Re: La thèse de Guillemin à propos du maréchal
Publié : sam. 02 juin 2012, 3:57
Sous l'Occupation
«... le Reich façonne la révolution nationale en réquisitionnant des biens, des services et de la main d'oeuvre en proportion toujours plus grande. La Kollaboration c'est la botte. Les ressources sont drainées vers l'Allemagne par plusieurs canaux, le plus large étant les frais d'occupation. Aux termes de l'article 18 de la convention d'armistice, la France prend à sa charge les frais d'entretien des troupes d'occupation. Ils sont fixés en août 1940 à 400 millions de francs par jour (20 millions de marks, au taux de change imposé) payable rétroactivement depuis le 25 juin 1940. Ce chiffre maintenu jusqu'au 10 mai 1941, passe alors à 300 millions, puis à 500 millions le 11 novembre 1942 quand le pays tout entier est occupé. Jusqu'au 3 septembre 1944, la France paie au total 631 866 000 000 de francs, ce qui représente 58% du revenu national entre 1940 et 1944; il faut y ajouter les frais de cantonnement et le coût du déficit de change extérieur avec l'Allemagne, qui augmente d'un quart la somme totale.
En outre, des accords partiels prévoient la livraison de denrées alimentaires et des matières premières stratégiques, sans compter qu'un nombre d'usines françaises travaillent sous contrat de guerre. Au début de 1944, la France a livré 4 127 tonnes de magnésium et 518 684 tonnes de bauxite à l'Allemagne [...] un peu plus de 10% des produits coloniaux - phosphates, huiles végérales, café, etc. - vont au Reich. L'ennemi utilise l'argent des frais d'occupation pour faire de gros achats sur le marché agricole français, si bien qu'en 1944 la ponction annuelle est passée de 6 à 8 millions de quintaux de céréals, de 2 à 3 millions d'hectolitres de vin et de 135 000 à 227 000 tonnes de viande. Les Allemands ont emmené 4 320 des 16 000 locomotives du parc ferroviaire.
Avec les francs en surplus, ils ont pris des parts dans les compagnies françaises et d'outre-mer équivalant à 121 millions de marks. Franz Richard Hemmen, chef de la délégation économique allemande à la Commission d'armistice, peut dire en janvier 1942 : «Les Français employés dans l'industrie, les chemins de fer, la navigation fluviale et la majeure partie de la marine marchande travaillent presque exclusivement pour le Reich. Aucun autre pays d'Europe, signale-t-il dans son rapport, ne compte pour une aussi large part dans les armements et même les marchandises importées. Les commandes allemandes sont le facteur déterminant de l'économie française.»
La France est étranglée économiquement et épuisée financièrement par la saignée que lui impose l'Allemagne. La ''révolution nationale'' est donc tout simplement, dans l'un de ses aspects, une économie de guerre particulièrement sévère.
p.147
Révolution moral
«... la légion française des combattants dénonce les méfaits du «Swing» et parvient à empêcher André Gide, ce prophète de l'hédonisme, de faire à Nice, en mai 1941, une conférence sur Henri Michaux. Les chantiers de jeunesse, ces camps obligatoires de travail en forêt, prêchent l'austérité à des jeunes citadins blasés, autour d'un millier de feux.
Vichy promulgue des textes réglementaires sévères contre l'alcoolisme, dont certains sont toujours en vigueur. Les «pinardiers», les «betteraviers» et les bouilleurs de cru ont été intouchables sous la IIIe République. Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé le 7 août 1940. Le 24, les apéritifs titrant à plus de 16° sont interdits; interdiction également d'en servir à des jeunes de moins de 20 ans. Plus tard, on n'a pas le droit d'entrer dans un café si l'on a pas 14 ans. [...] le Temps souligne que le Français s'était beaucoup mieux porté quand la consommation de boissons fortes était limitée (comme en 1913-1919), et, à son avis, «le fait qu'il y avait en France un café pour 20 habitants contre 270 en Allemagne, 430 en Grande-Bretagne et 3 000 en Suède, n'est pas étranger à la défaite.»
On sait beaucoup moins par contre
«... difficile de se rappeller avec quel fièvre on échaffauda des projets. D'aucun le firent avec la joie qu'apporte la vengeance : la République honnie, la «gueuse» était morte.
Cependant, les anti-républicains de toutes sortes n'étaient pas les seuls à s'épanouir; d'autres, et ils furent nombreux, furent heureux d'être délivrés de procédures sclérosées et de l'immobilisme politique. Il avait fallu plus de deux cents projets de loi entre 1871 et 1901 pour que l'impôt sur le revenu fût voté le 15 juillet 1914. Vingt-quatre autres, sur la retraite des vieux travailleurs, avaient été déposés depuis 1936, dont le dernier, adopté à la chambre le 14 mars 1939, avait été repoussé par le Sénat. Il était vraiment plus facile que le maréchal Pétain publiât tout simplement un décret le 14 mars 1941, en disant : «Nous tenons nos promesses, même celles des autres.»
La réforme est dans l'air, écrivait en 1941 Louis Rivière, magistrat à la cour de Rouen. «La révolution nationale a fait en un an ce que le régime précédent n'avait pas réussi à faire en plus d'un siècle», notait Nesmes-Desmarets, professeur de droit à la faculté de Montpellier. «Nous accusions à juste titre l'ancien régime de faire obstacle aux réformes», écrivait Georges Ripert, professeur de droit à Paris, dans la Revue de Droit commercial. Pour d'autres encore, c'était un enivrant ferment de progrès techniques, «l'insertion du futur dans le présent», comme le dit Jean Bichelonne, secrétaire d'État à la production industrielle sous Laval et partenaire enthousiaste d'Albert Speer lorsqu'une intégration franco-allemande fut envisagée en 1943.
Jean Berthelot, ingénieur des Chemins de fer et ministre des Communications, que des bureaucrates indécrottables avaient empêché de rationaliser les transports parisiens, juste avant la guerre, rappelait en 1968 quelle avait été sa satisfaction , en 1942, de pouvoir réaliser à sa guise l'unification des transports parisiens, qui procédait du simple bon sens technique. De hauts fonctionnaires, comme André Bisson, qui sera après la Libération président de la cour des comptes, se félicitaient que le budget était beaucoup plus facile à établir sans les commissions parlementaires pointilleuses - ce qu'auraient pu penser aussi mais sans le dire, certains présidents des États-Unis.
Les conservateurs ont eu sous Vichy des pouvoirs que le suffrage universel leur avait refusé depuis 1932, et les techniciens une puissance que les politiciens ne leur avaient jamais donnée. Ces possibilités ont fait naître un réel enthousiasme. Il faut le répéter aujourd'hui car bien des gens ont essayé de faire croire, après la guerre, que Vichy s'était contenté de maintenir «la présence».
Pétain lui-même a pu dire en juillet 1945, au cours de son procès : «la France peut changer les mots et les vocables. Elle construit, mais elle ne pourra construire utilement que sur les bases que j'ai jetées.»
La Résistance, pour sa part, était tout aussi déterminée à balayer ce que de Gaulle appelait : «les abus anarchiques d'un régime en décomposition». Léon Blum, dans une lettre du 15 mars 1943 lui disait comment les socialistes envisageaient la France future. «Elle doit être démocratique. Cela ne dignifie pas que la Constitution et les institutions d'avant-guerre doivent être restaurées dans leur intégrité, qu'après ce long intervalle la vieille machine doive purement et simplement reprendre sa marche.»
Source : Robert Paxton, id., p. 140
«... le Reich façonne la révolution nationale en réquisitionnant des biens, des services et de la main d'oeuvre en proportion toujours plus grande. La Kollaboration c'est la botte. Les ressources sont drainées vers l'Allemagne par plusieurs canaux, le plus large étant les frais d'occupation. Aux termes de l'article 18 de la convention d'armistice, la France prend à sa charge les frais d'entretien des troupes d'occupation. Ils sont fixés en août 1940 à 400 millions de francs par jour (20 millions de marks, au taux de change imposé) payable rétroactivement depuis le 25 juin 1940. Ce chiffre maintenu jusqu'au 10 mai 1941, passe alors à 300 millions, puis à 500 millions le 11 novembre 1942 quand le pays tout entier est occupé. Jusqu'au 3 septembre 1944, la France paie au total 631 866 000 000 de francs, ce qui représente 58% du revenu national entre 1940 et 1944; il faut y ajouter les frais de cantonnement et le coût du déficit de change extérieur avec l'Allemagne, qui augmente d'un quart la somme totale.
En outre, des accords partiels prévoient la livraison de denrées alimentaires et des matières premières stratégiques, sans compter qu'un nombre d'usines françaises travaillent sous contrat de guerre. Au début de 1944, la France a livré 4 127 tonnes de magnésium et 518 684 tonnes de bauxite à l'Allemagne [...] un peu plus de 10% des produits coloniaux - phosphates, huiles végérales, café, etc. - vont au Reich. L'ennemi utilise l'argent des frais d'occupation pour faire de gros achats sur le marché agricole français, si bien qu'en 1944 la ponction annuelle est passée de 6 à 8 millions de quintaux de céréals, de 2 à 3 millions d'hectolitres de vin et de 135 000 à 227 000 tonnes de viande. Les Allemands ont emmené 4 320 des 16 000 locomotives du parc ferroviaire.
Avec les francs en surplus, ils ont pris des parts dans les compagnies françaises et d'outre-mer équivalant à 121 millions de marks. Franz Richard Hemmen, chef de la délégation économique allemande à la Commission d'armistice, peut dire en janvier 1942 : «Les Français employés dans l'industrie, les chemins de fer, la navigation fluviale et la majeure partie de la marine marchande travaillent presque exclusivement pour le Reich. Aucun autre pays d'Europe, signale-t-il dans son rapport, ne compte pour une aussi large part dans les armements et même les marchandises importées. Les commandes allemandes sont le facteur déterminant de l'économie française.»
La France est étranglée économiquement et épuisée financièrement par la saignée que lui impose l'Allemagne. La ''révolution nationale'' est donc tout simplement, dans l'un de ses aspects, une économie de guerre particulièrement sévère.
p.147
Révolution moral
«... la légion française des combattants dénonce les méfaits du «Swing» et parvient à empêcher André Gide, ce prophète de l'hédonisme, de faire à Nice, en mai 1941, une conférence sur Henri Michaux. Les chantiers de jeunesse, ces camps obligatoires de travail en forêt, prêchent l'austérité à des jeunes citadins blasés, autour d'un millier de feux.
Vichy promulgue des textes réglementaires sévères contre l'alcoolisme, dont certains sont toujours en vigueur. Les «pinardiers», les «betteraviers» et les bouilleurs de cru ont été intouchables sous la IIIe République. Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé le 7 août 1940. Le 24, les apéritifs titrant à plus de 16° sont interdits; interdiction également d'en servir à des jeunes de moins de 20 ans. Plus tard, on n'a pas le droit d'entrer dans un café si l'on a pas 14 ans. [...] le Temps souligne que le Français s'était beaucoup mieux porté quand la consommation de boissons fortes était limitée (comme en 1913-1919), et, à son avis, «le fait qu'il y avait en France un café pour 20 habitants contre 270 en Allemagne, 430 en Grande-Bretagne et 3 000 en Suède, n'est pas étranger à la défaite.»
On sait beaucoup moins par contre
«... difficile de se rappeller avec quel fièvre on échaffauda des projets. D'aucun le firent avec la joie qu'apporte la vengeance : la République honnie, la «gueuse» était morte.
Cependant, les anti-républicains de toutes sortes n'étaient pas les seuls à s'épanouir; d'autres, et ils furent nombreux, furent heureux d'être délivrés de procédures sclérosées et de l'immobilisme politique. Il avait fallu plus de deux cents projets de loi entre 1871 et 1901 pour que l'impôt sur le revenu fût voté le 15 juillet 1914. Vingt-quatre autres, sur la retraite des vieux travailleurs, avaient été déposés depuis 1936, dont le dernier, adopté à la chambre le 14 mars 1939, avait été repoussé par le Sénat. Il était vraiment plus facile que le maréchal Pétain publiât tout simplement un décret le 14 mars 1941, en disant : «Nous tenons nos promesses, même celles des autres.»
La réforme est dans l'air, écrivait en 1941 Louis Rivière, magistrat à la cour de Rouen. «La révolution nationale a fait en un an ce que le régime précédent n'avait pas réussi à faire en plus d'un siècle», notait Nesmes-Desmarets, professeur de droit à la faculté de Montpellier. «Nous accusions à juste titre l'ancien régime de faire obstacle aux réformes», écrivait Georges Ripert, professeur de droit à Paris, dans la Revue de Droit commercial. Pour d'autres encore, c'était un enivrant ferment de progrès techniques, «l'insertion du futur dans le présent», comme le dit Jean Bichelonne, secrétaire d'État à la production industrielle sous Laval et partenaire enthousiaste d'Albert Speer lorsqu'une intégration franco-allemande fut envisagée en 1943.
Jean Berthelot, ingénieur des Chemins de fer et ministre des Communications, que des bureaucrates indécrottables avaient empêché de rationaliser les transports parisiens, juste avant la guerre, rappelait en 1968 quelle avait été sa satisfaction , en 1942, de pouvoir réaliser à sa guise l'unification des transports parisiens, qui procédait du simple bon sens technique. De hauts fonctionnaires, comme André Bisson, qui sera après la Libération président de la cour des comptes, se félicitaient que le budget était beaucoup plus facile à établir sans les commissions parlementaires pointilleuses - ce qu'auraient pu penser aussi mais sans le dire, certains présidents des États-Unis.
Les conservateurs ont eu sous Vichy des pouvoirs que le suffrage universel leur avait refusé depuis 1932, et les techniciens une puissance que les politiciens ne leur avaient jamais donnée. Ces possibilités ont fait naître un réel enthousiasme. Il faut le répéter aujourd'hui car bien des gens ont essayé de faire croire, après la guerre, que Vichy s'était contenté de maintenir «la présence».
Pétain lui-même a pu dire en juillet 1945, au cours de son procès : «la France peut changer les mots et les vocables. Elle construit, mais elle ne pourra construire utilement que sur les bases que j'ai jetées.»
La Résistance, pour sa part, était tout aussi déterminée à balayer ce que de Gaulle appelait : «les abus anarchiques d'un régime en décomposition». Léon Blum, dans une lettre du 15 mars 1943 lui disait comment les socialistes envisageaient la France future. «Elle doit être démocratique. Cela ne dignifie pas que la Constitution et les institutions d'avant-guerre doivent être restaurées dans leur intégrité, qu'après ce long intervalle la vieille machine doive purement et simplement reprendre sa marche.»
Source : Robert Paxton, id., p. 140