La bourgade médiévale entourée de monts verdoyants, avec ses petites rues pavées en pente, son château royal du XIIIe siècle (...) Mais l'atmosphère est plombée. Depuis l'affaire dite "du retable", rien n'est plus comme avant à Saint-Saturnin.
L'objet de la discorde, aussi bizarrement que cela puisse paraître, est un maître-autel du XIXe siècle, surmonté d'un retable classé en bois doré du XVIe. Son arrivée dans le chœur de l'église, laquelle date du XIIe siècle, n'est pas clairement établie mais depuis des générations, personne ne contestait sa place. Jusqu'à ce que survint Vatican II, ce concile œcuménique qui préconise, depuis le milieu des années 1960, l'ouverture de l'Eglise catholique au monde moderne. Le prêtre ne tourne plus le dos aux fidèles et célèbre la messe face au peuple. La manière d'appliquer cette consigne, en revanche, est affaire d'interprétation. Et c'est là que les ennuis commencent.
Marie-Claude Hortefeux s'est entichée de Vatican II. Elle est "une progressiste", comme elle aime se qualifier elle-même. (...) Du point de vue cultuel, culturel, esthétique, elle s'estime du côté de la modernité et veut suivre le concile à la lettre.
Ce maître-autel, que tout le monde appelle "le retable", elle l'a pris en grippe. Selon elle, il gêne la nouvelle liturgie : pour se trouver face aux fidèles, le prêtre le laisse dans son dos et officie devant un mini-autel en contreplaqué. "Le retable n'est pas fait pour être là, il encombre pour rien, il gêne la lumière, il coupe l'impression d'élévation des colonnes vers le ciel !" A tout cela, Marie-Claude Hortefeux veut donner un coup de neuf. Avec quelques fidèles, elle concocte un plan : déplacer le retable dans le transept et confier à une artiste moderne le mobilier du chœur.
Marie-Claude Hortefeux et ses amis ont tout prévu. Ils obtiennent le soutien des autorités administratives et religieuses qu'ils saisissent. Les choses avancent discrètement : le curé de la paroisse est à leurs côtés, l'archevêque de Clermont-Ferrand laisse faire, la mairie, propriétaire de l'église, n'est pas opposée et la direction régionale des affaires culturelles (DRAC), non plus. Sauf qu'en découvrant ce projet mené presque à terme et en catimini, au printemps 2011, des paroissiens s'indignent. Leur retable, ils l'aiment, il fait partie de leurs souvenirs, ils le veulent à sa place, dans le chœur. Ils ne voient pas en quoi Vatican II exigerait de s'attaquer, comme ce fut fait ici et là, au mobilier ancien des églises.
Des pétitions circulent. Une association est montée pour le maintien du retable au même endroit. Son président, André Faure, sollicite comme Marie-Claude Hortefeux l'archevêque, la commission d'art sacré, la maire, la DRAC. Un jeune entrepreneur particulièrement vigoureux, Stanislas Vandier, va jusqu'à écrire au pape dont il reçoit une réponse, par l'intermédiaire d'un sous-secrétaire du Vatican qui le "remercie de démarche".
C'est la bataille des "anciens" et des "modernes". Dans laquelle s'opposent, par ironie de l'histoire, des Giscard et des Hortefeux. (...)
Les autorités locales ne s'en mêlent pas non plus. L'affaire du retable pollue le village depuis deux ans et tout le monde fait le gros dos en attendant un cessez-le-feu. "Je n'avais jamais vu tant de passion autour d'une église", admet un responsable de la DRAC. "Je n'interviens pas dans cette affaire interne à la paroisse, c'est à voir avec le curé", nous dit l'archevêque Hippolyte Simon. "Je n'étudierai que le projet sur lequel ils se seront mis d'accord, un jour...", soupire la maire, Nicole Pau, visiblement agacée. (...)
De guerre lasse, en septembre 2012, [le curé] se décide à "suspendre tout projet d'aménagement intérieur de l'église". Le retable est toujours à sa place, les tensions baissent d'un cran mais les clivages demeurent. Dans le village, on se classe en catégories : "pour le retable", "contre le retable". "Ça a l'air calme, comme ça, mais l'ambiance est pourrie !", se plaint une habitante. (...)
Des rancœurs remontent à la surface. Comme le mystère, jamais élucidé, de ces grilles de communion en fer forgé et situées entre le choeur et la nef qui disparurent, une nuit de l'année 1997, sciées à la base sans explication. Le lendemain matin, le village était sous le choc, on ne parlait que de ça. Que sont-elles devenues ? Nul ne répond. "Le camp Marie-Claude" est soupçonné d'avoir fait le coup : les grilles qui fermaient l'enceinte sacrée pouvaient contrarier l'esprit de Vatican II. "Où sont les grilles ?", demande-t-on à Jean-Pierre Tixerond, agriculteur et retraité de chez Michelin, un des fidèles de Marie-Claude Hortefeux. Il hésite. Puis se lance : "Les grilles ? Dans la chaufferie !" "C'est vous qui les avez sciées ?", hasarde-t-on. "Oh, je n'étais pas seul...", dit-il.
A son tour, Marie-Claude Hortefeux passe aux aveux. "Ah, les grilles ! Je reconnais que ce n'était pas tout à fait dans la légalité, mais elles nous renvoyaient au XIXe siècle, ça n'allait pas, il fallait bien les enlever ! Nous étions une dizaine, le curé était là. Il était 10 heures du soir, nous sortions d'un conseil paroissial et nous nous sommes dit : ce serait vraiment beau sans les grilles. Nous pensions juste les déboîter mais elles étaient scellées, alors on a scié un peu."
Récit d'anthologie à retenir, qui en dit long sur l'action menée par ceux qui ont détruit le patrimoine des églises, en se réclamant de Vatican II, détruit la liturgie, chassé les jeunes hors des églises, pour s'en emparer, et régner, vieux croulants de 80 ans sans successeurs, sur des clochers devenus déserts. Bien sûr, ils ne veulent pas mourir sans avoir achevé leur besogne.
Vous noterez plusieurs points intéressants :
- le maître-autel gêne. Alors, mettons Dieu ailleurs : l'auto célébration dans toute sa splendeur.
- l'esprit de manigance : ces gens œuvrent "en catimini", "concoctent des plans", sans mettre au courant les autres paroissiens, mis devant le fait accompli.
- la veulerie des autorités, qui n'osent pas s'opposer à une notable locale.
- le récit de la disparition des grilles en fer forgé : édifiant, et terrifiant.
Ce récit mérite de rester dans les mémoires.