Boris a écrit :Qu'est-ce qui fait selon Girard que le désir se reporte sur le rival ?(...) Mais dans votre explication, je ne comprend pas ce qui pousse une personne à reporter son désir sur son rival.
Le désir se reporte sur le rival parce que plus le conflit monte en intensité, plus l'objet du désir et de la dispute passe au second plan. Jusqu'au moment où il est complètement oublié et ne reste que les deux rivaux affrontés. On observe couramment ce phénomène, dans nos expérience personnelle et dans les mythologies. Par exemple, la mythologie maya raconte l'histoire de deux frères jumeaux et ennemis qui se disputent un objet : une balle. Cette balle est une véritable abstraction de l'objet du désir, on ne se souvient plus de ce qu'il était mais seulement qu'il y avait une chose qu'on se disputait. A un degré supérieur du conflit, on peut même oublier qu'il y avait à l'origine un objet disputé. C'est décrit dans le Dom Juan de Molière, une remarquable oeuvre du désir mimétique, où deux paysannes se disputent les faveurs de Dom Juan après même qu'il leur ait faussé companie. Le désir se reporte sur le rival parce que la monté de la violence fait disparaître peu à peu l'objet du désir chez les rivaux plus absorbés par la rivalité que par l'objet, et parfois même disparaître physiquement, les rivaux le déchirant et le mettant en pièce. Un paysan dans Dom Juan disant d'une femme disputés par eux : "plutôt morte qu'à un autre", c'est le même effacement de l'objet au profit du rival.
Mais plus profondément, le désir se reporte sur le rival parce que le rival est à l'origine du désir. C'est la grande révélation de Girard : que le désir est social, et que son autonomie est un mythe.
Le constat de Girard est que le désir est la chose la plus mouvante et la plus encombrante qui soit : on peut tout désirer et on est incapable de savoir quoi désirer. C'est la scène classique de la crèche où deux enfants se disputent un jouet parmi cent. Le premier qui met la main sur un camion soulage l'autre et tous les autres de l'angoisse d'avoir à choisir. Il leur désigne à tous l'objet qui assouvit, qui appaise, qui donne jouissance, orgasme, plénitude, bonheur... La relation entre le modèle du désir et l'objet est attraction irresistible pour tous ceux qui ne savent pas quoi désirer et exclusion intolérable. C'est encore ce que dit Dom Juan dans la pièce de Molière : "mon amour commença par la jalousie", "je ne puis supporter de les voir si bien ensemble"... Et l'objet n'est pas ce qui réunit les rivaux, ce qui les met en présence l'un de l'autre, c'est premièrement le désir. L'expression "désir mimétique" ne signifie pas que deux ont un objet du désir en commun, mais que l'un imite le désir de l'autre et quelque soit l'objet que l'autre désire.
C'est tout naturellement que le vaincu reporte son désir sur le rival : parce que ce qu'il cherche premièrement n'est pas l'objet mais l'assouvissement du rival, sa soif étanchée, son être même. Ce qui est impossible à posséder évidemment et qui est la raison de toutes les déceptions de Dom Juan (dans la pièce de Molière, il n'y a pas une seule femme que Dom Juan désire et qui ne soit pas déjà celle d'un autre) parce que si l'on peut posséder la femme d'un autre on ne peut posséder l'assouvissement de l'autre. Il n'y a pas que l'objet du désir de l'autre qui soit défendu, il y a son assouvissement lui-même.
C'est ce qui fait que le désir se reporte sur le rival lui-même : l'objet passe au second plan et de toute façon c'était l'être, la joie de l'autre qui étaient convoités.
L'homosexualité se produit quand un sujet est dans une telle situation relativement à un modèle et en même temps dans l'exclusion de rapports sexuels avec un partenaire de l'autre sexe. Cette exclusion peut avoir toutes sortes de causes : immaturité, pauvreté, isolement, maladie, tares physiques, timidité, traumatisme... Et le désir sexuel est si fort qu'il peut se trouver tous les substituts à l'autre sexe : poupée gonflable, animal, enfant, tronc d'arbre, etc. il n'y a absolument aucune limite. L'homosexualité résulte de la conjonction d'un désir sexuel inassouvi et d'un désir mimétique extrême.
Elle est réversible parce qu'elle ne dépend en fait que de circonstances malheureuses et que le désir est indétermination. Mais difficilement réversible parce qu'elle est presque toujours incomprise et parce qu'elle est une double défaite que l'égo préfère maquiller en libre décision. Circonstancielle et involontaire... c'est cruel mais mieux vaut la vérité et une issue possible que l'enfermement dans la honte et le mensonge.