Cracboum a écrit :
Et donc, la rationalité n’accède aux essences, par le laborieux moyen de l’abstraction, déduction/induction, que sous leur aspect formel, pendant que la foi y accède par mode de participation.
Erreur, ce n’est pas là la fonction de la foi. La foi vous guide dans la brume, mais elle ne vous fait pas voir.
C’est un peu comme si vous disiez que le chien d’un malvoyant constitue ses yeux, il n’y a là que métaphore, car le chien n’améliore pas la vue du malvoyant, mais le guide à bon port.
Il y a même un danger à faire croire que la foi serait une vision de Dieu, et que donc certains seraient déjà élus, puisqu’ils verraient Dieu, et les autres déjà damnés puisqu’ils ne le verraient pas. Alors qu’en fait nous n’en savons strictement rien : un tel peut avoir commencer à cheminer sur le droit chemin, puis au dernier moment prendre un chemin de traverse et se perdre à tout jamais, tel autre peut s’être fourvoyé toute son existence et puis d’un seul coup sous l’éclairage fulgurant d’un éclair de la foi retrouver le droit chemin.
Et une fois que le mal voyant est arrivé à bon port, a-t-il encore besoin de son chien guide ? Eh bien non, puisqu’à ce moment-là Dieu lui ouvre tout grand les yeux, d’une ouverture surnaturelle, défiant toute mesure.
C’est ce qu’affirme l’ Écriture :
« la foi est la substance des réalités qu’il faut espérer,
l’argument de ce qui n’est pas apparent » (He 11,1)
«
La foi cèdera la place à la vision béatifique et l’espérance sera
accomplie dans la possession du souverain bien, tandis que « la charité ne passe jamais » (1 Cor 13, 8) »
Du reste si la foi n’est plus, alors quelle est la faculté qui nous permettra de contempler Dieu face à face ? Eh bien c’est la faculté de connaissance la plus haute dont dispose les créatures intelligentes, c'est-à-dire leur intellect :
« Il est clair également qu’
il ne faut pas chercher la félicité dernière en dehors d’une opération intellectuelle, puisque nul désir ne porte aussi haut que celui de connaître la vérité. Tout désir en effet dont l’objet serait le plaisir ou quelque autre bien de ce genre, recherché par l’homme, trouvera sa satisfaction dans les autres êtres, mais celui-là n’a de satisfaction qu’en Dieu, fondement et créateur de toutes choses. C’est pourquoi la Sagesse dit justement : « J’habite dans les hauteurs et mon trône est dans une colonne de nuée ». Et dans les Proverbes il est dit : « La sagesse appelle ses servantes près de la citadelle ».
Honte à quiconque cherche dans les bas-fonds un bonheur situé si haut.»
(Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, Livre III, 50)
Cracboum a écrit :
Foi et raison sont cause instrumentale l’une pour l’autre en ce que chacune peut éclairer l’autre, mais cela ne dit rien de la lumière, dont le caractère direct de la première l’emporte infiniment sur le processus réfléchissant de la seconde.
Erreur, car la saine raison n’instrumentalise pas la foi, c'est-à-dire ne lui fait pas dire ce qu’elle ne dit pas (comme le font un certain nombres d’idéologues de la modernité, qui cherchent à faire coller la foi avec le contexte ambiant), et la foi n’instrumentalise pas la raison (comme le font par exemple les créationnistes fondamentalistes qui prennent toute l’Écriture au pieds de la lettre).
C’est encore un non sens complet de parler de cause instrumentale pour décrire les rapports foi-raison, et c’est prêter le flanc aux attaques des impies dont le credo est justement de dénoncer une prétendue instrumentalisation de la raison par la foi, et à ce titre de réclamer l’autonomie de la raison
Et ensuite, ainsi qu’il a été dit plus haut, foi et raison ne sont pas deux facultés concurrentes l’une de l’autre dans le processus de connaissance, mais complémentaire : l’une guide mais ne fait pas voir, l’autre voit mais pas assez bien pour se guider toute seule.
Cracboum a écrit :
Et si l’on dit que la foi est obscure, c’est pour la raison qu’elle est obscure en l’éblouissant de sa lumière.
Totalement faux, contraire au Magistère : l’obscurité est celle de la brume et non celle de la lumière (l’homme n’est pas la chouette de Minerve). La foi n’a plus lieu d’être lorsque la lumière surnaturelle vient baigner l’intellect de la créature.
La foi est la boussole qui permet de garder le cap dans la tempête, elle ne remplace pas les yeux du capitaine ou tout autre appareil de vision, et lorsque le port est en vue, la navigation se fait à vue.
Cracboum a écrit :
Et pétition de principe quand on les met sur le même plan
Faux : les éleveurs et les agriculteurs peuvent être mis sur le même plan, et pourtant il n’y a pas pétition de principe, mais cercle vertueux : les premiers fournissant le fumier qui va enrichir les terres des seconds, et les seconds fournissant le fourrage aux cheptels des premiers.
Si la foi et la raison ne sont pas sur le même plan, c’est tout simplement parce que l’une est surnaturelle et l’autre naturelle, et cela n’empêche nullement leur complémentarité de s’exercer, de même que le général en chef bien que plus élevé en grade que le reste de son armée ne peut pas se passer de son armée pour remporter la victoire.
Cracboum a écrit :
Or c’est bien la foi qui a pondu la raison chrétienne et la raison qui permet à la foi de germer et de se perpétuer,
Faux : je vous renvoie à ce qui a été dit plus haut sur l’irréductibilité de l’une à l’autre et sur la grossière confusion que vous entretenez entre « favoriser » et « produire ».
Entre parenthèses, je ferais remarquer qu’une prétendue mystique, faisant commettre de tels contre-sens, à contre-sens du Magistère dans son enseignement le plus élémentaire, ne peut certainement pas venir de Dieu. Le critère de discernement il est là.
Cracboum a écrit :
Le fait est que dire de Dieu qu'il est parfait est le summum de l'anthropomorphisme, parfait par rapport à quoi ? Il est Dieu, point, et comme Tel la mesure de toute perfection.
Alors là aussi vous faites un terrible contre-sens, car ce qui est vrai c’est le raisonnement exactement inverse, que l’on retrouve même chez un philosophe moderne comme Descartes :
«
Je suis un être imparfait et j’ai l’idée d’un être parfait (Méditations Métaphysiques)
Je me demande parfois comment vous pouvez à ce point pervertir les raisonnements les plus clairs : là où l’homme en toute humilité mesure son imperfection à l’aune de la perfection divine, vous vous y voyez une mesure de la perfection divine, difficile de faire plus tordu !
Ce qui est intéressant chez Descartes ce n’est pas sa preuve ontologique de l’existence de Dieu, c’est sa partie préparatoire, qui constitue en elle-même une preuve.
Commençons par nous demander d’où viennent nos idées : soit elles nous sont données, soit nous nous les donnons.
Ainsi l’idée « être plus grand que moi » nous est donnée par la réalité externe. Supposez que vous soyez seul au monde, vous n’avez donc jamais rencontré un individu plus grand que vous, pour vous l’idée « être plus grand que moi » n’existe tout simplement pas. Mais vous n’êtes pas seul au monde et vous rencontrez Jean, un individu plus grand que vous, alors l’idée « être plus grand que moi » va germer en vous.
Ces idées en provenance d’une réalité externe, une réalité autre que vous, vous sont données de l’extérieur.
Mais vous avez aussi vos idées à vous, comme par exemple vos idées politiques, ces idées là ne vous sont pas données de l’extérieur, c’est vous qui vous les donnez.
Donc la question cartésienne est la suivante : « l’idée de Dieu m’a-t-elle été donnée ou me la suis-je donnée ?
Or, de même qu’il m’était impossible d’avoir l’idée « être plus grand que moi » tant que je n’avais pas vu effectivement quelqu’un de plus grand que moi, de même et a fortiori il m’est impossible de me donner à moi-même l’idée d’un être plus parfait que moi. Sauf à dire que je suis moi-même le summum de la perfection…
Donc il ne reste plus que la deuxième branche de l’alternative : l’idée de Dieu m’a été donnée.
Mais par quoi ou par qui m’a-t-elle été donnée ?
Nous avons déjà vu que l’idée « être plus grand que moi » commence à germer le jour où je vois réellement un individu réellement plus grand que moi.
Donc l’idée de Dieu proviendrait-elle aussi de la perception d’une réalité ? Est-ce parce que j’ai vu un dieu, un individu parfait, que j’ai l’idée de Dieu ?
Eh bien non, parce que justement toutes les réalités que je perçois sont inférieures à l’idée de Dieu. Dans mon champ de perception il n’existe aucune réalité infinie dont pourrait dériver l’idée de Dieu, au contraire elles sont toutes finies et inférieures à l’idée de Dieu.
Par conséquent cette idée-là, l’idée de Dieu, ne m’est pas non plus donnée par la réalité perçue.
Cette idée n’est ni le produit de mon moi, ni le produit de la réalité perçue, alors ?
Alors Descartes va s’appuyer sur le théorème fondamental de la métaphysique (découvert par Aristote et non par lui) : « Dans l’ordre des causes l’acte précède la puissance ». Ou formulé autrement un être possible ne s’actualise pas par lui-même, mais par un autre être qui est déjà en acte. L’existence de l’enfant est précédée de celle de ses parents, etc…
Par où il faut conclure que l’idée de Dieu est précédée par un être en acte qui l’actualise en nous. Il n’y a donc pas de génération spontanée de l’idée de Dieu, mais il y a un être en acte qui la fait germer en nous.
Or nous avons vu que cet être en acte n’était ni notre moi, ni un être de la réalité perçue. Reste à conclure positivement que cet être en acte est Dieu lui-même, celui-là même dont nous avons l’idée.
Pour cela Descartes raisonne par l’absurde : supposons que Dieu n’existe pas et que donc ce soit un « Malin génie » qui fasse germer en nous l’idée de Dieu, alors ce malin génie fait naître en nous une idée qui est infiniment de fois supérieure à ce qu’il est lui-même, par conséquent, par le même raisonnement que précédemment, il faut en conclure que ce « Malin génie » ne tient pas l’idée de lui-même, mais d’un autre, et ainsi de suite à l’infini, ce qui est absurde, par où il faut en conclure que Dieu existe.
Contrairement à la preuve ontologique, nous ne partons pas ici de la définition de Dieu pour en conclure à son existence, mais nous partons de l’idée de Dieu en nous pour remonter jusqu’à son Auteur divin, de façon analogue à la preuve cosmologique.
Une bonne illustration de cette immanence de l’idée de Dieu nous est par exemple fournie par le dialogue entre le grand mathématicien Souriau et un physicien qui doutait de l’infini : Souriau finit par s’exclamer : « Mais s’il n’y a pas d’infini, il ne reste quasiment plus rien des mathématiques ! ». Cet infini ne se trouve pas dans la réalité physique, dans la réalité perçue, il n’est pas non plus produit par notre moi fini, mais pourtant il est objectivement là, dans des sciences exactes comme les mathématiques, il est en quelque sorte l’empreinte du sceau divin dans notre raison, la marque qui ne trompe pas sur son auteur.
Donc pour conclure sur une note magistérielle : oui l’existence de Dieu est accessible par la seule raison (*), non la seule raison ne suffit pas pour avoir foi en lui. L’épouse sait que son époux existe, mais cela n’implique pas qu’elle lui soit fidèle. Ceci-dit pour avoir foi en quelqu’un il faut déjà être assuré de son existence. La raison nous découvre son existence et la foi fait de nous des fidèles.
(*) “ La Sainte Église, notre mère, tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées “ (Cc. Vatican I : DS 3004 ; cf. 3026 ; DV 6). Sans cette capacité, l’homme ne pourrait accueillir la révélation de Dieu. L’homme a cette capacité parce qu’il est créé “ à l’image de Dieu “ (Gn 1, 27) ».