Re: Dieu a pris chair.
Publié : ven. 04 mai 2012, 21:36
Griffon,
On trouverait ici une aide inattendue pour votre point de vue :
Il existe un court article qui permet de se faire une idée assez précise des réflexions d'Orwell en la matière :«New Words» («Les mots nouveaux»)
Orwell commence par poser le monde des mots et celui des rêves. Le monde des rêves, dit-il, doit être préféré au monde des mots. C'est que les rêves sont assimilés à des pensées pures (les dream-toughts) qui demeurent obstinément en-dehors du monde des mots. En fait, sitôt que l'on pénètre dans le monde des mots, la pensée change de nature, devient, et c'est péjoratif dans la bouche d'Orwell, purement ''verbale''. Le rêve n'est donc pas analysé comme l'irruption intempestive de ce qui devrait resté caché et qui surgit à l'improviste, comme c'est le cas avec la psychanalyse.
Comme dans Hamlet, la plus célèbre des pièces de Shakespeare, c'est une voix qui n'a rien d'une inquiétante étrangeté, un spectre rassurant qui vient simplement rappeler l'ordre symbolique à sa vocation première et légitime. Ce que nous nommerons donc faute de mieux «la pensée spectrale» par opposition à «la pensée verbale», figure une sorte de pensée authentique et non encore dégénérée, non encore exilée dans le langage constitué et dans la grammaire ordonnée. Le spectral est le vrai fondement de la conscience, alors que le verbal est une forme d'inconscience, fonctionnant sur le modèle mécaniste de l'association des mots.
Pour illustrer cette idée de base, Orwell choisit un exemple riche d'enseignements pour le lecteur de 1984. On sait en effet que Winston, comme tous les dissidents «guéris», se voit attribuer un échiquier devant lequel il passe de longues heures. Or dans «New Words», Orwell note qu'il existe dans l'esprit une sorte d'échiquier sur lequel les pensées se meuvent sur un mode logique et verbal. Si la pensée du joueur est une pensée verbale qui a perdu tout contact avec un fondement spectral, c'est que les échecs sont un jeu coupé de la vie et de la vérité. La métaphore des échecs, conçus ici comme le symbole d'une production humaine privée de tout authenticité, permet de comprendre qu'il n'y a pas chez Orwell d'écart insurmontable entre le réel saisi immédiatement et le vrai : l'important est de retrouver le chemin d'une sphère rebelle à tout système purement logico-discursif.
L'art véritable, ajoute Orwell, consiste dans la translation de la pensée vers les signes. L'artiste est un diffuseur d'idées non encore perverties par le poids des logiques verbales. Voilà chez Orwell toute la différence entre écriture authentique et véhicule idéologique.
L'idéologie a quelque chose à voir avec le jeu d'échecs, car comme lui, elle se développe là où sont effacées la vie et la pensée spectrale. C'est une pensée exclusivement verbale, un simulacre de pensée, fonctionnant à partir de mots détournés de leur motivation originelle. L'idéologie court-circuite la transparence originelle des signes, impose un support au sens visé, dicte un signifiant au signifié. Plus qu'une vision du monde erronnée, c'est un faux sens, un sens fabriqué d'avance, comme l'histoire du camarade O'Gilvy dans 1984, ou comme ces romans dont les modèles d'intrigue sont réduits au nombre de six. En fait, l'idéologie exige de tout locuteur ou de tout scripteur qu'il fasse passer l'hypercodage d'un scénario établi une fois pour toutes avant la présence à soi que confère l'intuition intime de la vérité.
Source : Frédéric Regard, !984 de Georges Orwell, Paris, Éditions Gallimard, 1994, p. 28
On trouverait ici une aide inattendue pour votre point de vue :
Il existe un court article qui permet de se faire une idée assez précise des réflexions d'Orwell en la matière :«New Words» («Les mots nouveaux»)
Orwell commence par poser le monde des mots et celui des rêves. Le monde des rêves, dit-il, doit être préféré au monde des mots. C'est que les rêves sont assimilés à des pensées pures (les dream-toughts) qui demeurent obstinément en-dehors du monde des mots. En fait, sitôt que l'on pénètre dans le monde des mots, la pensée change de nature, devient, et c'est péjoratif dans la bouche d'Orwell, purement ''verbale''. Le rêve n'est donc pas analysé comme l'irruption intempestive de ce qui devrait resté caché et qui surgit à l'improviste, comme c'est le cas avec la psychanalyse.
Comme dans Hamlet, la plus célèbre des pièces de Shakespeare, c'est une voix qui n'a rien d'une inquiétante étrangeté, un spectre rassurant qui vient simplement rappeler l'ordre symbolique à sa vocation première et légitime. Ce que nous nommerons donc faute de mieux «la pensée spectrale» par opposition à «la pensée verbale», figure une sorte de pensée authentique et non encore dégénérée, non encore exilée dans le langage constitué et dans la grammaire ordonnée. Le spectral est le vrai fondement de la conscience, alors que le verbal est une forme d'inconscience, fonctionnant sur le modèle mécaniste de l'association des mots.
Pour illustrer cette idée de base, Orwell choisit un exemple riche d'enseignements pour le lecteur de 1984. On sait en effet que Winston, comme tous les dissidents «guéris», se voit attribuer un échiquier devant lequel il passe de longues heures. Or dans «New Words», Orwell note qu'il existe dans l'esprit une sorte d'échiquier sur lequel les pensées se meuvent sur un mode logique et verbal. Si la pensée du joueur est une pensée verbale qui a perdu tout contact avec un fondement spectral, c'est que les échecs sont un jeu coupé de la vie et de la vérité. La métaphore des échecs, conçus ici comme le symbole d'une production humaine privée de tout authenticité, permet de comprendre qu'il n'y a pas chez Orwell d'écart insurmontable entre le réel saisi immédiatement et le vrai : l'important est de retrouver le chemin d'une sphère rebelle à tout système purement logico-discursif.
L'art véritable, ajoute Orwell, consiste dans la translation de la pensée vers les signes. L'artiste est un diffuseur d'idées non encore perverties par le poids des logiques verbales. Voilà chez Orwell toute la différence entre écriture authentique et véhicule idéologique.
L'idéologie a quelque chose à voir avec le jeu d'échecs, car comme lui, elle se développe là où sont effacées la vie et la pensée spectrale. C'est une pensée exclusivement verbale, un simulacre de pensée, fonctionnant à partir de mots détournés de leur motivation originelle. L'idéologie court-circuite la transparence originelle des signes, impose un support au sens visé, dicte un signifiant au signifié. Plus qu'une vision du monde erronnée, c'est un faux sens, un sens fabriqué d'avance, comme l'histoire du camarade O'Gilvy dans 1984, ou comme ces romans dont les modèles d'intrigue sont réduits au nombre de six. En fait, l'idéologie exige de tout locuteur ou de tout scripteur qu'il fasse passer l'hypercodage d'un scénario établi une fois pour toutes avant la présence à soi que confère l'intuition intime de la vérité.
Source : Frédéric Regard, !984 de Georges Orwell, Paris, Éditions Gallimard, 1994, p. 28