Page 2 sur 3
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : lun. 21 mars 2016, 11:58
par prodigal
Cher Toto,
je vous remercie de votre réponse.
Mais remarquez comme elle est équivoque, et me donne involontairement raison dans mon diagnostic.
En effet, vous dites que vous n'êtes "évidemment" pas contre le dialogue, mais... mais que vous êtes contre le dialogue, parce que le dialogue fait courir des risques de contamination!
Cela revient à dire ce que je disais dans mon précédent message : pour un traditionaliste, en quoi je maintiens qu'il se trompe gravement, entre le modernisme et le sectarisme (j'appelle ainsi le refus de dialoguer) il n'y a rien. Vous semblez ne pas aimer la philosophie, mais derrière cette erreur il y a bien la question philosophique de la vérité, qui n'est pas exclusive mais inclusive, C'est-à-dire que si vous êtes dans la vérité le signe n'en sera pas la fermeture à l'autre, mais sa compréhension, sans rien trahir de la vérité dont vous êtes porteur.
Dialoguer, redisons-le, n'est pas négocier la vérité ni effacer les différences, mais cela implique de comprendre ce que l'autre veut dire de vrai. Saint Thomas d'Aquin dialogue avec Aristote, et cela constitue un apport fondamental, pour lui Thomas, mais aussi pour toute l'Eglise, et pourtant saint Thomas n'est pas devenu païen.
Voici pourquoi je maintiens que le concile de Vatican II a très bien fait de prôner le dialogue (symbolisé par l'ouverture des fenêtres). En revanche, je ne me prononcerai pas sur la question de savoir s'il a réussi ou bien échoué.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : mer. 23 mars 2016, 20:02
par Cinci
Bonjour à tous,
Prodigal,
Mais le plus intéressant dans ce fil de discussion que vous avez ouvert concerne bien entendu le modernisme.
Tout à fait.
Personnellement, je définirai le modernisme comme la tentative de concilier le christianisme avec la perte de la foi traditionnelle.
Vous voulez peut-être parler d'une tentative d'adaptation du discours de l'Église? pour lui faire intégrer des éléments extérieurs? des données qui sont présentes dans l'environnement culturel, et qui, à certains égards, pourraient revêtir un caractère de légitimité, que ce soit le développement des sciences, le système démocratique et etc?
Le modernisme serait donc comme une opération correctrice visant à mettre à jour
la façon de présenter le contenu de la foi, sans toucher à sa substance, simplement pour qu'il redevienne audible ou assimilable pour des gens de notre époque.
Je ne sais pas si c'est à cela que vous songiez, Prodigal, quand vous avez édité votre message.
La perte de la foi traditionnelle? Parlez-vous davantage d'une désaffection envers une forme vieillie de l'expression de la foi? ou d'une impossibilité plus radicale de croire?
Vous pensiez à un Alfred Loisy devenu incapable de croire dans la religion de son enfance, par exemple, tout en ne sachant pas au juste par quoi remplacer le christianisme? Ainsi, un moderniste serait celui qui eût voulu «sauver le christianisme» en le sens d'espérer pouvoir sauver son bagage de valeurs morales (garde-fou civilisationnel) en espérant parvenir aussi à l'arrimer au courant de pensée dominant (évolutionnisme, etc.) auquel les élites du moment auront fini par se révéler fort entiché.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : mer. 23 mars 2016, 20:13
par Cinci
Si j'essaie de résumer …
Dans le modernisme, il y aurait apparemment un «agnosticisme», un pessimisme quant à la capacité des hommes de pouvoir saisir intellectuellement le divin; une incapacité postulée à pouvoir se représenter Dieu adéquatement. C'est pourquoi les dogmes sont ébranlés avec le modernisme. On mettra de l'avant plutôt un soi-disant caractère d'expédient malhabile, temporaire et valable pour un temps seulement. C'est pourquoi le pape Pie X et bien d'autres se seraient référés au kantisme et à l'idéalisme des penseurs allemands comme étant une des sources du modernisme. Le premier aura même forgé l'expression devenue fameuse depuis du modernisme comme égoût collecteur de toutes les hérésies. Avec l'idéalisme, on tombe dans la subjectivité la plus complète. On comprend donc la raison d'être de l'expression pontificale.
Une sorte de divorce y apparaît par rapport à l'objectivité des connaissances sur Dieu et dont l'Église serait censée être traditionnellement la garante. Une faille se creuse entre une «science biblique» (processus d'intellection) qui est toujours à remettre sur le métier, avec pour moteur et alibi la recherche d'une «toujours plus grande objectivité», et la nécéssité religieuse reléguée plutôt comme au seul domaine de l'irrationnel, du sentimental, de l'émotionnel. Le modernisme vient traduire jusque dans le monde des théologiens catholiques finalement cette histoire d'affranchissement par rapport au magistère de l'Église, de la part de la philosophie en général pour commencer et des sciences naturelles.
Mais il existerait un autre facteur pouvant rendre compte du développement du modernisme au tournant du XXe siècle. Il faudra que je glisse tantôt un autre extrait pour l'illustrer. C'est un aspect qui était ignoré de moi en tout cas.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : mer. 23 mars 2016, 20:53
par prodigal
Cher Cinci,
je crois entendre par "modernisme" la même chose que ce qu'entendent Madiran et Poulat.
Je dirai que le modernisme se caractérise par l'idée que la révélation chrétienne serait liée à une culture archaïque, et qu'il faudrait la traduire en des termes accessibles à l'homme moderne, nourri de sciences et de rationalité. En pratique, cela se traduit par la négation du surnaturel, comme le montrent les exemples pris par les deux protagonistes de la discussion.
C'est pourquoi dire que le concile Vatican II est moderniste, non pas seulement que le modernisme s'y est parfois exprimé, mais que toute son inspiration serait moderniste, est évidemment une interprétation très engagée, et on voit mal comment un catholique traditionnel pourrait, dans ces conditions, reconnaître l'autorité du concile, si, répétons-le, celui-ci était d'inspiration moderniste.
Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Je crois qu'il y a une confusion, volontaire ou non, entre s'ouvrir au monde d'aujourd'hui et se soumettre aux idées modernistes, confusion parfois commise par des traditionalistes désireux d'effacer le concile ou, également, par des modernistes désireux d'accélérer ce qu'ils perçoivent comme une évolution inéluctable. Telle serait mon analyse. Evidemment, quand les deux parties qui s'affrontent ont intérêt l'une comme l'autre à entretenir la même confusion, cela ne favorise pas la saine compréhension.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : jeu. 24 mars 2016, 18:59
par Cinci
Toto,
[...] Et quelle différence entre un Saint Dominique convertissant par sa parole les cathares, et je ne sais quel progressiste faisant l'apologie du dialogue oecuménique, dont le but n'est absolument pas de convertir l'autre (horreur!), mais bien de finalement relativiser les différences et d'encourir plus ou moins sciemment le danger de se laisser contaminer par l'hérésie ou à tout le moins par le relativisme, du style : "discutons, cherchons la vérité ensemble" comme si le but était de mener une quête philosophique en oubliant que les catholiques sont les seuls à posséder pleinement la Vérité, et à mettre en doute cette vérité pour mieux la placer à la même hauteur que l'erreur, comme si n'importe quelle thèse valait.
Je reconnais la critique de l'«esprit du concile» et dont Madiran disait qu'il n'arriverait pas à le distinguer du concile lui-même. Là-dessus, je dois dire que j'ai moi-même de plus en plus de mal à distinguer plusieurs des idées présentes dans les textes du concile d'avec des idées qu'un pape Pie X aurait pu juger comme des erreurs relevant du modernisme.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : jeu. 24 mars 2016, 19:05
par Cinci
Prodigal,
Je dirai que le modernisme se caractérise par l'idée que la révélation chrétienne serait liée à une culture archaïque, et qu'il faudrait la traduire en des termes accessibles à l'homme moderne, nourri de sciences et de rationalité. En pratique, cela se traduit par la négation du surnaturel, comme le montrent les exemples pris par les deux protagonistes de la discussion.
En soulignant peut-être que le catholique dit «moderniste» n'entend pas se passer complètement de surnaturel. Dans la discussion, on voulait montrer qu'un conflit naissait d'abord entre une culture qui souhaite se passer du surnaturel et le discours religieux de l'Église.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : jeu. 24 mars 2016, 19:18
par Cinci
Ici c'est l'autre aspect que je méconnaissais :
- Prodrome de la crise : l'américanisme
«Le catholique moyen commença à se rendre compte qu'une étrange agitation travaillait l'Église quand, vers 1893, on se mit à parler beaucoup en Europe du catholicisme américain et des théories qui y étaient avancées. Aux États-Unis, on le sait, l'Église, depuis un siècle, était en plein développement. De minorité dédaignée et humiliée, elle était devenue une puissance qui comptait dans la vie de l'Union. Les 30 000 catholiques de 1789 étaient 4 500 000 en 1870 et ne cessaient pas d'augmenter. Oreste Brownson leur avait appris à prendre conscience de leur force et à proclamer qu'en face du pullulement des sectes protestantes , ils représentaient l'espérance de la jeune Amérique. En 1875, Pie IX avait consacré cette montée prodigieuse de leur communauté en donnant le chapeau et la cape rouge à l'archevêque de New-York, Mgr Mac Closkey. Mais l'Église catholique américaine ne s'était pas développée dans le style des vieilles Églises d'Europe, et les problèmes ne se posaient pas du tout pour elle de la même façon qu'à Rome ou à Paris. L'apostolat qu'elle menait avec tant de succès, elle le concevait selon les méthodes de la démocratie.
Associés, dès leurs origines, à une Révolution, les catholiques n'avaient aucune raison de se méfier d'elle et de la combattre. Ils se sentaient fils de cette liberté pour laquelle leur aînés avaient versé leur sang. Des théories qui faisaient scandale en France ou en Italie, comme celle de la nécessaire séparation de l'Église et de l'État, allaient de soi en Amérique, pour la simple raison qu'une Église d'État y eût été forcément protestante. L'opposition entre le monde moderne et la religion n'y existait donc pas, et, tout naturellement, les catholiques américains étaient portés à chercher le contact avec lui.
En 1888, dans un discours retentissant, Mgr Spalding, évêque de Peoria, exaltait «les merveilleux résultats politiques, sociaux, moraux, intellectuels qui donnent au XIXe siècle son caractère». La grande majorité des évêques partageaient ses vues, en particulier Gibbons, Ireland et Keane. En fait, c'était un catholicisme libéral, jeune, entreprenant qui se développait, parfaitement adapté à une race de pionniers.
N'allait-il pas trop loin dans sa volonté généreuse d'apostolat, dans son désir juvénile d'être dans le courant de l'histoire?
On pouvait se le demander en écoutant ce qu'il disait, ce qui se faisait. «La religion qu'il nous faut aujourd'hui, s'écriait Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, ne consiste pas à chanter de belles antiennes dans les stalles des cathédrales, vêtus d'ornements brodés d'or, tandis qu'il n'y a de multitudes ni dans la nef ni dans les bas-côtés, et qu'au-dehors, le monde meurt d'inanition spirituelle.» Et Mgr Spalding ajoutait:«Jésus-Christ n'a pas enseigné au monde la philosophie : ce n'est pas une Académie qu'il a fondée, mais une Église.» Poussées à leur terme, ces idées n'aboutissent-elles pas à jeter par-dessus bord la liturgie aussi bien que la philosophie chrétienne?
Certaines initiatives prises par l'épiscopat américain, dans le même dessein généreux d'apostolat, pouvaient aussi passer pour assez imprudentes.
En 1893, une Exposition universelle se tenant à Chicago, des dirigeants eurent l'idée d'y convoquer un Congrès International des religions, où les représentants de chacune viendraient exposer ce qu'elle faisait pour le bonheur des hommes. Le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, accepta l'invitation adressée à l'Église catholique de s'y faire représenter, et, dix-sept jours durant, on put voir des prêtres tenir séance avec des pasteurs de tous les protestantismes, quelques archimandrites et même quelques délégués du brahmanisme et du bouddhisme, le but étant de «s'entendre sur certains principes moraux et religieux communs pour une action d'ensemble contre de communs adversaires».
Tout ce mouvement avait trouvé son héros et son penseur en un personnage assez extraordinaire, mort en 1888, et dont la mémoire demeurait très célèbre aux États-Unis, le Révérend Père Isaac Hecker. Ancien ouvrier boulanger, converti à l'âge de vingt ans, devenu Rédemptoriste, il était sorti de l'ordre pour fonder une congrégation nouvelle sans vœux, analogues aux Oratoriens ou aux Sulpiciens, mais orientée uniquement vers l'apostolat, et surtout l'apostolat parmi les protestants […] Personnalité puissante, que d'aucuns, de son vivant même, avaient tenu pour un surhomme et un saint, le Père Hecker était réfractaire à toute science livresque, peu sensible aux arguments de la logique, mais d'une activité et d'une générosité peu commune. C'était, en outre, un mystique, qui se sentait directement conduit par le Saint Esprit, ce qui ne l'inclinait évidemment pas à attacher beaucoup d'importance à la Tradition et aux institutions hiérarchiques.
Tant que ces idées demeurèrent cantonnées outre-Atlantique, Rome ne réagit pas. On comprenait qu'elles étaient accordées au tempérament américain et l'essor prodigieux de l'Église les y montrait efficaces. Tout changea quand elles furent importées en Europe. En 1892, déjà, Mgr Ireland, de passage à Paris, donna sur l'invitation de catholiques français, plusieurs conférences où il traduisait en langage fort clair les pensées maîtresses de l'Église américaine. «L'union intime de l'Église et du siècle est aussi désirable pour l'une que pour l'autre. Il vaut mieux étudier les œuvres d'économies sociales que celles de Bourdaloue.» Les phrases de cet évêque en redingote, si peu épiscopal d'allure, tombèrent impérieusement sur des auditeurs d'abord surpris, bientôt enthousiastes. De jeunes prêtres pensèrent trouver là des réponses aux questions qu'ils se posaient:«Les paroles de vie et d'avenir nous viennent des États-Unis!», s'écria l'un d'eux, l'abbé Félix Klein. A Saint-Sulpice, les nouvelles promotions furent fascinées par ce catéchisme nouveau style. Et, parmi les laïcs, certains comme Henri Bérenger, Paul Desjardins – qui venait de fonder l'Union pour l'Action morale – et même Paul Bourget, pensèrent qu'il y avait là les bases d'un néo-catholicisme qui répondait parfaitement aux exigences de l'époque. »
Source : Daniel-Rops, L'Église des révolutions. Un combat pour Dieu 1870-1939, Paris, Fayard, 1963, pp.330-332
[/color]
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : jeu. 24 mars 2016, 19:59
par Fée Violine
Cinci a écrit :Prodigal,
Je dirai que le modernisme se caractérise par l'idée que la révélation chrétienne serait liée à une culture archaïque, et qu'il faudrait la traduire en des termes accessibles à l'homme moderne, nourri de sciences et de rationalité. En pratique, cela se traduit par la négation du surnaturel, comme le montrent les exemples pris par les deux protagonistes de la discussion.
En soulignant peut-être que le catholique dit «moderniste» n'entend pas se passer complètement de surnaturel.
Dans ce cas, le catholique dit moderniste n'est pas moderniste. Il faut appeler les choses par leur nom.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : jeu. 24 mars 2016, 23:37
par Cinci
Bonjour Fée Violine,
Alors vous associez le modernisme avec avec l'irreligion? le matérialisme?
Je ne l'aurais pas compris de cette façon. J'aurais pensé que le modernisme opérait surtout une rupture avec la dogmatique de l'Église pour commencer, avec le traditionalisme. Je ne sais pas si ce serait plus clair dans la fameuse lettre encyclique Pascendi. J'avoue que je n'ai pas eu l'audace encore de m'attaquer à ce monument. En attendant, Je ne comprend pas trop pourquoi vous semblez exclure totalement le surnaturel de l'expérience moderniste.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : ven. 25 mars 2016, 20:14
par prodigal
Bonjour Cinci
Je pense que Fée Violine ne me démentira pas, mais si "nous semblons exclure totalement le surnaturel de l'expérience moderniste" pour reprendre votre expression, c'est parce que c'est bien cela qui définit le modernisme au sens précis de ce qui a été condamné par l'Eglise (à l'exclusion donc de tout autre sens). C'est d'ailleurs conforme à ce que dit Emile Poulat, qui fut le plus grand spécialiste de la question, au début du dialogue que vous avez posté. Je me permets de le citer à nouveau.
Emile Poulat a écrit :Le « modernisme », c’est le conflit de deux cultures, d’une part une culture laïque telle qu’elle s’est développée depuis le début du XVIIIe siècle, depuis les Lumières, et d’autre part la culture catholique traditionnelle. On n’a pas mesuré la violence de ce conflit, ni ses raisons profondes qui sont de deux ordres : d’une part la culture laïque, par définition, ignore le surnaturel,...
Il s'ensuit, et c'est je crois le plus important, qu'il n'est pas interdit à un catholique de dialoguer avec la modernité. Ce qui est posé comme entrant en contradiction avec la foi, ce n'est pas de s'intéresser à telle ou telle branche récente du savoir, mais c'est de considérer que la révélation chrétienne est mieux comprise aujourd'hui qu'au temps des apôtres, à la lumière du développement des sciences humaines.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : ven. 25 mars 2016, 20:27
par Cinci
En fait, il me semblait que tout le problème du «modernisme» découlait du fait de l'introduction dans l'Église d'un «tour de pensée» provenant directement du milieu culturel ambiant, lorsque ce même milieu ou cette même «air à respirer» se composerait d'un ensemble d'éléments résolument hostiles (cf. scientisme, croyance au progrès, laïcisme agressif, rejet de l'autorité, subjectivisme, emphase sur l'étude des sociétés comme créatrices du mythe, etc.) aux grands principes qui auront toujours soutenu l'Église jusque là.
Le problème se découvre pour le croyant catholique tant qu'il veut demeurer croyant et qu'il peut penser devoir faire sien les méthodes d'analyses s'enracinant sur des prémisses d'incroyances, utilisant des matériaux conceptuels forgés par des adversaires de la foi.
C'est un problème pour les croyants dans le sens que l'usage des méthodes de travail avec mise en avant des critères se voulant scientifiques/objectifs amène le chrétien à devoir se scinder en deux.
- 7. L'agnosticisme n'est que le côté négatif dans la doctrine des modernistes ; le côté positif est constitué par ce qu'on appelle l'immanence vitale. Ils passent de l'un à l'autre en la manière que voici. Naturelle ou surnaturelle, la religion, comme tout autre fait, demande une explication. Or, la théologie naturelle une fois répudiée, tout accès à la révélation fermé par le rejet des motifs de crédibilité, qui plus est, toute révélation extérieure entièrement abolie, il est clair que, cette explication, on ne doit pas la chercher hors de l'homme.
C'est dans l'homme même qu'elle se trouve, et, comme la religion est une forme de vie, dans la vie même de l'homme.
Voilà l'immanence religieuse.
Or, tout phénomène vital - et, on l'a dit, telle est la religion - a pour premier stimulant une nécessité, un besoin; pour première manifestation, ce mouvement du coeur appelé sentiment.
Il s'ensuit, puisque l'objet de la religion est Dieu, que la foi, principe et fondement de toute religion, réside dans un certain sentiment intime engendré lui-même par le besoin du divin. Ce besoin, d'ailleurs, ne se trahissant que dans de certaines rencontres déterminées et favorables, n'appartient pas de soi au domaine de la conscience: dans le principe, il gît au-dessous, et, selon un vocable emprunté de la philosophie moderne, dans la subconscience, où il faut ajouter que sa racine reste cachée, entièrement inaccessible à l'esprit.
(extrait de la lettre encyclique de Pie X, Pascendi Domini Gregis)
Le modernisme autorise une «forme de surnaturel» mais inconsciente, qui échapperait à une mise en forme intelligente.
Je repense à un John Paul Meier de nos jours, prêtre catholique américain, voulant faire une œuvre savante, une étude critique des sources à propos de Jésus et dont les conclusions n'aboutiront qu'à nous le placer en porte-à-faux par rapport à la foi de l'Église.
Quand l'homme d'église revêt son chapeau d'homme intelligent et critique il annule le discours de l'Église, revêtant sa chasuble le lendemain pour dire la messe il lui faut replonger dans l'irrationalité, l'adhésion vitale et sans motif réel à l'Église que nous connaissons.
Au tournant du vingtième siècle :
- «Ces dominantes de la pensée moderne tendent toutes à récuser la foi et à nier Dieu. Non pas que fondamentalement, le christianisme soit hostile à la science et au progrès; on verra même de notre temps, une apologétique, celle du P. Teilhard de Chardin, tenter de se fonder sur l'une et l'autre. Mais on en est pas encore là au temps où Haeckel et Le Dantec font florès. L'évolutionnisme et le scientisme font bien plus que répandre l'absurde axiome «L'homme descend du singe» ou que fournir des armes à la critique contre les miracles de la Bible. C'est toute une conception du monde et de l'homme qui est proposée, essentiellement antagoniste à celle du christianisme. L'idée même d'une origine intentionnelle du monde et celle d'une finalité sont également inadmissibles : le Dieu créateur est aussi absurde que la Providence.
Pourquoi l'homme, démiurge de demain, se sentirait-il dépendant d'un Être supérieur, à qui il devrait adoration et obéissance? De même, l'image chrétienne de l'homme blessé par le péché originel, mais racheté, n'a plus aucun sens si une évolution fatale doit mener l'humanité vers un état de perfection supérieure. L'opposition est irréductible. Baudelaire l'avait bien vu quand il écrivait que «le véritable progrès ne consiste pas dans le gaz d'éclairage ou la vapeur, mais dans la diminution des traces du péché originel».
Et
- «Il est un autre aspect de la pensée moderne qu'il faut bien considérer […] c'est que toutes ces négations qu'on vient de répertorier se doublent d'affirmations, aussi déterminantes dans le processus d'irreligion. Il ne s'agit pas seulement de formes variées de l'athéisme : il s'agit d'un humanisme athée, selon le mot célèbre du P. de Lubac.
Pas plus que les doctrines de l'irreligion, l'humanisme athée n'est une innovation. On l'a vu naître et grandir avec la rebellion de l'intelligence. La Révolution française en a formulé la doctrine et présenté aussi les formes aberrantes. Depuis lors, il n'a pas cessé de gagner du terrain. Tous les courants de pensée qui récusent la foi se rattachent à lui.
Le refrain de Béranger qu'on fredonnait au début du XXe siècle exprime bien une conviction de plus en plus générale:«Humanité, règne! Voici ton âge – que nie en vain la voix des pieux échos.» Feuerbach en a donné la formule : Homo homini deus. L'homme, dieu pour l'homme … Auguste Comte a rêvé de bâtir sur cette base tout un système religieux nouveau. Renan a parlé de «l'humanité divine» Berthelot n'a pas cessé de proclamer que le but ultime de l'effort scientifique est la révélation, la glorification de l'homme. C'est désormais une manière de présupposer de l'anti-foi, un «cela va sans dire». […] Ainsi Haeckel écrit-il : «Le secret de la théologie, c'est l'anthropologie. Dieu, c'est l'homme s'adorant lui-même.» On retrouve la même idée chez les scientistes et chez les fanatiques du progrès, qui voient dans l'avenir l'homme maître absolu du monde, aussi bien que chez les idéalistes pour qui la pensée de l'homme inclut ce monde lui-meme et l'appelle à être. L'homme mesure de tout, seule raison d'être de tout, voilà l'image que se propose l'esprit détaché de Dieu : c'est cette image qu'adopte de plus en plus les masses.»
Source : Daniel-Rops, pp. 30-33
Le sujet devient juge individuel du phénomène religieux, l'homme de la foule aussi bien que le savant théologien. C'est l'autorité ecclésiale qui est jetée par la fenêtre. Mais le moderniste n'est pas forcément irreligieux.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : sam. 26 mars 2016, 10:31
par PaxetBonum
Cinci a écrit :En fait, il me semblait que tout le problème du «modernisme» découlait du fait de l'introduction dans l'Église d'un «tour de pensée» provenant directement du milieu culturel ambiant, lorsque ce même milieu ou cette même «air à respirer» se composerait d'un ensemble d'éléments résolument hostiles (cf. scientisme, croyance au progrès, laïcisme agressif, rejet de l'autorité, subjectivisme, emphase sur l'étude des sociétés comme créatrices du mythe, etc.) aux grands principes qui auront toujours soutenu l'Église jusque là.
Oui le modernisme est l'application de la déliquescence du monde à l'Eglise.
Le rejet de l'autorité, du sacré, de la Vérité intangible.
Tout remettre en question.
Le prêtre n'est plus un alter Christus c'est un fonctionnaire de l'Eglise. Il doit rendre compte au conseil syndical (paroissial).
On peut lui imposer la liturgie.
Et si il n'est plus aussi considéré, l'hostie qu'il est chargé de nous donner n'est plus aussi sainte.
On peut la prendre à la main, la distribuer soi-même, les pécheurs non repentant peuvent la recevoir…
Il faut lire comment le Concile s'est déroulé pour prendre la mesure des fumées de satan qui s'y sont répandues.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : sam. 26 mars 2016, 13:24
par Cinci
Salut Paxetbonum,
Merci pour l'intérêt et les commentaires.
Oui le modernisme est l'application de la déliquescence du monde à l'Eglise.
Le rejet de l'autorité, du sacré, de la Vérité intangible.
Tout remettre en question.
J'ai trouvé cette page :
- «Ainsi Émile Boutroux écrivait-il en analysant les dangers qui menaçaient l'Église :
Ce dangers sont de deux sortes. Il y a d'abord le danger externe. La société civile, en certains États, prétend se séparer totalement de l'Église, en sorte que, dans aucune partie de son existence, elle ne tiendrait plus aucun compte des prescriptions, des enseignements , des conditions d'existence de la religion. Il y a en second lieu le danger interne. Au sein même de l'Église, des membres, non seulement laïques, mais ecclésiastiques, protestant de leur fidélité et de leur obéissance, refusent de tenir la loi divine pour seule souveraine, et cherchent à procurer une adaptation mutuelle entre la parole de Dieu et les opinions des hommes, entre la foi et la science, entre l'Église et une démocratie sans Dieu. La synthèse de toutes ces hérésies est le modernisme, doctrine qui distinguant dans la religion le fond et la forme et agrandissant indéfiniment la part de celle-ci au détriment de celui-là, admet que tout ce qui est forme est justiciable des tendances et des opinions contingentes des sociétés humaines. En sorte que ce que ces chrétiens accommodants consentent à maintenir comme absolu et immuable se réduit de plus en plus à quelques subtiles et insaisissables abstractions, De ces deux dangers, le second est le pire, puisqu'il vient d'une corruption qui se produit au sein de l'Église même.»
[...]
A écouter Boutroux, nous nous trouverions donc face à des formes de perversion absolue : le diable avait trouvé son nouveau cheval de Troie pour pénétrer le camp de l'ennemi. Mais dans ce cheval, on ne trouvait pas ses alliés habituels, libre penseurs,rationalistes, anticléricaux; on y trouvait des hommes qui, emportés par leur orgueil, avaient suivi en tout l'exemple de Satan, en se transformant d'anges de lumière en esprit des ténèbres.
Source : Mauricio Guasco, Le modernisme. Les faits, les idées, les hommes, Desclée de Brouwer, 2007, p.27
Note infra: la citation de E, Boutroux est placée en exergue de l'article de F. Mourret dans la Revue Apologétiques 25, 1922, p.5
Et Guasco rajoute auparavant des informations intéressantes :
- «… l'un des historiens de l'époque [Renaissance, XVIe siècle], Fernand Mourret, rappelait que c'était précisément Luther qui parmi les premiers utilisa le mot modernisme pour désigner les philosophes nominalistes.
Rousseau lui aussi utilisa le terme dans une lettre de 1769 comme synonyme de matérialiste et d'épicurien.
Ce fut cependant au cours du XIXe siècle qu'agirent et écrivirent ceux qui devaient être considérés un jour comme les initiateurs d'une réforme hétérodoxe de l'Église, de Hermes à Günther et Froschammer, et avant encore, de Lammenais à Gioberti. Selon Mourret encore, le véritable fondateur, le «grand ancêtre» du modernisme, était le théologien allemand Ignaz von Döllinger qui était convaincu que la science théologique coïncidait avec la science critique, et que cette dernière à son tour ne dépendait que de critères à caractère national et historique, et non d'autres autorités. » (p.24)
Pour Fée Violine :
«… historiquement datée, cette hérésie, ou mieux cette mentalité semble pourtant s'être insinuée parmi les croyants : à plusieurs reprises et encore très récemment, on a parlé de
néomodernisme, de
retour du modernisme. Ceux qui le font croient pouvoir se justifier par le fait qu'un grand patriarche de la pensée chrétienne au XXe siècle qui se définissait comme un paysan de la Garonne,
Jacques Maritain, évoquait dans un livre qui relève plus de la nostalgie que de l'analyse «la fièvre néomoderniste fort contagieuse, du moins dans les cercles intellectuels, auprès de laquelle le modernisme du temps de Pie X n'était qu'un modeste rhume des foins» ( J. Maritain,
Le paysan de la Garonne, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, p. 16)
Mauricio Guasco nous donne au moins la page du livre de Maritain, à défaut nous livrer le texte.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : sam. 26 mars 2016, 14:47
par Cinci
Bonjour Prodigal,
Merci. Oui, il y a le mot de Émile Poulat en effet.
Je comprenais qu'il pouvait évoquer pour nous une laïcité qui néglige le surnaturel, qui l'ignore, qui le repousse par principe. Le terme «absence de surnaturel» vaudrait alors pour une certaine modernité, comme pour les scientistes. Ainsi, je comprenais que la crise moderniste serait née de la rencontre violente entre cette modernité «sans Dieu» et la foi traditionnelle de l'Église.
Sauf des «modernistes» comme Tyrrell en Angleterre, La Berthonnière en France, un Édouard Le Roy, même l'abbé Marcel Hébert, si on songe à ces hommes qui auront dû être des acteurs de premier plan engagés dans la crise, et comme agents du modernisme, eux-mêmes, ne se définissaient jamais comme des incroyants, des personnes voulant faire table rase de tout surnaturel. Les modernistes ne sont pas des athées.
Dans la préface du livre de Guasco (qui fait mention d'Émile Poulat) :
- «Le modernisme fut avant tout un véritable bouillonnement intellectuel au sein de l'Église catholique, dont la préoccupation principale était de réduire le décalage perceptible entre la foi et la société contemporaine, et de mettre au service de la foi et de l'Église , les avancées des méthodes scientifiques dans tous les domaines, non sans bousculer habitudes et et convictions bien ancrées, et non sans imprudence. La démarche était pleine d'audace, mais risquée. Elle était aussi très individuelle. C'est pourquoi Henri Brémond, lui-même inquiété par les autorités romaines pour ses écrits et pour ses amitiés, disait qu'il y avait autant de modernismes que de modernistes.» (p.6)
En somme, Guasco peut faire remarquer que le terme
modernisme renvoie à une réalité complexe. La chose serait malaisée à définir, attendu que le modernisme n'aura jamais consisté en une école, en une théorie ou un enseignement bien précis, qu'il ne s'agissait ni d'un complot ni d'une ligue organisée. Les modernistes eux-mêmes ne s'entendraient pas entre-eux. Ils peuvent se contredire. C'est pourquoi je dirais qu'on ne peut pas écarter tout surnaturel du processus de pensée de l'un ou de l'autre. Il dépend de la personnalité de chacun.
Re: La crise moderniste n'était qu'un rhume des foins …
Publié : sam. 26 mars 2016, 15:13
par prodigal
Cher Cinci,
la phrase qui dit qu'il y autant de modernismes que de modernistes est sans doute vraie en soi, mais elle n'est pas vraie du modernisme en tant que ce mot désigne un courant condamné par l'Eglise. Par exemple, on peut juger que le pape François est fait sur un modèle beaucoup plus compatible avec le XXI e siècle qu'avec le XIXe, et donc le trouver, pourquoi pas, trop "moderne", ou trop enclin à faire bouger les lignes. Mais ce serait une calomnie que de l'accuser de modernisme. Il ne tombe sous le coup d'aucune condamnation.
Pour donner un exemple-type de ce que serait une prise de position moderniste quant à la doctrine, j'ose en faire une sorte de parodie, et l'écrire en italiques. Voici donc ce qui dirait un moderniste, au sens où l'Eglise a défini ce courant en le condamnant.
Jésus-Christ est mort sur la croix mais demeure vivant en nos coeurs. Ses disciples effondrés à sa mort ont gardé l'espérance de son retour, et ils l'ont exprimée en croyant en sa résurrection, conformément aux formes culturelles de l'époque telles qu'on les retrouve en maintes civilisations. C'est pourquoi ils sont pour nous l'exemple que nous devons suivre.
A ma connaissance, aucun texte conciliaire ne dit quelque chose d'approchant.