Mais Amfortas vous n'avez RIEN compris.
Pour preuve cette remarque :
il fait de l’essence la limite de l’individu et du même coup il fait de l’agir de l’individu sa définition.
Gilson dit précisément l'inverse :
mais je ne me définis moi-même qu'à l'intérieur des limites d'une essence, celle de l'homme, qu'il n'est pas question pour moi de créer
Qu'est-ce qu'un individu ? C'est ce quelque chose dans l'homme qui fait que Mr. X n'est pas Mme Y ; que Mr X jeune n'est pas tout à fait le même que Mr X vieux. Et qu'est-ce qui fait cela ? Mon vécu en plus des "déterminismes" de mon essence, que je ne peux effectivement pas créer.
En tant qu'homme, qu'être humain, il y a des choses qui sont au fondement de mon être et qu'il n'est pas en mon pouvoir de changer. En tant qu'individu il y a des choses qui relèvent de mes choix personnels, de ma vie.
C'est la base de toute liberté.
C'est simple non ? Et bien c'est cela que Gilson explique ici contre Sartre : certes il y a des choses qui relève de mes choix personnels, mais je suis fondamentalement déterminé par mon essence que je ne peux pas dépasser, modifier, recréer.
Ce qui revient à dire ce que vous disiez :
Alors que l’essence n’est pas la limite de l’individu, elle est au contraire son fondement, sa perfection et l’essentiel de sa définition !
Oui, en tant que fondement de sa définition, elle limite la "liberté" humaine en matière de définition de soi.
Je peux choisir d'être athée, en tant que je suis un individu libre, mais en tant qu'être humain je ne peux pas choisir d'être un cheval.
Voilà ce que dit clairement Gilson pour peu que vous cherchiez à le comprendre plutôt que projeter sur lui votre obsession anti-existentialiste.
Vous êtes obsédé par le mot "existence", mais ce que vous ne comprenez pas c'est que ce mot a un tout autre sens dans la tête de Gilson tout simplement parce qu'il est, pourrait-on dire, de la vieille école. De celle qui connaît la longue histoire de ce concept fortement polysémique et qui, au moment de l'employer, ne dispose ni du mot "étant" pour lever toute ambiguité sur les différents sens du mot être, et n'est pas encore complètement fagocité par l'existentialisme moderne.
Continuons :
Vous dites
Ainsi il considère qu’ « exister » est à ranger dans la catégorie de l’agir.
Non. Vous ne comprenez rien car vous ne comprenez pas (vous le dites vous-mêmes) ce qui précède, et qui est pourtant simple :
Vous comprendriez que chez Gilson l'exister c'est l'acte par lequel une substance est faite un existant. Or une essence n'est, au sens plein, n'est réelle, que lorsqu'elle a l'être en vertu de son acte d'être, l'existence.
Que signifie cette phrase ? Grossièrement : qu'une essence n'est réellement que lorsqu'elle a reçu l'être. Une essence qui n'a pas d'être est, au fond, un simple concept. On peut dire très simplement, pour être encore plus grossier, mais faisons simple, que je peux m'imaginer l'essence de la licorne, ce n'est pas pour autant que cette essence est réelle. Il faut qu'elle reçoive un acte d'être, de l'acte d'être pur, l'Être pur : Dieu.
Cela paraît d'une évidence. Pourtant, étrangement, tout se passe en philosophie, ceci est un fait et votre incapacité à comprendre ce qui est mis ici en citation en est la preuve flagrante, comme si il fallait toujours rendre l'acte d'être secondaire et mettre en "première" place les essences.
En fait tout se passe comme si les philosophes mettaient de côté ce qui relève totalement de Dieu, le don de l'être, pour élever à la plus haute dignité ce qui est conceptualisable, parfaitement pensable, voire même imaginable : l'essence.
Voilà le fond du travail de Gilson. Voilà ce qui est le préoccupe, qui est un fait, et dont vous êtes la parfaite image : l'incapacité de reconnaître le miracle de l'être pour ne plus glorifier que le conceptualisable pur. Pensée qui conduit nécessairement à la philosophie moderne, celle qui n'a plus besoin de Dieu.
Je ne vous attaque pas personnellement, et je ne crois pas une seconde que vous ne glorifiez que le conceptualisable. Mais vous êtes la preuve vivante d'un thomisme qui a complètement évincé l'actus essendi de la pensée de Thomas d'Aquin pour une centration sur les essences.
Un exemple significatif sont les œuvres de Garrigou-Lagrange : on part d'une essence première et de fil en aiguille on détermine TOUT, Dieu, la morale, les hommes, la nature, dans le détails. Une pure œuvre de raison, tout est dans la raison capable de capter les essence et de les "enchaîner" logiquement. Un pur système de pensée. Au fond, ici, la pensée humaine se suffit à elle même. Toute la vérité est dans cette enchaînement logique.
C'est oublier le miracle véritable que la raison peut approcher mais non pas conceptualiser : le miracle de l'être (pour reprendre l'expression de Arendt), le fait que les étants soient. Le fait qu'il y ait de l'être.
Vous allez me dire : oui, d'accord, mais là n'est pas la question.
Et bien si. Là est précisément la question. Le premier n'est pas une essence de laquelle découlerait toutes les essences, dans un pur jeu intellectuel et conceptuel.
Le premier c'est l'Être, le premier c'est le miracle, le premier c'est le mystère. Et Il n'est pas que premier "chronologiquement", mais il est premier en tout cet Être, ce miracle, ce mystère, et à tout instant.
Mais je suis sûr qu'ici vous êtes d'accord avec moi. Bien évidemment, vous êtes croyant.
Il n'empêche, vous n'arriver pas à "accorder" votre vision essentialiste du réel avec cet acte d'Être. Vous n'arrivez pas à le prendre en compte dans votre pensée "philosophique" même, voilà le problème et ce qui vous fait vitupérer contre Gilson.
En fait tout cela est d'une extrême simplicité (sauf peut-être les détails techniques sur la relation entre acte d'être et essence chez Thomas d'Aquin, mais au fond ça n'est pas ici ce qui pose vraiment problème).
Que s'est-il passé ? Inconsciemment ou non les philosophes (et théologiens) ce sont concentrés sur les essences car c'est ce qu'ils comprennent, c'est une chose que la pensée peut facilement modeler, capter, saisir. Au fond, la pensée, quand elle suit son libre cours, pense tout en terme d'essences conceptualisables.
Thomas d'Aquin a compris qu'il y avait l'Être qui dépasse toute pensée, qui dépasse la raison (bien qu'en "partie" accessible à elle). Rien de neuf ici, la Bible, les Saints, les Pères de l'Église ne nous enseignent rien d'autre.
Mais intégrer ce mystère au fond même de la part "philosophique", le domaine de la pensée, de la théologie, voilà qui était tellement peu naturel à l'homme qu'il fut bien le seul à oser vraiment le faire, et que même ses continuateurs ont tout fait pour ne pas le voir et persuader autrui que Thomas d'Aquin disait l'inverse sur ce point, que ce qu'il dit en vérité.
Bref, il y a une contradiction profonde mais bien peu visible, entre la théologie post-thomiste "essentialiste" et la Parole même de Dieu. Cette théologie nous parle bien parfois de mystères mais au fond réduit tout à de "l'essentialisable". Tout doit être logique, entendu : reproduisible par l'effort de la pensée.
Au Commencement était le Logos, nous dit-on.
OUI ! C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est rationnelle, parle à notre raison.
Mais...
le Logos était Dieu.
Et voilà le complément indispensable, voilà le Mystère insondable. Mystère encore plus profond : la Révélation est rationnelle et la dépasse dans le même mouvement, voilà ce qu'il faut tenir.
Et c'est exactement ce que nous dit Thomas d'Aquin quand, peu avant la fin de sa vie il reconnaît, après une illumination, que tout ce qu'il a écrit était de la paille à côté.
Ce qui ne l'empêche pas de continuer à écrire après cela...
Il faut tenir ces deux mouvements, à chaque instants. À bon entendeur...