.
Elle ne sanctuarise aucune communauté en soi. Elle vise le plus souvent à protéger le plus faible afin de mettre dans un pied d'égalité. D'où l'asymétrie (discutable sans doute) entre l'employé et l'employeur, le locataire et le propriétaire.. etc...

Dire qu'elle est la dictature d'une minorité parce que des représentants de ces minorités se réclament des droits qui s'appliquent à tous me paraît être un raccourci.
AdoramusTe a écrit : Ainsi la toute puissance du CRIF et de la LICRA, de l'inter-LGBT, etc.
Mais ça risque de se retourner contre ces communautés à terme.
En quoi ces organismes seraient-ils tout puissants? Certains procès sont perdus. En quoi le fait de faire valoir une lecture sans doute excessive des droits accordés par la loi se retournerait contre une communauté?
Quand des textes ostracisent tout un groupe de personnes, que des organismes qui s'en proclament les représentants se portent partie civile ne me choque pas, au contraire, je les trouve dans leur rôle.
AdoramusTe a écrit :
Soit dit en passant, je condamne également l'amalgame dans l'autre sens, qui prétend faire taire toute discussion sur les décisions de l'État d'Israël sous couvert de lutte contre l'antisémitisme.
Aujourd'hui, il y a plutôt une tendance à faire passer la critique d'Israël pour de l'antisémitisme.
C'est exactement ce que je disais non?
AdoramusTe a écrit : C'est d'ailleurs l'origine de l'affaire Dieudonné il y dix ans.
Mais, c'est un jeu dangereux auquel joue le CRIF et la LICRA, car ils importent ainsi le conflit israëlo palestinien en France qui a une forte population musulmane pro-palestinienne.
Du coup, cela favorise la montée de l'antisémitisme.
J'aime bien revenir aux sources.
http://www.dailymotion.com/video/x4w32f ... e-die_news
Le sketch commence plutôt bien, il joue sur le préjugé Djamel Debouze=musulman=terroriste
Mais il finit par déclarer "Convertisez-vous comme moi, rejoignez l'axe du bien, l'axe américano-sioniste, qui vous offrira beaucoup de débouchés, et la possibilité de vivre encore un peu. Israel (en faisant un salut nazi)."
Il a été poursuivi et il a été relaxé. La justice n'a pas retenue que le propos de Dieudonné fut antisémite dans ce cas-là.

Dans les faits c'est Fogiel et son équipe de production qui l'ont été pour les messages à connotation racistes qui ont suivi qui ont été condamnés.
http://www.maitre-eolas.fr/post/2005/10 ... e-jugement

Pourquoi la population musulmane serait forcément pro-palestinienne et pourquoi, avoir l'augmentation de l'anti-sionisme (et encore lequel? les détails de la politique israëlienne sont peu connus du public français...) augmenterait obligatoirement l'antisémitisme, si ce n'est parce qu'il y a amalgame?

On dévie on dévie par rapport au sujet initial...
N.B. le P. de mon pseudo ne veut pas dire "père".

Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux, car c'est ce qu'enseignent la loi et les prophètes.

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Re: L'affaire Léon Bloy

Message non lu par etienne lorant » sam. 08 févr. 2014, 16:56

Pour en revenir à Léon Bloy, c'est lui qui a conduit Jacques et Raïssa Maritain à la conversion. Et donc, voici un antisémite virulent (d'après ce que j'ai lu ici) qui a conduit une juive et un philosophe à la conversion. J'aime bien ce type d'antisémite, comme j'aime aussi Jésus, qui est né juif.


Raïssa Maritain est née dans l'empire russe, à Rostov-sur-Don, dans une famille juive.
Ses parents venaient de familles juives très pieuses et pratiquantes. Son père dirigeait un atelier de couture, sa mère accomplissait toutes sortes de tâches domestiques. Quand Raïssa a deux ans, sa famille s'installe à Marioupol, au bord de la mer d’Azov. Très tôt, elle manifeste une grande envie d'apprendre. A l’âge de 7 ans, elle est admise au lycée malgré les quotas très limités pour les juifs. Elle admire tout ce qui est lié à l'école et au savoir et réussit très bien ses études. Quand elle a dix ans, ses parents décident d’émigrer. Ils veulent assurer l’avenir de leurs deux filles, Raïssa et Vera, ce qui semble difficile en Russie à cause des discriminations antisémites. Le projet initial de leur père était d'aller jusqu'à New-York, mais un ami le persuada de s'établir à Paris. La famille émigre en France où Raïssa continue sa scolarité dans une école communale du Passage de la Bonne Graine. En 15 jours, elle réussit à apprendre le français suffisamment bien pour comprendre les leçons et être classée deuxième de la classe. Deux ans plus tard, elle change d’établissement et se prépare à entrer à l'université. Elle s'inscrit à la Faculté des Sciences de la Sorbonne, où elle rencontre Jacques Maritain qui était licencié en philosophie et préparait une licence ès sciences. Tous deux se sentent vides et désespérés. Ils apprécient la qualité de l'enseignement qu'ils reçoivent, mais les idées de leurs professeurs ne correspondent pas à leurs aspirations et à leurs questionnements les plus profonds.
" Nous décidâmes donc de faire pendant quelque temps encore confiance à l’inconnu ; nous allions faire crédit à l’existence, comme à une expérience à faire, dans l’espoir qu’à notre appel véhément le sens de la vie se dévoilerait, que de nouvelles valeurs se révéleraient si clairement qu’elles entraîneraient notre adhésion totale, et nous délivreraient du cauchemar d’un monde sinistre et inutile. Que si cette expérience n’aboutissait pas, la solution serait le suicide ; le suicide avant que les années n’aient accumulé leur poussière, avant que nos jeunes forces ne soient usées. Nous voulions mourir par un libre refus s’il était impossible de vivre selon la vérité ".
En 1904, elle passe ses vacances dans un village du Loiret avec sa famille et Jacques Maritain. Les normes de l'hygiène n'étant pas respectées à l'auberge où ils logent, Raïssa souffre d'un mal de gorge. On diagnostique un phlegmon rétro-pharyngien, maladie qui fut à l'origine des problèmes de santé qu'elle éprouva jusqu'à la fin sa vie et qui l'empêcheront d'avoir une occupation régulière.
Les cours d'Henri Bergson au Collège de France, que Maritain et Raïssa commencent à fréquenter sur le conseil de leur grand ami, Charles Péguy, les aident à sortir de ce désespoir en leur permettant de pressentir l'existence de la vérité objective et une " possibilité même du travail métaphysique ".
Quelque temps après leurs fiançailles en 1904, ils rencontrent Léon Bloy qui deviendra leur grand ami, et se convertissent au catholicisme. Leur baptême, ainsi que celui de sa soeur Véra, a lieu 11 juin 1906 à l’Église Saint-Jean l’Évangéliste de Montmartre , et Bloy devient leur parrain.
Jacques et Raïssa Maritain choisissent le Père Humbert Clérissac, dominicain, comme leur premier directeur spirituel. Ensuite, après la mort de celui-ci, un autre dominicain, le Père Garrigou-Lagrange, devient leur père spirituel et leur ami.


http://fr.wikipedia.org/wiki/Ra%C3%AFssa_Maritain
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

p.cristian
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Re: L'affaire Léon Bloy

Message non lu par p.cristian » sam. 08 févr. 2014, 17:52

Le livre est d'ailleurs dédié à Raïssa Maritain.
Je suis surpris en lisant un extrait de Maritain sur le Salut par les Juifs de la lecture qu'il fait par exemple du chapitre 30.
http://books.google.fr/books?id=UQeknEm ... oy&f=false
On se demande, à la lecture de certaines des pages du Salut, si Bloy lui-même n'est pas un de ces inspirés de Dieu? Ainsi nous n'en pouvions lire sans une émotion bouleversante les sublimes chapitres xxx et xxxiii. Le chapitre xxx est intitulé: La première Spéculation Juive. Il est une paraphrase imagée et savoureuse du dia-logue inouï de Dieu et d' Abraham — «le Père élevé de la multitude». Chapitre dix-huitième de la Genèse. La « spéculation juive» consiste ici à essayer d'obtenir, à force d'humilité, d'amour et d'audace, que Dieu pardonne à Sodome et à Gomorrhe, afin que «le juste ne soit pas enveloppé dans le châtiment de l'impie». Six fois Abraham réitère ses supplications, et il obtient chaque fois un peu plus de miséricorde. À la fin le Seigneur s'engage à ne pas détruire ces villes si dix justes seulement s'y trouvent. On avait débuté à cinquante. «Ici finit le dialogue de la Toute-Puissance vengeresse et de la Toute-Puissance suppliante. Le Seigneur ayant été vaincu six fois, s'en va et cesse de parler à Abraham, comme s'il craignait d'être vaincu une septième fois et de ne plus pouvoir se 'reposer' ensuite dans sa justice.»
Classiquement, l'interprétation de ce texte est de se poser la question "Et s'il n'en reste qu'un ? Lequel serait-il".

Et voici le texte in extenso avec le titre du chapitre, qui à mes yeux en fait changer le sens.
LA PREMIÈRE SPÉCULATION JUIVE

La clameur de Sodome et de Gomorrhe s’est multipliée, dit le Seigneur, et leur péché s’est excessivement aggravé.
Cette parole est adressée confidentiellement à Abraham, aussitôt après la promesse d’un Fils en qui toutes les nations de la terre seront bénies. Promesse qui a fait rire la vieille Sara « derrière la porte du tabernacle », comme elle avait fait rire, quelques jours auparavant, le centenaire Abraham.
Le rire est très-rare dans l’Écriture. Abraham et Sara, ces deux ancêtres de la douloureuse Marie, Mère des Larmes, sont chargés de l’inaugurer, et cette circonstance mystérieuse est considérable à tel point que le nom de la première tige du rouvre généalogique de la Rédemption, au moment où cet arbre sort de terre, c’est précisément Isaac qui signifie Rire.
C’est lorsque l’air vibre encore de ce rire surprenant que Dieu raconte à son Patriarche la clameur des villes coupables et que commence la sublime histoire des Cinquante Justes.
La beauté infinie de cet endroit commande un si grand respect et une si tremblante admiration, qu’il est à peine possible d’espérer qu’on ne blasphémera pas en essayant de le commenter.
Il faut se souvenir qu’on est à l’origine de tout, et que le Peuple élu, c’est-à-dire l’Église militante, vient d’être appelé.
Abraham, le Père élevé de la multitude, l’Homme unique dont Noé n’était que la figure, et dans le Sein de qui les âmes vivantes des justes doivent un jour abriter leur gloire ; Abraham offre l’hospitalité de sa tente aux Trois Personnes divines qui lui sont apparues dans la vallée de Mambré, à l’heure de la grande « ferveur » du jour.
Dans son empressement à les servir, l’Aïeul de Marie multiplie les symboles et les figures, et, après une série d’actes qui font penser au Sacrifice de la Messe, il finit par se tenir debout sous l’arbre, tout près d’eux.
C’est l’heure du renouvellement de la Promesse. Le Seigneur reviendra dans le temps marqué, et Sara, l’habitante du tabernacle, aura un Fils. Moïse, David, Salomon et les dix-sept Prophètes de la loi d’attente n’auront plus autre chose à faire, désormais, que de répercuter en échos cette annonce béatifique de la naissance du véritable Enfant d’Abraham qui sera le Sauveur des autres.
Après un tel don où la Tendresse infinie s’est pour ainsi dire épuisée, le même Seigneur « ne peut » plus rien cacher à celui qu’il aime, et il lui fait connaître son terrible dessein de perdre Sodome et Gomorrhe dont la clameur est montée jusqu’à lui.
L’espèce de métonymie scripturale employée ici pour exprimer l’énormité inouïe du péché que Dieu va punir, laisse dans la pensée une empreinte singulière. Il parait que le crime a une voix comme l’innocence, et que l’abomination de Sodome crie comme le sang d’Abel.
— Je descendrai, ajoute le redoutable Interlocuteur, et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est venu vers moi ; je veux savoir si cela est ainsi ou si cela n’est pas.
Ces derniers mots sont une provocation ineffablement paternelle à la prière audacieuse qui va suivre. Ce que le Seigneur veut voir surtout, c’est l’humilité de son serviteur, humilité qui éclatera d’autant plus que ses supplications seront plus pressantes et, en apparence, plus téméraires. C’est pour cela qu’il descend, et c’est ce prodige de sa Grâce qu’il veut s’attester à lui-même.
Pour sentir la sublimité de cette scène, il n’est pas inutile de penser à ce que Jésus exprime si profondément quand il parle du « Sein d’Abraham ». Le Patriarche porte en lui Jérusalem, et il prie dans toute la force de la Bénédiction universelle qu’il vient de recevoir, — projetant ainsi cette parabole infinie de prophétiques extases qui commence à lui, et qui, après avoir enjambé toute la pérégrination de Jacob, doit s’achever avec splendeur dans le dernier verset du « Magnificat ».
Sodome est la ville du Secret, et Gomorrhe est la ville de la Rébellion. Elles paraissent représenter deux formes inconnues de l’attentat contre l’Amour, avec une aggravation spéciale pour la première, en faveur de laquelle Abraham intercède particulièrement, comme si le salut des rebelles dépendait du pardon accordé aux clandestins et aux idolâtres.
Marie ne devant parler que six fois dans l’Évangile, Abraham, chargé de figurer l’Intercession de cette Mère des vivants, ne demandera que SIX fois la grâce des coupables, et il la demandera, non pour que le crime soit épargné, mais pour que « le juste ne soit pas enveloppé dans le châtiment de l’impie ».
— S’il se trouve cinquante justes dans la cité, dans la vraie Cité qui sera le cœur de votre Mère, ne pardonnerez-vous pas ? Cinquante coudées faisaient toute la largeur de l’Arche dans laquelle la race humaine fut sauvée. Non, vraiment, il n’est pas possible que vous fassiez cette chose : que vous exterminiez le juste avec l’impie, et que l’innocent soit traité comme le coupable ; cela n’est pas digne de vous qui jugez toute la terre. Vous ne pourrez, en aucune façon, exercer un tel jugement.
— Je pardonnerai à cause d’eux, prononce le Seigneur.
Abraham se replie sur lui-même. Il considère qu’il n’est que « cendre et poussière », mais enfin, puisqu’il a commencé, pourquoi ne continuerait-il pas de parler à son Maître ?
— S’il s’en fallait de cinq, hasarde-t-il, qu’il y eût cinquante justes, détruiriez-vous toute la ville parce qu’il n’y en aurait que quarante-cinq ?
Le Seigneur considère à son tour qu’étant tout-puissant, il peut tout perdre, mais qu’il faudra quarante-cinq colonnes parfaitement droites et magnifiques pour soutenir la coupole du palais mystique de Salomon[7], et il promet de ne pas détruire la ville s’il y trouve quarante-cinq justes.
Abraham parle une troisième fois.
— Mais s’il y a quarante justes, que ferez-vous ? Ah ! oui, Seigneur, que ferez-vous ? Le Déluge a duré quarante jours et autant de nuits, après lesquels vous fermâtes les fontaines de l’abîme ; votre peuple est prédestiné à se lamenter quarante ans dans le désert, avant d’arriver à la région de son désir ; Ézéchiel, le voyant de votre gloire et l’appariteur de vos Évangélistes, annoncera, dans quelques siècles, l’assomption par vous de l’iniquité de Juda, pendant les quarante jours de votre jeûne[8]. Que ferez-vous de Sodome si vous y découvrez autant de justes que votre Incommunicable Unité divine est contenue de fois dans le nombre symbolique de la Pénitence ?
— En considération de quarante, je consens à ne point frapper, dit le Seigneur.
— Ne vous indignez pas, je vous en prie, reprend le Patriarche, si je parle encore. Qu’arrivera-t-il, s’il n’y en a que trente ? Souvenez-vous que l’Arche, qui portait dans ses entrailles la Réconciliation, n’avait que trente coudées de hauteur. C’est vous-même qui donnâtes cette mesure au juste Noé, et ce sera précisément le nombre misérable des pièces d’argent qui serviront un jour à vous acheter pour le Sacrifice, quand il y aura dans le monde un dénûment total d’holocaustes capables de vous apaiser.
— Je ne ferai rien, répondit aussitôt le Seigneur, si je trouve ici le nombre de trente.
Insister davantage est évidemment téméraire. Un homme de grande discrétion et de foi modique s’en tiendrait là. Néanmoins, Abraham espère encore. Il se dit, comme David, qu’il n’est pas possible que Dieu se dépouille de sa miséricorde, qu’il oublie d’avoir pitié, et qu’il emprisonne sa clémence dans sa fureur. Alors, cet homme de tous les commencements se détermine.
— Puisque j’ai commencé une bonne fois, je parlerai encore à mon Seigneur. S’il ne s’en trouvait que vingt. S’il arrivait qu’il n’y eût que vingt fils vraiment fidèles dans le cœur de la Mère que je dois vous donner un jour ; si le parvis de votre Tabernacle n’était soutenu que par vingt colonnes d’airain à chapiteaux d’argent ciselé, votre Demeure Immaculée croulerait-elle pour cela ?… Et ce n’est pas tout, Seigneur. Vous savez que vous serez vendu une autre fois aux Madianites, c’est-à-dire aux gens de justice, dans la personne de mon arrière petit-fils Joseph, et, dans cette circonstance, vous ne serez acheté que vingt pièces d’argent, car vous êtes à vendre à tout prix, ô mon Dieu !
— Par déférence pour le nombre vingt, je ne tuerai pas, dit le Seigneur.
L’Écriture appelle Abraham le « bien-aimé » de Dieu… Il lui reste encore une prière sur le cœur. Il faut qu’il la dise, et c’est d’autant plus difficile qu’elle est absolument semblable aux autres. Mais, après tout, c’est de lui que doit sortir un jour Celle dont les entrailles et les mamelles seront appelées bienheureuses. À ce titre, il peut tout oser.
— Je vous supplie, dit-il, de ne pas vous mettre en colère si je parle encore une fois, une seule fois. Que déciderez-vous, si vous trouvez dix justes en ce lieu ?… Ne doit-il pas venir un jour où dix hommes, en effet, dix hommes « de toutes les langues des nations », accourus pour chercher la Face de Dieu, se pendront à la frange de l’Homme Juif et lui diront : « Nous voulons aller avec toi, parce que Dieu est ton compagnon »… Ces dix hommes ne sont-ils pas nécessaires à vos desseins, tout autant que les Dix Commandements de la Loi que vous écrirez de votre main sur le Sinaï formidable ?
Dans le lumineux crépuscule de son oraison de prophète, le Patriarche entrevoit sans doute ces étrangers de la fin des fins… S’ils allaient pourtant se rencontrer dans Sodome, cité du mystère !… le Seigneur serait bien forcé de pardonner !
Et il pardonne, en effet, s’engageant à ne pas détruire la ville si ces dix justes s’y trouvent.
Ici finit le dialogue de la Toute-Puissance vengeresse et de la Toute-Puissance suppliante. Le Seigneur ayant été vaincu six fois, s’en va et cesse de parler à Abraham, comme s’il craignait d’être vaincu une septième et de ne plus pouvoir se « reposer » ensuite dans sa justice.
N.B. le P. de mon pseudo ne veut pas dire "père".

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Re: L'affaire Léon Bloy

Message non lu par Fée Violine » sam. 08 nov. 2014, 17:57

Documentaire sur Léon Bloy, "le pèlerin de l'absolu" (télé française, 1970):
http://www.youtube.com/watch?v=kVUjreQ2 ... ture=share

:amoureux:

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Re: L'affaire Léon Bloy

Message non lu par Cinci » lun. 10 nov. 2014, 1:23

Si je parle pour moi, cette pièce télévisuelle tirée du dépôt d'archive reste plutôt intéressante.


Une des phrases d'un texte de Léon Bloy qui sera cité dans le déroulement de l'émission, à un moment donné, se décline ainsi: « ... le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre». Aussi, la chute est-elle bien amenée plus loin avec la relation des derniers moments de Léon Bloy. Touchant.

:coeur:

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Léon Bloy - documentaire

Message non lu par Cinci » mer. 08 janv. 2020, 22:29

https://www.youtube.com/watch?v=LeotBROo6vk

Je veux juste attirer l'attention sur ce documentaire archivé de 1970. Un régal !

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » mer. 15 janv. 2020, 1:39

Voici quelques extraits du livre Le sang du pauvre.

Au chapitre 14

Le petit roi

Un soir dans une réunion publique en 1869 j'entendis cette citation de Lamennais ("J'ai vu, dans un berceau, un enfant criant et bavant, et autour de lui étaient des vieillards qui lui disaient Seigneur ! et qui s'agenouillaient, l'adoraient. Et j'ai compris toute la misère de l'homme") faite par un jeune homme triste qui est aujourd'hui parmi les fantômes, et l'amertume en est restée profondément en moi. Je pense qu'il y a encore de ces fils de roi quelque part, et je suis certain qu'il reste beaucoup de ces vieillards,surtout dans le monde républicain. En tout cas, il y a des petits enfants propriétaires.

En voici un qui dort dans son berceau blanc et rose, plein de dentelle et de satin. Il ressemble à une fleur sur des fleurs. C'est l'innocence et la beauté. On l'appelle "Petit Roi, Trésor adoré", et il possède, en effet, plusieurs millions. Sa mère est morte en le mettant au monde et son père l'a suivie de près, on ne sait pourquoi. L'un et l'autre sont allés, tout nus, rendre leurs comptes. Il a un tuteur plein de prudence et plusieurs gérants carnassiers qui s'occupent de ses affaires. C'est le commencement d'une belle vie. Si on ne le tue pas de douceurs et de caresses, il sera un fameux homme dans quinze ou vingt ans.

Son éducation, dans tous les cas, est assurée. Rien n'y manquera (*). Avant même qu'il ait appris à parler, on lui aura fait comprendre que la richesse est l'unique bien et qu'il est précisément possesseur d'une richesse immense. De très bonne heure, il saura qu'étant fils de son père, qui fut un admirable voleur, il a droit au respect le plus profond et à l'unanime adoration des autres mortels - si toutefois on peut croire qu'il soit lui-même un mortel. Sans risquer la méningite, il devinera que ce droit, conféré par la possession de l'argent, surpasse infiniment tous les efforts de l'intelligence et qu'il est ridicule de se surmener.

Si son éducation est très bien faite, le mépris de la pauvreté sera son flambeau, sa lumière pour tout éclairer, tout discerner, tout brouiller. Et cela toute sa vie, sauf miracle. Vécût-il cent ans, il ignorera toujours que les pauvres sont des hommes comme lui, et qui souffrent. Où prendrait-il, d'ailleurs, l'idée de la souffrance ? Cette idée-là est comme le lait : il faut la prendre au sein de la mère ; il faut avoir été allaité, bercé par la douleur, par la vraie douleur de misère. Passé l'âge de raison, qu'on dit être celui de sept ans, il n'y a presque plus moyen d'apprendre à souffrir.

En attendant son destin quel qu'il puisse être, les sports variés remplaceront la culture intellectuelle, si parfaitement inutile aux gens du monde, et surtout la culture morale, exigible seulement de la valetaille ou de quelques croupiers ambitieux. Laissant loin derrière lui ceux qui ne veulent rien savoir, il ne saura même pas qu'il y a quelque chose à ignorer. Mécanique à volupté jusqu'à son dernier jour, la pauvreté lui sera aussi inconnue que la théologie mystique ou l'histoire universelle, et, quand la mort le réveillera de ses imbéciles songes, il faudra lui essuyer les yeux avec des tessons brûlants pour qu'il aperçoive enfin cette compagne de Jésus-Christ !

Ce moment est loin, espérons-le. Aujourd'hui, le voici dans son berceau. Il pourrait être dans la rue sur un tas d'ordures, comme tant d'enfants abandonnés. Mais il y a une loi promulguée par les démons, qui veut que certains enfants naissent riches et que d'autres enfants naissent pauvres.

- Ton père, ô petit roi, s'est approprié la substance d'un grand nombre. Il est juste que tu en profites et que les enfants des pères qui n'ont jamais volé personne souffrent pour toi. Cela, c'est la stricte justice, tous les notaires le diront. Lorsqu'on te servira respectueusement ton petit déjeuner dans ton petit lit bien chaud, d'autres enfants de ton âge, à moitié nus, et qui ont plus faim que toi, chercheront parmi les ordures quelques-unes des précieuses croûtes que tu dédaignes, si les chiens ont eu la bonté de leur en laisser. Mais cela on ne te le dira pas, parce que cela te dégoûterait, cher ange.

On ne te dira pas non plus que ces misérables enfants qui te ressemblent si peu ont été mis dans la rue par toi, ou du moins pour toi, et en ton nom, car tu étais leur Propriétaire, et que la jolie tasse où tu bois ton chocolat représente beaucoup plus que le prix de l'humble table de famille où ils prenaient les repas chaque jour avec leurs parents quand tu n'avais pas fait vendre leur mobilier.

Que peuvent signifier l'Étable de Bethléem et le mystère de la Sainte Enfance pour ces petits êtres, avilis et dénaturés par la richesse dès leur entrée dans ce monde horrible que leur présence fait paraître plus horrible encore ? Imagine-t-on quelque chose de plus douloureux ? Un pauvre enfant désarmé dont on fait, sans qu'il le sache, un vase d'injustice et de cruauté, au nom de qui s'accomplissent légalement des actes affreux qu'il ne pourra jamais réparer [...] L'Évangile dit : "Malheur aux riches !" Se représente-t-on la force de cette parole s'exerçant sur un nouveau-né ?

A supposer une infinitésimale puériculture de religion, que pourra penser le petit roi, sinon que les gens de Bethléem eurent bien raison de ne pas héberger une famille si pauvre, et que l'Enfant de Marie dut s'estimer trop heureux de n'être pas rebuté par le boeuf ni l'âne et de recevoir gratuitement l'hospitalité de ces animaux ?

Pour ce qui est des Rois Mages, il est trop évident qu'ils avaient agi sans conseil et que leurs présents eussent été mieux placés à la cour d'Hérode avec qui ils eurent la maladresse de se brouiller, ce qui eut pour conséquence la mort de plusieurs enfants dignes d'intérêt dont les parents devaient avoir de l'argent placé dans les compagnies d'assurance de la Judée.

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(*) Certains religieux y ont pourvu. Les Dominicains, entre autres, ont à Paris une école à l'usage exclusif des jeunes gens riches, appelés à briller dans le monde. Ces pères laïcisés sont des hommes de sport et de belle prestance. Une règle rigide en cette école religieuse, exige qu'il ne soit jamais parlé de religion aux élèves. Si l'un d'entre eux énonce des impiétés, il ne convient pas de lui imposer silence, encore moins de le réprimander. Le dimanche, messe rapide, uniquement pour la forme, juste ce qu'il faut pour sauver saint Dominique. Occasion, pour messieurs les élèves, de s'unir au Saint Sacrifice en lisant des cochonneries. L'après-midi du dimanche, vêpres au cirque, au cinématographe, en divers théâtres où leur maîtres les conduisent. Mais ils préfèrent la boxe, les courses et la danse qui fatiguent moins leur cerveau, et on les y encourage volontiers. Inutile d'ajouter que l'abstinence et le jeûne sont sévèrement prohibés. Quant aux moeurs, on présume qu'elles feraient peur à des chevaux de remonte. Cet établissement est recommandé aux familles riches et ambitieuses, pour leurs enfants, pour une éducation distinguée.
Dernière modification par Cinci le mer. 22 janv. 2020, 0:17, modifié 1 fois.

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » mer. 15 janv. 2020, 2:12

Le commerce

Autrefois, il y a bien longtemps, quand il y avait de la noblesse et des chevaliers libérateurs, le commerce dérogeait. C'était une loi absolue, un loi de fond. Le gentilhomme qui se livrait au commerce était, de ce fait, discrédité, disqualifié, déchu, démonétisé, déshonoré, rejeté du sol, racines en l'air. Et c'était parfaitement juste et raisonnable. Même aujourd'hui que l'arithmétique a remplacé la noblesse, le commerce garde encore quelque chose de son ancienne puanteur, et on ne l'avoue pas très volontiers.

Pourquoi donc est-il si infâme ? C'est parce qu'il dévore le pauvre, parce qu'il est la guerre au pauvre, simplement. Les détaillants de toutes sortes : boulangers, bouchers, charcutiers, charbonniers, logeurs, etc., ne gagnent réellement que sur les pauvres, toujours incapables de s'approvisionner ou de profiter des occasions. La moitié de cinq est trois, c'est l'arithmétique des détaillants. Voici du pain à trente-cinq centimes le kilo. Le pauvre qui ne peut acheter qu'une livre à la fois, le paiera quatre sous. S'il a faim deux fois par jour, au bout d'un mois le boulanger lui aura volé un franc cinquante. Ainsi du reste. Une chambre infecte est louée huit francs par semaine, plus de quatre cent francs par an, à une malheureuse qui se tue pour gagner deux francs par jour.

Le crédit est un veau gras, tué depuis longtemps pour fêter le retour de l'Enfant prodigue réintégrant la maison paternelle à six étages, après avoir longtemps gardé les cochons. Dites à un commerçant : "Je ne puis admettre qu'on doute de la probité d'un homme qu'on ne connaît pas." Il ne comprendra jamais. Dans la langue de cet ignoble, connaître quelqu'un signifie savoir s'il a de l'argent, et ne pas le connaître signifie ne pas savoir s'il a de l'argent. Un homme connu, c'est un riche. Dans le premier cas, l'estime empressée, la servilité la plus basse; dans le second, la défiance et l'hostilité. C'est immonde, mais commercial dans toute la force du terme.

Le désir exclusif de s'enrichir est, sans contredit,ce qui peut être imaginé de plus abject.

Au fond, le commerce consiste à vendre très cher ce qui a très peu coûté, en trompant autant que possible sur la quantité et la qualité. En d'autres termes, le commerce prend la goutte du Sang du Sauveur donnée gratuitement à chaque homme et fait de cette goutte plus précieuse que les mondes, épouvantablement multipliée par des additions ou mixtures, un trafic plus ou moins rémunérateur.

- Je ne vous force pas à venir chez moi, dit l'usurier qui est au fond de tout commerçant.
- Sans doute, chien, tu ne m'y forces pas; mais la nécessité m'y force, la nécessité invincible, et tu le sais bien.

Léon Bloy, Le sang du pauvre, 1909

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » mer. 22 janv. 2020, 1:28

Je lis des conférences que Léon Bloy aura pu donner naguére, à Copenhague, sur différents écrivains français. Franchement, ça donne envie de se replonger un peu dans la littérature ! Sa critique de Zola et du naturalisme est plutôt dévastatrice.

Par contre, il rend justice à Charles Baudelaire, faisant valoir qu'il était un véritable et un très grand écrivain catholique en substance. Il explique que ses ennemis lui auront forgé une légende noir absolument immérité. Je réalise donc. moi-même, comment j'aurai été victime de "fake news" avant la lettre et à propos de ce poète. Incroyable. Il est également "tout chose", Léon Bloy, littéralementà genoux devant Paul Verlaine; un autre catholique, - et un vrai ! - toujours d'après lui. C'est vraiment très beau ce qu'il fait ressortir de l'un ou l'autre. Encore une fois, je devrais dire que c'est là pour moi une révélation. Je n'aurai toujours vu ressassé ça et là les mêmes vieilles histoires d'immoralité, d'ivrognerie ou d'homosexualité - vous savez l'épisode Rimbaud que tout le monde connaît et qui devrait faire foi de tout.

De Baudelaire (extraits) :

Le Rebelle

Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,
du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
Et dit, le secouant : "Tu connaîtras la règle !
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux !

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,
le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété.
Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,
un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'amour ! Avant que ton coeur me se blase,
A la gloire de Dieu rallume ton extase ;
C'est la Volupté vraie aux durables appas !

Et l'Ange, châtiant autant, ma foi ! qu'il aime,
De ses poings de géant torture l'anathème ;
Mais le damné répond toujours : "Je ne veux pas !'



Encore ...

"Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,

A la très belle, à la très bonne, à la très chère,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?

- Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges ;
Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit de la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit :"Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau :
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone."

(C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, "Spleen et idéal", XLII

Le commentaire de Bloy :

Qu'ajouterai-je à cela ? Il aimait les pauvres, comme Dieu veut qu'on les aime et cet autre sonnet intitulé "La mort des pauvres" est à coup sûr, une chose unique en son genre, une caresse des anges, un baiser descendu du ciel sur les malheureux qui souffrent.

[...]

Mais, écoutez encore ce souvenir pieux du poète, à une très humble servante qui l'avait soigné dans son enfance.



La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres.

Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

Figurez-vous cette langue. - la plus artiste qu'on ait parlé depuis que la terre tourne autour du soleil, - cette langue plus plastique encore que poétique, maniée et taillée comme le bronze et la pierre, et ou la phrase a des enroulements et des canelures; figurez-vous quelque chose du gothique fleuri [...] puis dans ces enroulements et ces canelures d'une phrase qui prend les formes les plus variées, comme le prendrait un cristal; supposez tous les piments, tous les alcools, tous les poisons, minéraux, végétaux, animaux, et ceux-là (les plus riches et les plus abondants) si on pouvait les voir, qui se tirent du coeur de l'homme, - et vous avez la poésie de Baudelaire, cette poésie sinistre et meurtrière dont rien n'approche dans les plus noirs ouvrages de ce siècle qui se sent mourir.

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » ven. 24 janv. 2020, 20:14

Paul Verlaine


Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

Ô mon Dieu, votre crainte m'a frappé
Et la brûlure est encore là qui tonne.
Ô mon Dieu votre crainte m'a frappée.

Ô mon Dieu, j'ai connu que tout est vil
Et votre gloire en moi s'est installée,
Ô mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.

Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
Fondez ma vie au Pain de votre table,
Noyez mon âme aux flots de votre Vin.

Voici mon sang que je n'ai pas versé,
Voici ma chair indigne de souffrance,
Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici mon front qui n'a pu que rougir,
Pour l'escabeau de vos pieds adorables,
Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé,
Pour les charbons ardents et l'encens rare,
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,
Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
Pour accourir au cri de votre grâce,
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
Pour les reproches de la Pénitence,
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

Voici mes yeux, luminaires d'erreur,
Pour être éteints aux pleurs de la prière,
Voici mes yeux, luminaires d'erreur.




Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon,
Quel est le puits de mon ingratitude,
Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon.

Dieu de terreur et de sainteté,
Hélas ! ce noir abîme de mon crime,
Dieu de terreur et de sainteté.

Vous Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur.

Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.

Ce sont des vers que Léon Bloy a pu citer lors d'une conférence en 1891.

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » ven. 24 janv. 2020, 20:42

De Verlaine, Bloy écrivait encore :
Léon Bloy :

Je suppose le déconcertant prodige que voici : un homme se présente au seuil de l'Église éternelle du Christ, je ne dis pas le plus grand, ni le meilleur, mais l'unique, absolument, celui qu'on était las d'espérer ou de rêver depuis des siècles, un POÈTE CHRÉTIEN.

Ce minable claquedent, dénué même des tessons de Job, porte son fumier sur son esprit et sa besace autour de son coeur. Il s'agenouille à l'entrée du vieil habitacle de l'Espérance, de l'antique vaisseau des extases, et, du fond de sa conscience, invoque le Dieu flagellé pour qu'il soit le témoin de son holocauste. Il arrive des lointains cloaques, apportant l'inégalable trésor des puanteurs, des nudités, des dérélictions, des blasphèmes et des désespoirs du siècle, puisque l'épouse indéfectible du Rédempteur a reçu le pouvoir de transfigurer tout cela. Il a choisi d'être le bouc propriatoire et le sacrifice qu'il offre est cousin germain de l'effroyable désolation qu'il assume.

Sacrifier à Jésus la richesse, la célébrité, l'amour même, c'est le vieux jeu des martyrs et des confesseurs nimbés qu'on vénère dans les basiliques et dont les histoires sont écrites par des professeurs de vertu. Mais sacrifier à cet Agonisant couronné d'épines les joies du Vice et les délicieux esclavages de l'infamie ! renoncer pour cet Agneau d'entre les lys aux exhalaisons de l'excrément ! - telle est l'oblation de ce pèlerin qui s'est donné à lui-même l'invraisemblable mission de représenter la poésie contemporaine au pied de la Croix !

[...]

Songez qu'il ne s'était rien vu de pareil depuis le Moyen Âge. Un grand poète [Verlaine] qui ne chantait que pour Jésus-Christ, comme les saints inconnus par qui furent écrites les hymnes merveilleuses de la liturgie.

Source : Léon Bloy, "Verlaine" dans Pierre Glaude, Les funérailles du naturalisme, Les Belles Lettres, 2001, p. 260
Est-ce que vous saviez ça ? Moi, je l'ignorais.

Respect !

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Re: Léon Bloy

Message non lu par Cinci » ven. 24 janv. 2020, 21:21

Mon Dieu m'a dit : Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids.

De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l'éponge, et tout t'enseigne
A n'aimer, en ce monde amer ou la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

II

J'ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.
C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.

Vous, la source de paix que toute soif réclame,
Hélas ! voyez un peu tous mes tristes combats !
Oserai-je adorer la trace de vos pas,
Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme ?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,
Je voudrais que votre ombre au moins vêtit ma honte,
Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,

Ô vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
De leur damnation, ô vous toute lumière
Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière !


III

- Il faut m'aimer ! Je suis l'universel Baiser,
Je suis cette paupière et je suis cette lèvre
Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre
Qui t'agite, c'est moi toujours ! Il faut oser.

M'aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiser
Jusqu'ou ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,
Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre,
Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser !

Ô ma nuit claire ! ô tes yeux dans mon clair de lune !
ô ce lit de lumière et d'eau parmi la brune !
Toute cette innocence et ce reposoir !

Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes !

IV

- Seigneur, c'est trop ! Vraiment je n'ose. Aimer qui ? Vous ?
Oh non ! Je tremble et n'ose. Oh ! vous aimer je n'ose.
Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la Rose.
Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous.

Les coeurs des Saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux
D'Israël, vous la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d'une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer. Êtes-vous fous ?


V

- Il faut m'aimer. Je suis ces fous que tu nommais,
Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme,
Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.

Mon amour est le feu qui dévore à jamais
Toute chair insensée, et l'évapore comme
Un parfum, - et c'est le déluge qui consomme
En son flot tout mauvais germe que je semais,

Afin qu'un jour la Croix ou je meurs fût dressée
Et que par un miracle effrayant de ma bonté
Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.

Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté !

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