Bonjour Frédo,
Ce sujet du Shabbat m'a beaucoup passionné et beaucoup interrogé. Il y a l'aspect vu sous l'angle de le foi qui pose question : observance ou non du Shabbat. Et il y a aussi l'aspect historique qui me questionne beaucoup et me fascine. Comme j'aimerais revenir au temps de Saint Paul pour comprendre comment de pieux juifs, trouvant leur foi accomplie en Jésus Christ ont cessé de célébrer ce qui était probablement le centre de toute leur vie quotidienne. C'était probablement un changement de mode de vie qui dépasse notre imagination, et qui devait demander une foi si radicale... comme si une révélation divine vous inclinait subitement à passer à la semaine des 35h... non je plaisante.
Justement, c'est donc de cette foi qu'il faut parler, et puisque vous observez le Shabbat, je m'interroge sur le sens que vous lui donnez. Car comme vous ne l'ignorez pas, ce n'est pas l'observation de la loi qui sauve mais la foi. Et la foi est intelligence de la vérité révélée en Jésus Christ.
Plusieurs points donc :
1/ Le jour du Seigneur (Dimanche), jour historique de la résurrection du Seigneur, que célèbrent les catholiques, n'est pas un nouveau Shabbat. Il ne porte pas sur la même réalité spirituelle. L'Eglise n'a pas changé le calendrier, elle n'a pas "déplacé" le Shabbat. C'est une autre fête.
Techniquement, il serait possible de célébrer le Shabbat ET le Jour du Seigneur, même si cela n'aurait aucun sens. A plusieurs endroits de vos interventions, vous semblez faire un amalgame entre les deux fêtes comme si l'une se substituait fondamentalement à l'autre, alors que la substitution "en pratique" est une coïncidence... qui n'est pourtant pas accidentelle, et j'y viens.
2/ Le commandement d'observer le Shabbat a un sens central dans la révélation, et nos frères juifs ne s'y sont pas trompé en en faisant une chose si sacrée. Jésus n'abolit rien de la Loi, mais l'accomplit. Et le Shabbat est bien au coeur de cet accomplissement. Jésus se présente comme maitre du Shabbat, et nombre de ses enseignements (voir le collier de perles sur le Shabbat) portent sur le sens véritable de ce Shabbat. Il nous apprend notamment qu'il est une pratique qu'on pourrait appeler sacramentelle par anticipation. Il porte sur les prémices de la résurrection et de l'accomplissement total de l'Homme. Le commandement est celui de ne pas instrumentaliser son corps, ni la Création, au-delà du 6ème jour, dans un non-jour (qui n'a ni soir ni matin), pour entrer dans la Vie même de Dieu. Pour connaitre celui qui est Vie (avec une majuscule), il nous faut sortir rituellement des vicissitudes de la vie (avec une minuscule). Car le Seigneur est le Dieu des vivants, mais il aussi la Vie elle-même. Casser le rythme cyclique des six jours, pour entrer dans ce qui est un non-jour, c'est s'extraire du temps de la Création, et entrer dans la communion à Dieu, lui-même hors de ce cycle puisqu'il le transcende. C'est entrer dans la Vie de Dieu. En observant le Shabbat, nous participons d'une certaine manière à sa transcendance - ou disons que la transcendance devient communion.
Les enseignements de Jésus sur le Shabbat nous apprennent des choses essentielles : le jour du Shabbat est un jour où l'on enseigne la Révélation, et un jour où Jésus guérit. Il nous apprend que les guérisons qu'il opère sont aussi des enseignements, tels des signes. Le jour du Shabbat, Jésus accomplit l'enseignement sur le vrai Homme : il le guérit de la blessure originelle et fait entrer l'Homme dans la Vie. Ce Shabbat est pleinement accompli dans le Christ, dans sa résurrection qui vient conclure une re-création. La passion du Christ reprend au sixième jour de la Création - d'ailleurs nous lisons précisément le premier chapitre de la Genèse au soir du jeudi saint. Puis la re-création se poursuit et dépasse le Shabbat pour nous révéler enfin ce qui en est l'issue : l'accomplissement total de l'Homme, et sa gloire en Dieu. A l'aube du dimanche, ce n'est pas tant le premier jour de la création que nous fêtons que le commencement de la fin des temps. Tout est accompli, comme le dit Jésus, au soir du 6ème jour sur la croix, juste avant le Shabbat. Puis le non-jour du Shabbat se passe comme une parenthèse dans le temps et l'espace, ne trahissant rien du commandement divin, pour enfin s'achever sur des temps nouveaux avec la naissance de l'Homme nouveau, l'homme accompli en Dieu fait Homme et ressuscité.
De sorte que de tout mon blabla, vous pouvez en conclure une chose : pour tout homme qui connait le Christ, le commandement d'observer le Shabbat s'accomplit une fois pour toute dans le baptême en Jésus Christ. Nul commandement n'est trahit : en étant baptisé dans la mort et la résurrection du Seigneur, votre vie s'achève et entre dans les temps nouveaux. Vous entrez dans la vie même de Dieu. Le temps de la semaine n'a alors plus le même sens. Seulement notre vie de baptisés déjà délivrée du péché originel, mais pas encore de nos péchés propres, est toujours enfermée dans le cycle du temps, et n'en sera délivrée que dans notre propre résurrection. Nous avons donc nous aussi à pratiquer une vie sacramentelle, comme préparation de notre corps et de notre âme à ce qui sera l'accomplissement de notre Vie, notre salut effectif. Cette vie sacramentelle doit s'accorder avec la vie nouvelle dans laquelle nous sommes entrés par le baptême, vie nouvelle qui est déjà et pleinement célébration du Shabbat par ce même baptême. Aux temps d'avant la résurrection, la vie sacramentelle (au sens propre, à distinguer de la vie rituelle) existait en prémisse dans la sainte observation du Shabbat. Par le baptême, c'est toute notre vie qui devient sacramentelle, toute notre vie qui devient un Shabbat. Les rituels, signes efficients de notre communion à Dieu, prennent alors une forme nouvelle. C'est le renouvellement chaque semaine du sacrifice sanglant et de la résurrection du Seigneur, qui renouvelle notre baptême et nous maintiens cycliquement dans ce Shabbat permanent que nous vivons depuis notre baptême.
Dès lors on comprend que célébrer à la fois le Shabbat et la résurrection relève d'une certaine forme de schizophrénie. Quant à les confondre, même si cela pourrait presque avoir une certaine cohérence, c'est oublier que si ils sont analogues (le Shabbat étant un prémisse du baptême, et l'eucharistie un renouvellement du baptême), ils ne sont pas substituables parce que leur fonction s'appliquent à des états différents de l'accomplissement de l'homme. Il est plus cohérent, et j'ose dire plus conforme à la sanctification de nos vies, d'être un juif pieux pratiquant le Shabbat, que d'être un baptisé en Jésus Christ pratiquant le Shabbat. Cette deuxième situation me semble révéler soit une ignorance du sens du baptême et du Shabbat, soit une forme de négation du baptême - une forme d'apostasie. C'est comme si vous entriez dans le baptême, accomplissant totalement ce à quoi vous préparait le Shabbat, et que vous reveniez "en arrière", en reniant l'efficience de votre baptême.
Voilà, je pourrais vous en parler des heures durant : avec le Shabbat on est tellement au coeur de la révélation accomplie en Jésus, c'est tellement magnifique, et tellement insondable à la fois... mais je préfère m'arrêter là, j'ai déjà été assez long comme ça, et je ne voudrais pas plomber la discussion.
Bonne journée.