Pneumatis a écrit :Bonjour,
Virgile a écrit :Ce que ces prêtres ne sont jamais parvenus à comprendre, c'est que l'Eglise catholique "triomphaliste" qu'ils dénonçaient faisait du "social" lorsqu'elle faisait surgir l'art roman de la vie spirituelle de tout un peuple... et il leur était bien impossible de se rendre compte qu'ils ne feraient jamais surgir de la vie chrétienne à partir de leur cher "social" institué en impératif catégorique.
C'est très intéressant votre analyse Virgile, parce que, en tout cas pour moi, vous commencez à mettre un visage théologique sur ces dérives post-conciliaires dont on a voulu faire porter le chapeau au concile et aux pères conciliaires : n'y aurait-il pas, dans ce que vous décrivez, en filigrane, ce que l'Eglise a elle-même condamné avec pourtant de grandes difficultés pour le faire sur le plan doctrinal : la
théologie de la libération ?
On sait que l'Eglise a condamné la théologie de la libération pour d'obscure raisons théologiques, avec des noms de concepts barbares, décrivant le fait que dans la théologie de la libération on mettait trop l'accent sur la force libératrice qui vient d'en bas (des hommes), et qu'on faisait simplement passer en second la force libératrice qui vient d'en haut (de la grâce). Bien malin celui qui, n'étant pas un fin théologien, aurait pu trouver quelque chose à dire à la doctrine : condamner le fait de voir un peu trop l'homme dans Jésus et un peu pas assez Dieu, ça semble pour le moins approximatif.
Ce qui était beaucoup plus clair c'était les ressemblances entre l'application de la théologie de la libération et les idées marxistes de révolution et de lutte des classes. Ca gênait clairement. Mais tant que ce n'était que des ressemblances et qu'il n'y avait pas les mêmes prétentions de réalisation politique, on ne pouvait trop rien dire. Alors sur le plan doctrinal il a fallu creuser. Et puis que pouvait-on dire : les fidèles de cette nouvelle approche n'économisaient pas leurs forces pour s'opposer aux gouvernements des riches et faire par le bas leur révolution au service des plus pauvres. La théologie de la libération, révolution politique orchestré par des ecclésiastiques en somme, a même ses martyrs. Mais Joseph Ratzinger n'étant pas dupe, tout en félicitant ceux qui sont à l'oeuvre au service des plus pauvres, n'a pu que condamner ceux qui pronaient :
le pain d'abord, la parole ensuite.
Ainsi j'ai l'impression, en vous lisant Virgile, que là où on a fait porter le chapeau au Concile et aux pères conciliaires, de dérives inqualifiables, on le doit probablement plus à ceux qui auraient cédé aux sirènes du marxisme ; marxisme qui correspond bien à l'époque qui nous occupe, dont on connait bien la perversion, et pour lequel il est plus cohérent d'envisager qu'il ait eu de graves nuisances pour ceux qui l'ont approché, plutôt que de chercher l'origine de ces nuisances dans les lignes d'un saint concile.
N'est-ce pas cela qui se révèle doucement sous votre analyse, cher Virgile ? C'est en tout cas ce à quoi votre analyse m'a conduit, qui me semble plutôt tenir debout, et je vous en remercie.
J'ai le sentiment que vous mettez de côté la moitié du problème. Car ce qui triomphe en ce moment est non pas le marxisme, mais le capitalisme, l'affairisme boursier et le modèle financier anglo-saxon. Il y a d'ailleurs un point commun entre ces deux systèmes qui semblent se rejeter radicalement : la lutte pour la jouissance des biens matériels, tandis que l'enseignement du Christ pousse au détachement des vanités de ce monde. Sauf que dans le système capitaliste, contrairement au système communiste, le "je" individualiste l'emporte clairement sur le "nous" collectiviste. Cette prééminence du "nous" est d'ailleurs au coeur même des principes révolutionnaires. On peut simplement objecter, comme le fait Benoît XVI dans sa première encyclique, qu'un système socialiste a ceci de pervers que, distribuant automatiquement les richesses aux démunis afin de combler les inégalités, il supprime la nécessité dans laquelle ils vivaient, et supprime donc aussi la rencontre qui peut se produire entre un nécessiteux et un nanti, et l'acte de charité qui peut l'accompagner. Ainsi personne n'étant responsable de personne personnellement, puisque le "nous" se charge collectivement de tout, le "je" se trouve non seulement déresponsabilisé, mais coupé paradoxalement du prochain, isolé du "nous", et enclin au repli sur lui-même et dans sa solitude. Je ne sais pas en quoi consiste exactement la théologie de la "libération", mais il est certain qu'un système socialiste comporte un danger d'aliénation mentale du fait de l'isolement, et ce sous des dehors de libération.
Quant au capitalisme que nous connaissons actuellement, qui n'est que le résultat d'une évolution économique depuis 1945, qui s'est accélérée depuis la chute du Mur, il relève d'un fonctionnement beaucoup plus primaire : l'accaparement de l'argent au détriment du prochain. C'est aussi simple que cela. Toute l'économie obéit à ce seul principe, qui est en même temps son but, assez archaïque et bestial finalement. On doit bien reconnaître que ce principe est en totale opposition avec l'enseignement de l'Evangile, encore une fois. En effet, la mise en concurrence des hommes entre eux, l'égoïsme érigé en système, la domination injuste et sans raison des uns sur les autres par l'argent, l'aliénation des masses grâce à l'action des médias, leur entraînement vers le bas, vers l'opposé des vertus humaines, tout cela représente le contraire absolu de ce qu'enseigne le Christ. Ce système, en outre, aboutit également à l'individualisme et à la solitude, ce que nous ne connaissons que trop bien.
Comment se situent les abus qui se sont réclamés (à tort ou à raison, je n'en sais rien) de
Vatican II par rapport aux excès du capitalisme affairiste et individualiste ? Voilà la question que l'on doit aussi se poser, si l'on pointe du doigt l'hérésie de la théologie de la "libération". Car il serait étonnant de ne pas voir de ponts entre une doctrine qui emploie le mot "libération", et une autre qui se réclame du "libéralisme". D'ailleurs, les modernistes ne sont-ils pas eux-mêmes désignés comme des "libéraux" ? Qu'est-ce donc que le libéralisme ? Se libérer de quoi ? Le libéralisme économique ne prétend-il pas à s'affranchir des règles, réputées maintenir les peuples dans l'immobilisme et le sous-développement ? Et de ce fait, n'induit-il pas ces mêmes peuples en erreur, en leur faisant miroiter des richesses hypothétiques, que ces peuples se prennent à désirer sans jamais les atteindre, et de là tout ce système aberrant des jeux d'argent pour compenser la frustration de la pauvreté, de la consommation effrénée, du surendettement et du crédit facile (afin de permettre une consommation sans limite, avec une fausse impression de richesse, mais qui en réalité ne fait qu'encourager la flambée des prix), et de la compétition extrême entre les employés, qui ne fait au final qu'enrichir toujours les mêmes, c'est-à-dire une élite de brigands qui exploitent tout le monde, et maintient son pouvoir grâce au mensonge et l'illusion ? N'a-t-on pas affaire, avec le libéralisme religieux, à quelque chose de similaire, où le croyant cesse d'être instruit sérieusement, où les règles se retrouvent relativisées et même tournées en dérision, réputées le maintenir dans un immobilisme l'empêchant d'évoluer vers une possible libération. Et l'on endort le croyant avec des discours flatteurs et séduisants. Alors viennent les tentations, les dérèglements, auxquels on trouve mille excuses, mais finalement tout se fait au profit du plus grand désordre de l'âme, jusqu'à compromettre le Salut.
N'y a-t-il donc pas une 3e voie économique et politique possible, qui ne soit ni fondée sur le libéralisme ni sur le socialisme, qui donnerait une place équilibrée au "je" et au "nous", avec des règles pour les droits, des règles pour les devoirs, une certaine protection des plus faibles et en même temps une responsabilisation concrète de chacun ? Un système qui serait donc plus conforme avec l'enseignement de l'Eglise.