Nous avons appris à nous méfier aussi de la morale, et d'autant plus qu'elle se croit davantage absolue. A L'éthique de la conviction, nous préférons ce que Max Weber appelle une éthique de la responsabilité, laquelle, sans renoncer aux principes (comment le pourrait-elle ?) se préoccupe aussi des conséquences prévisibles de l'action. Une bonne intention peut aboutir à des catastrophes et la pureté des mobiles, fût-elle avérée, n'a jamais suffi à empêcher le pire. Il serait donc coupable de s'en contenter : l'éthique de la responsabilité veut que nous répondions non seulement de nos intentions ou de nos principes, mais aussi pour autant que nous puissions les prévoir, des conséquences de nos actes.
C'est une éthique de la prudence, et la seule éthique qui vaille. Mieux vaut mentir à la Gestapo que de lui abandonner un Juif ou un résistant. Au nom de quoi ? Au nom de la prudence, qui est la juste détermination (pour l'homme, par l'homme) de ce mieux. C'est morale appliquée, et que serait une morale qui ne s'appliquerait pas ? Les autres vertus, sans la prudence, ne pourraient que paver l'Enfer de leurs bonnes intentions.
Prudentia, remarquait Cicéron, vient de "providere", qui signifie aussi bien prévoir que pourvoir. Vertu de la durée, de l'avenir incertain, vertu de patience et d'anticipation. On ne peut vivre dans l'instant. On ne peut aller toujours au plaisir par le plus court chemin. Le réel impose sa loi, ses obstacles, ses détours. La prudence est l'art d'en tenir compte : c'est le désir lucide et raisonnable. Les romantiques feront la fine bouche qui préfèrent leurs songes. Les hommes d'action savent au contraire qu'il n'est pas d'autre voie, fût-ce pour réaliser l'improbable ou l'exceptionnelle.
La prudence est cette paradoxale mémoire du futur, ou pour mieux dire cette paradoxale et nécessaire fidélité à l'avenir. Les parents le savent, qui veulent préserver celui de leurs enfants - non pour l'écrire à leur place, mais pour leur laisser le droit, et si possible leur donner les moyens, de l'écrire eux-mêmes. L'humanité doit aussi le comprendre, si elle veut préserver les droits et les chances d'une humanité future. L'écologie par exemple relève de la prudence, et c'est par quoi elle touche à la morale. On se tromperait en croyant la prudence dépassée : c'est la plus moderne de nos vertus, ou plutôt celle de nos vertus que la modernité rend la plus nécessaire,
Morale appliquée, disais-je, et aux deux sens du terme : c'est le contraire d'une morale abstraite ou théorique, mais le contraire aussi d'une morale négligente. Que cette dernière notion soit contradictoire dit assez combien la prudence est nécessaire, y compris pour protéger la morale du fanatisme (toujours imprudent à force d'enthousiasme), et d'elle-même. Combien d'horreurs accomplies au nom du Bien ? Combien de crimes, au nom de la vertu ? C'était pécher contre la tolérance, presque toujours, mais aussi contre la prudence, le plus souvent. Méfions-nous de ces Savonarole, que le Bien aveugle. Trop attachés aux principes pour considérer les individus, trop sûrs de leurs intentions pour se soucier des conséquences ...
Morale sans prudence, c'est morale vaine ou dangereuse. "Caute", disait Spinoza : "Méfies-toi". C'est la maxime de la prudence, et il faut se méfier aussi de la morale quand elle néglige ses limites ou ses incertitudes.
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