[ Voici la synthèse d'une discussion, placée sous l'angle de la théologie morale, que j'ai développée sur un forum proche du lebfevrisme. Elle se propose d'expliciter la "vraie" doctrine contenue dans Dignitatis Humanae (aussi souvent falsifiée par ses partisans que par ses détracteurs...), en revenant à la lettre du texte. | Pax. Christophe ]
La doctrine conciliaire du Droit naturel à la liberté civile en matière religieuse
" Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit " (DH, §2)
Précisons d'abord que la déclaration conciliaire proclame le
droit naturel à la liberté civile en matière religieuse, et non
pas un
droit à la tolérance en matière religieuse : il n'existe pas ni ne peut exister aucun droit naturel à la tolérance pour le mal moral. La doctrine catholique est très claire sur ce point (Cf. par exemple Pie XII,
Ci riese : "
Ce qui ne répond pas à la vérité et à la loi morale n'a objectivement aucun droit à l'existence, ni à la propagande, ni à l'action").
Peut-il exister un droit naturel à la liberté civile ?
Léon XIII affirme que ce droit existe, et qu'il est
limité par le bien général et le droit d'autrui : "
Il est dans l'ordre, avons-nous dit, que ni l'individu ni la famille ne soient absorbés par l'État ; il est juste que l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec liberté, aussi longtemps que cela n'atteint pas le bien général et ne fait injure à personne" (
Rerum novarum) Pie XI explique le
fondement naturel des droits civils inaliénables : "
L'homme, en tant que personne, possède des droits qu'il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la communauté hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger". (
Mit brennender sorge)
Le principe de subsidiarité, sur lequel repose la conception chrétienne de l'ordre social "
impose à l'État de s'abstenir de tout ce qui restreindrait, de fait, l'espace vital des cellules mineures et essentielles de la société. Leur initiative, leur liberté et leur responsabilité ne doivent pas être supplantées". (CDS, §186) Ainsi, la liberté civile, en créant un espace d'autonomie personnel et familiale, trace les limites de la souveraineté politique : en cela, le principe de subsidiarité - qui manifeste le droit naturel à la liberté civile - est la réponse de la Chrétienté aux totalitarismes athées.
L'encyclique
Divini illius magistri de Pie XI, en confirmant l'enseignement de Thomas d'Aquin (II.II.10.10 et II.II.10.12) sur le
droit imprescriptible des parents à éduquer leurs enfants, donne un exemple d'un tel droit naturel à la liberté civile : "
La famille reçoit donc immédiatement du Créateur la mission et conséquemment le droit de donner l'éducation à l'enfant, droit inaliénable parce qu'inséparablement uni au strict devoir corrélatif, droit antérieur à n'importe quel droit de la société civile et de l'État, donc inviolable par quelque puissance terrestre que ce soit."
Voici ce que Mgr Lebfevre, dans ses
Doutes sur la liberté religieuse, écrit à ce sujet : "
Mais le principe de saint Thomas d'Aquin [selon lequel le droit positif divin ne supprime pas les droits naturels objectifs (II.II.10.10)] ne s'applique évidemment pas lorsqu'un droit naturel est exercé de façon contraire à la loi positive divine : ainsi l'enseignement de la religion musulmane [...] à leurs enfants n'est pas un droit naturel objectif des parents musulmans, mais seulement un objet de non-répression (ou tolérance négative) pratique. [...] On ne peut, en effet, soustraire les enfants à l'éducation musulmane de leurs parents contre leur volonté, sans du même coup priver les parents de leur droit naturel objectif à éduquer leurs enfants, ce qui serait illicite."
Saint Thomas, Pie XI, Mgr Lebfevre, les Pères du Concile Vatican II et toute la sainte Tradition sont donc d'accord : bien qu'il n'existe aucun droit moral pour les parents à éduquer leurs enfants
dans la religion musulmane - ce qui serait contraire à la loi divine positive -, il faut pourtant - en justice - reconnaitre aux parents musulmans le droit naturel inviolable à l'éducation de leurs enfants et ne pas même les empêcher d'éduquer leurs enfants dans la religion musulmane : c'est que l'on appelle la liberté d'éducation, qui est un droit naturel à la liberté civile (en matière d'éducation, y compris d'éducation religieuse). Il est donc prouvé, par l'exemple, qu'il peut exister (et même qu'il existe) un droit naturel à la liberté civile.
Le droit naturel à la liberté civile en matière religieuse
Ce que proclame le second Concile du Vatican, c'est une chose analogue : un droit naturel à la liberté civile en matière religieuse. Bien qu'il n'existe aucun droit moral pour les personnes à confesser une autre religion que la religion chrétienne - ce qui serait contraire à la loi divine positive -, il faut pourtant - en justice - reconnaitre la liberté religieuse comme étant un droit naturel imprescriptible, que l'homme reçoit de Dieu à raison de sa dignité et de son devoir corrélatif d'honorer le vrai Dieu et de confesser la vraie religion.
S'il existe une raison théologique suffisante pour que le raisonnement qui s'applique pour le droit naturel à la liberté civile en matière d'éducation ne puisse s'appliquer pareillement en matière religieuse, que l'on veuille bien me le faire savoir car je ne l'ai pas trouvé dans l'ouvrage ci-dessus mentionné de Mgr Lebfevre... (livre remarquable en ceci qu'il m'a fait comprendre et adhérer à la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse dans le même temps que découvrir toutes les apories de la politologie morale du lebfevrisme...)
__________________________
Compléments
Liberté & Tolérance
"
La tolérance ? Il y a des maisons pour cela !", disait Paul Claudel avec humour. Comme je l'ai écrit, le mal moral ne peut en aucun cas revendiquer un faux "droit à la tolérance". Si le mal peut parfois être toléré - et même parfois doit l'être - il s'agit de prudence, et non pas de justice. La tolérance est un
pis aller... et ne saurait en aucun cas constituer une valeur.
C'est pourquoi j'ai pris soin de préciser que - selon l'interprétation que je fais de la déclaration
Dignitatis humanae - le concile de Vatican II reconnait un "
droit naturel à la liberté civile en matière religieuse, et non pas un droit à la tolérance en matière religieuse". A l'appui de ma thèse, je signale que le texte conciliaire ne contient aucune occurrence du mot
tolérance, ni d'aucune déclinaison du verbe
tolérer !
Dans la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse, il s'agit donc de
liberté publique et non pas de
tolérance. Afin de prouver - par l'exemple - que la sainte Tradition de l'Église avalise la nuance - subtile, j'en conviens -, j'ai fais appel à un cas d'école : bien qu'agissant de façon objectivement contraire à la loi divine positive, les parents qui élèvent leurs enfants dans une fausse religion jouissent d'une immunité vis-à-vis des autorités civiles. Il n'est pas licite d'user de coaction à leur encontre pour soustraire les enfants à une éducation perverse, car ce faisant il serait porté préjudice au droit naturel des parents à l'éducation.
Nous touchons là aux subtilités de l'articulation du droit naturel et du droit civil... Mais comprendre cet exemple issue de l'enseignement traditionnel, c'est comprendre la doctrine conciliaire sur le droit naturel à la liberté civile en matière religieuse.
Liberté morale & Liberté civile
Léon XIII donne une définition de la
liberté morale dans l'encyclique
Libertas Praestantissimum : elle est la faculté de se mouvoir dans le bien. De là, certains concluent qu'il n'existe pas de liberté (sous-entendue morale) de pratiquer un faux culte. Et les Pères du Concile confirment "
la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral de l'homme et des associations à l'égard de la vraie religion et de l'unique Église du Christ". Nous sommes d'accord : il n'y a pas de liberté
morale à pratiquer une fausse religion.
Mais
Dignitatis humanae traite principalement de la
liberté d'action, et non pas de la
liberté morale (pour reprendre la distinction effectuée par Mgr Lebfevre dans ses
Dubtia). Le texte conciliaire définit la liberté civile comme étant "
l'immunité de toute contrainte dans la société civile", donc une liberté d'action. L'Église - depuis Vatican II - affirme que l'homme possède un "droit naturel à la liberté civile en matière religieuse", donc le droit - droit de justice - de ne pas être sujet de coaction civile en matière religieuse. Notons que le texte introduit quelques limites à l'exercice de ce droit imprescriptible. "
Ce droit à la liberté d'action ne repose
pas sur une (inexistante) liberté morale à la pratique des faux cultes. Ce droit à la liberté ne repose
pas non plus sur un pseudo-droit à la tolérance. Il faut relire le texte pour comprendre la justification. Le droit à la liberté d'action repose sur une nécessité ontologique : l'homme ayant le devoir moral de répondre spontanément à l'amour de son Créateur, le contraindre - en l'empêchant d'exercer son droit - signifierait l'empêcher d'accomplir son devoir, ce qui est illicite. Nul autorité humaine n'ayant compétence pour contraindre l'homme en matière religieuse, la pratique religieuse se trouve intégré dans la sphère de la liberté personnelle, cet espace vital placé hors de porté de toute autorité humaine. (NB : cette liberté personnelle étant une liberté publique, ce serait un contre-sens que de conclure que la doctrine de DH rejetterait la religion hors de la sphère publique).
Tolérer, c'est s'abstenir de réprimer un mal moral
que l'on serait en droit de réprimer. Hors les cas d'atteinte à l'ordre public juste, aucune autorité civile n'a le droit de réprimer l'erreur religieuse : par respect de la liberté personnelle et de l'ordre juridique naturel, elles doivent s'abstenir d'user de répression sans que l'on puisse, en toute rigueur, parler de "tolérance". Par contre, il serait pertinent de parler d'intolérance pour évoquer les pouvoirs humains qui, outrepassant leur juridiction naturelle, se permettraient de faire de l'ingérence en matière religieuse.
Cela ne signifie pas qu'il faille mettre la vérité et l'erreur sur un pied d'égalité : on peut, sans contradiction, reconnaitre la liberté religieuse aux citoyens et militer pour un État confessionnel où le catholicisme serait la religion officielle. La déclaration
Dignitatis Humanae ne constitue en rien une caution du laïcisme. Les régime laïcistes - le laïcisme étant "
un athéisme moins le nom" (Pie X) - ne reconnaissent en général pas la liberté religieuse. Le confessionnalisme ne peut être assimilé à l'intolérance religieuse : cela, c'est l'argument des laïcistes, auquel les détracteurs de la liberté religieuse donnent malheureusement du crédit. Le Christ ne demande pas qu'on l'honore par la persécution des hérétiques et des païens. La persécution des mécréants est plus proches des prescriptions contenues dans l'évangile selon Mahomet que de celles contenues dans l'Evangile de Jésus-Christ...
Enjeux ecclésiologiques
Certains ne manqueront pas de ressortir les citations du Magistère pré-conciliaire qui s'opposent - ou semblent s'opposer - à la liberté religieuse. J'ai volontairement placé le débat sous l'angle de la théologie morale plutôt que sous l'angle ecclésiologique. En effet, je laisse à plus compétents que moi - cf. par exemple la thèse dite du "développement doctrinal homogène dans le magistère authentique" du Père Basile VALUET (1999) - le soin de répondre aux objections de cette nature.
Toutefois, il me semble bien plus facile de lever ces objections sur la continuité du Magistère
authentique de l'Église que d'expliquer, d'une façon satisfaisante du point de vue catholique, qu'un concile œcuménique en communion avec le Pontife romain puisse professer des doctrines hérétiques - ce qui serait une rupture de la promesse de perpétuelle assistance que Notre-Seigneur Jésus-Christ a juré à Son Église (cf. dogme de l'infaillibilité ecclésiale).
Saint Thomas et tout le magistère pré-conciliaire qui enseignent la liberté d'enseignement enseignent-t-il des doctrines diaboliques ? Car je l'ai montré, la doctrine de la liberté religieuse professée depuis Vatican II est analogue à la doctrine de la liberté d'enseignement de Pie XI. Existe-t-il une raison suffisante pour laquelle le raisonnement qui s'applique dans le premier cas ne pourrait être transposé au second -
Dignitatis Humanae opérant cette transposition - ?
La doctrine conciliaire et les erreurs doctrinales condamnées par la Tradition
Qu'un certain clergé "moderniste" ait pu pensé que la doctrine de la liberté religieuse développée par le Concile représentait une forme consécration et un démenti de l'enseignement traditionnel de l'Église est une position qui n'engage qu'eux-mêmes. Le Concile de Vatican II n'est ni responsable ni ne cautionne les dérives relativistes et libérales de certains membres du clergé - même certains évêques.
Au contraire, la doctrine conciliaire du droit naturel à la liberté religieuse "
ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral de l'homme et des associations à l'égard de la vraie religion et de l'unique Eglise du Christ" : il n'y a aucun droit moral - donc aucune liberté morale - de confesser l'erreur. Les Pères conciliaires et Pie IX sont donc à l'unisson dans leur condamnation de la liberté (
morale) de chaque "homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie d'après la lumière de la raison" (proposition condamnée n°XV du
Syllabus de Pie IX) Tout au contraire : "
Tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et, quand ils l'ont connue, de l'embrasser et de lui être fidèles. " (DH, §1)
De plus, le Concile déclare que "
Dieu a Lui-même fait connaitre au genre humain la voie par laquelle, en Le servant, les hommes peuvent obtenir le salut dans le Christ et parvenir à la béatitude". Si certains fidèles qui, matériellement ne confessent pas la religion catholique, peuvent néanmoins accéder au Salut, ce n'est pas grâce mais en dépit de leur fausse religion.
En union de prières
Christophe