Carl Friedrich Abel a été portraituré plusieurs fois par Thomas Gainsborough, qui était son ami et dont il possédait une collection de dessins et de tableaux que le peintre lui donnait en échange de leçons de viole de gambe. D'après le témoignage de l'escrimeur Henry Angelo, les murs de son appartement étaient tapissés de toiles et de dessins du peintre.
Sur une première toile, datée d'environ 1765, soit l'année où commencent les prestigieux Concerts Bach-Abel, on voit le musicien jouer de sa basse de viole. Celle-ci était plutôt démodée à cette époque, Abel étant l'un des derniers virtuoses à en jouer. C'est d'ailleurs assez frappant de voir cohabiter ce goût passéiste pour cet instrument emblématique de l'ère baroque chez un compositeur en phase avec son temps dans son écriture. Les contemporains ont écrit que l'usage de la viole de gambe disparaîtrait certainement avec Abel. Mais il comptait au moins un rival sur la scène londonienne, un certain Andreas Lidl, qui meurt seulement deux ans après lui en 1789. Il existait cependant encore un public fidèle se pressant pour venir écouter les improvisations du vieil Abel, jusqu'à son dernier concert quelques mois avant sa mort. La musique notée et publiée, destinée à un public d'amateur, reflète en effet faiblement ce qu'Abel était capable d'improviser sur la scène. Sa notoriété allait d'ailleurs au-delà de la Manche, car il se rendait régulièrement à Paris, dit-on, pour donner des leçons de viole à un fermier général.
L'existence du tableau est révélée par une photographie en 1885. Il avait commencé à paraître en vente publique à partir de 1835, visiblement. Il est acquis auprès d'un particulier en 1988 par la National Portrait Gallery de Londres, sous la cote NPG 5947 :
https://www.npg.org.uk/collections/sear ... drich-Abel
Une esquisse préparatoire de ce tableau est également conservée par ce musée sous la cote NPG 5081, acquise en 1976, et provenant à l'origine de la fille du peintre, Margareth Gainsborough :
https://www.npg.org.uk/collections/sear ... ed/mw00006
Douze ans plus tard, Gainsborough réalise un second portrait sur toile, où l'on voit Abel écrire de la musique à son bureau, une basse de viole et son archet posés contre sa cuisse (comme s'il était en train de composer pour son instrument favori), un chien - il s'agit d'un loulou de Poméranie, plus grand à cette époque - dormant à ses pieds - et adressant un sourire complice au peintre (et non au spectateur du tableau). Le loulou de Poméranie était le chien à la mode dans la société londonienne de l'époque, la reine Sophie Charlotte en possédait un, et Gainsborough en parsemait ses tableaux. Sa présence semble sceller l'amitié entre les deux hommes, connus d'ailleurs pour être des compagnons de beuverie. Gainsborough raconte qu'en venant de se saouler avec Abel, il s'évanouit dans la rue pour se réveiller dans un lit d'une maison inconnue. Mais au-delà de ce détail trivial, Gainsborough était un réel passionné de viole de gambe, dont il collectionnait plusieurs instruments.
Le portrait est exposé à la Royal Academy en 1777, où il reçoit les louanges des critiques, pour la force de son expressivité très vivante. On perçoit toute l'énergie d'Abel, et son imposante silhouette de colosse.
Il est conservé aujourd'hui dans les collections de la Huttington Library, en Californie :
https://www.tumblr.com/museumdogs/10077 ... 71788-karl
Quand Abel meurt, son vieil ami est désemparé. Il est justement en train de travailler à un autoportrait qu'il comptait lui offrir. Abel mort, le dégoût est si profond que Gainsborough interrompt son travail et interdit à quiconque d'en produire quelque reproduction que ce soit, y compris après sa propre mort.
L'autoportrait est donné par sa fille Margareth à la Royal Academy de Londres en 1808, où il se trouve encore :
https://www.royalacademy.org.uk/art-art ... orough-r-a
Gainsborough fait cependant une exception et autorise le graveur Francesco Bartolozzi (par ailleurs autre ami d'Abel) à en réaliser un modèle destiné à être gravé par Sharp. Il meurt en 1788, soit seulement un an après Abel, et Bartolozzi met près de10 ans à réaliser son esquisse préparatoire, aujourd'hui conservée par la National Portrait Gallery, NPG 1107. Mais Sharp ne réalise jamais la gravure attendue :
https://www.npg.org.uk/collections/sear ... ed/mw02383