Vous avez dit à peu près tout ce que je voulais sur ce sujet, en mieux. En fait, je suis très heureux de vous lire. Il est tellement difficile d'expliquer ce genre de choses à nos contemporains, qu'ils soient athées, croyants, physiciens ou même théologiens...
merci c'est un peu trop flatteur
Pour clarifier mon propos, je n'adhère pas totalement au conventionalisme (qui n'est pas totalement le même chez Duhem et Poincaré), j'essayais d'expliquer sa position, et je comprends que cette vision puisse avoir quelque chose d'effroyable, comme si dans la science la recherche de la vérité (du moins de ses aspects) n'avait aucun sens, comme s'il ne s'agissait que de construire des théories artificielles. D'ailleurs ces thèses m'ont, durant un bon moment, profondément troublé, mais toujours est-il qu'il est impossible de nier la part de convention et de postulat dans une théorie.
Même les analyses de Husserl qui montre un Galilée entrain de se livrer à une mise en boîte frauduleuse de la nature et entrain de nous déloger de notre monde sont sèches et dures, mais elles ont le grand mérite de souligner que le scientifique n'étudie pas la nature en elle-même mais la nature mise dans les conditions de l'expérimentation, donc d'une nature réduite.
Sur le fait que Galilée construisait des hypothèses
a priori, qui a-t-il de honteux à reconnaître qu'on se serve d'hypothèses indémontrables du moment qu'elles permettent d'explorer et de mieux cerner des aspects de la réalité et d'en dire des choses vraies ? Il y a quelque chose de fascinant à entendre dire Schrödinger que le créateur d'hypothèses "dispose de possibilités pratiquement illimitées" et "qu'il est aussi peu lié par le fonctionnement des organes des sens qu'il ne l'est par celui des instruments dont il se sert".
Pour en revenir au sujet, l'objet du livre de Duhem "Sauver les apparences ..." est précisément de montrer que les positions de chacun se sont durcies sous l'effet d'un aristotélisme extrême en vogue en Italie, alors que ce vieux principe méthodologique aurait pu mettre tout le monde d'accord, au moins provisoirement ... Mais peut-être fallait-il que les choses se passent ainsi.
Maintenant, on peut faire crédit à Galilée et Descartes (tout de même aidés par des prédécesseurs) d'avoir pu permettre l'avènement d'une véritable science expérimentale digne de ce nom avec des méthodes et des principes.
Reste que sur le plan spirituel et existentiel notre univers, dès lors qu'on a considéré que la nature étudiée sur le plan expérimental était la nature pure et simple, dès lors que tout a été qualitativement homogénéisé et réduit à des processus, donc dès lors que la science a prétendu cerner la totalité du réel ce qui supposait de le réduire à ce qui était mesurable et observable, il s'est considérablement appauvri. D'accord, nous avons gagnés sur le plan scientifique, nous en savons un peu plus sur notre univers sur le plan scientifique, mais notre existence n'est pas toute entière fondée sur la science. Et si la science a pu apparaître menaçante à certaines époques (au 19è à un Goethe notamment) c'est précisément parce que la réduction du monde à son aspect quantitatif conduit à une dévaluation de pans entiers de l'expérience humaine. Aujourd'hui il y a encore des savants fous pour nous dire que l'amour n'est qu'une réaction chimique ou qu'un humain ne vaut pas mieux qu'un singe et qu'on pourrait tenter de les croiser.
Comme si être humain ne revenait plus qu'à calculer des conséquences, faire des prévisions, etc
Pour finir, je dois dire que Maritain avec son Cajetan m'a délivré de bien des troubles. L'épistémologie d'inspiration thomiste qu'il a tenté d'élaborer vise très schématiquement à établir une certaine continuité entre tous les types de savoir (physique, mathématique et métaphysique) surplombés par la philosophie qui est là d'une part pour nous informer sur le type d'abstraction et d'intelligibilité (sensible/physique, quantitative/mathématique, et métaphysique) par lequel les savoirs se constituent un objet formel d'étude et d'autre part pour garantir l'objectivité des connaissances qu'ils donnent. Ainsi peut-on reconnaître la valeur de la mathématisation de la nature, car c'est une entreprise qui donne malgré tout un écho de l'être des choses dont il est de toute façon impossible de faire abstraction puisqu'il se présente toujours à nous qu'on le veuille ou non, quoique seul la métaphysique qui traite du pur intelligible le traite en lui-même.
Il est donc dommage que l'entreprise ambitieuse de Maritain qui devait s'achever sur un traité de philosophie de la nature n'ait pas été poursuivie. Je crois qu'à une époque où les philosophes se demandent de quoi parle la science et à une époque où on l'a sent arrogante et même parfois menaçante, le thomisme peut tout réconcilier. Bref, je ne comprends même pas pourquoi ses livres ne sont pas réédités.
Le problème étant que la pensée scientifique moderne semble avoir oubliée qu'elle avait, comme toute pensée, des principes.
L'épistémologie moderne est là pour lui rappeler et pour nous guérir définitivement contre le scientisme.