Bonjour,
Anit a écrit : ↑sam. 11 nov. 2023, 0:43La religion catholique découle de la religion juive, et comme quelqu'un le disait c'est la religion juive qui a apporté le concept du sacrifice expiatoire en pardon des péchés. Pour autant, le peuple juif (qui n'a pas encore le messie ) ne procède pourtant plus à des sacrifices pour expier les péchés (ils ont le Yom Kippour)
Savez-vous comment et pourquoi cette transition a eu lieu ?
Cette évolution est la conséquence de la destruction du Temple de Jérusalem par les armées romaines. Plus de Temple, plus de sacrifices. C'est ce qui a conduit à la naissance du judaïsme, dans la continuité du courant pharisiens existant avec cette date.
Pour en revenir à cette notion de sacrifice, il faut partir du plan divin, qui se présente comme un mouvement d'
exitus-reditus pour reprendre la formule patristique. Il y a un mouvement Dieu -> Création qui appelle un mouvement Création -> Dieu, l'acteur de ce mouvement de retour vers Dieu étant l'être humain puisque lui seul, dans la Création, est doté du libre-arbitre le permettant. C'est ce que signifie, dans les premiers livres de la Genèse, la soumission de la Création à l'être humain et le fait qu'il appartient à ce dernier de nommer les créatures.
Il va de soi, cependant, que la seule nature ne peut effectuer ce mouvement. C'est par coopération avec la grâce divine, qui vient parfaire l'être humain, que celui-ci peut réaliser ce retour vers Dieu.
Qu'est-ce ce que ce retour implique ? Au premier chef, il implique que l'être humain se reconnaisse comme créature et qu'il reconnaisse Dieu comme son Créateur. Qu'il reconnaisse, par conséquent, qu'il n'est pas son propre créateur, qu'il reçoit ce qu'il est et que son attitude doit être conforme à ce don. Cela implique ensuite de rendre
quelque chose en cohérence avec ce qu'il est, à savoir un corps informé par une âme. Il s'agit, en retour du Don du Créateur, de donner également, c'est-à-dire de se déprendre de
quelque chose : ce que l'on donne ne peut être récupéré ou conservé, dès lors qu'à défaut il ne s'agit plus d'un don. En réponse à ce don, Dieu va donner encore plus, et ainsi de suite jusqu'au don qui finalise la Création, à savoir la participation à la vie divine, autrement nommée vision béatifique.
Le péché originel a une incidence dramatique sur ce plan divin initial, puisque par lui, l'être humain ne dirige plus son désir vers Dieu mais vers les créatures. Il ne peut, par ses seules forces naturelles, réorienter son désir vers Dieu, se réinsérer dans ce mouvement de retour vers Dieu, car la nature ne peut, sans la grâce, atteindre la divinité.
Dieu n'aurait-il pu passer outre et accorder à nouveau sa grâce à l'être humain ? Rétablir le lien brisé ? Il y aurait là contradiction avec ce qu'est Dieu, ainsi qu'avec ce qu'est l'être humain puisqu'il est créé à l'image de Dieu. Dieu est juste, et il est juste que tout acte posé librement par l'être humain emporte les conséquences qui lui conviennent. Une faute ne peut rester sans sa conséquence naturelle, à savoir la peine, étant immédiatement précisé que la peine n'est pas extrinsèque au péché, mais qu'elle lui est intrinsèque (au même titre par exemple,
mutatis mutandi que la conséquence d'un coup de marteau sur un doigt est douloureux : face à un péché, Dieu ne se demande pas tel un juge humain quelle peine il va bien pouvoir appliquer). Il convient donc que ce soit tout aussi volontairement et librement que l'être humain se retourne vers Dieu pour demander et obtenir le pardon de sa faute, et qu'il exécute la peine qui lui est attachée.
Or, ainsi qu'il a été dit, se touner vers Dieu n'est pas au pouvoir des seules forces de la nature. Il y a faut nécessairement la grâce, laquelle a été perdue par l'effet du péché originel.
La solution trouvée par Dieu pour sortir de cette impasse est de venir faire le boulot lui-même. C'est l'Incarnation de la deuxième personne de la Trinité. Voilà donc que se trouve un homme échappant, par l'effet de l'union hypostatique, aux conséquences du péché originel. Le lien entre l'humanité et la divinité est indissoluble. Voilà un homme qui peut donc se tourner vers Dieu ; voilà ce que Jésus fera tout au long de son existence terrestre et particulièrement au terme de celle-ci, en rendant à Dieu tout ce qu'il a reçu en son humanité, son âme et son corps.
Notre Seigneur n'a pas fait cela pour son propre compte, Il l'a fait pour nous. Ce que nous ne pouvions faire par suite du péché originel, situation aggravée ensuite par la somme des péchés actuels, Notre Seigneur l'a fait à notre place et pour notre bénéfice. Il l'a cependant fait pour que nous puissions ensuite le faire nous-même, et non pour que nous n'ayons pas à le faire. C'est ainsi que Notre Seigneur a obtenu, parce qu'Il l'a demandé (
"Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font"), le pardon de nos péchés. Il a également, par cet acte d'amour, rétabli l'ordre de la justice, c'est-à-dire dire exécuté les peines résultant des péchés des hommes. Il faut ici éviter un écueil, qui est de considérer que cette satisfaction pour les péchés est liée à la souffrance subie : la satisfaction n'est pas liée à la "quantité" de souffrance morale et physique subie, mais à la "quantité" d'amour avec laquelle ces souffrances morales et physiques ont été volontairement subies :
"Il n'y a pas de plus grand amour que de mourir pour ses amis".
Le Père a exaucé le Fils, non pas ainsi qu'il a été dit en effaçant tout de telle sorte que nous n'ayons plus rien à faire. Il demeure conforme à la dignité de l'être humain telle que voulue par Dieu que celui-ci, responsable de ses actes, en assume les conséquences. L'exaucement réside en ceci que tout pouvoir au ciel et sur la terre a été donné à Notre Seigneur, ainsi établi Médiateur entre Dieu et les hommes. C'est par Lui, avec Lui et en Lui que ce qu'Il a obtenu nous est donné. Par Lui, avec Lui et en Lui, nous pouvons obtenir le pardon de nos péchés : Notre Seigneur est pour ainsi dire le transmetteur du pardon qu'Il a obtenu. Il en va de même pour les peines temporelles qui sont les conséquences des péchés.
Nous le pouvons par principe au travers de l'économie sacramentelle, avec le baptême qui nous lie au Christ et la messe par laquelle nous pouvons exercer, en Lui, par Lui et avec Lui, le mouvement de retour vers Dieu et en recevoir les fruits.
Pourquoi l'acte d'amour de Notre Seigneur par lequel nous est acquis le Salut se présente-t-il sous cette espère particulière d'une mise à mort violente ? C'est là que les analyses de René Girard sont pertinentes. N'étant plus surnaturellement tourné vers Dieu, le désir de l'être humain se porte vers les choses créées. Or, ce désir est mimétique, ce qui ne pose naturellement aucune difficulté lorsqu'il est tourné vers Dieu, bien au contraire. Cela en pose en revanche lorsqu'il n'est plus tourné vers Dieu mais vers les choses terrestres, puisqu'il se trouve être source de violence. Cette violence est dépassée par un mécanisme involontaire, la polarisation de la violence sur une victime arbitraire, dont le meurtre rétablit la paix au sein de la communauté. Ce mécanisme va donner naissance au religieux archaïque et va donner au mouvement de retour vers Dieu, qui reste inscrit dans le cœur de l'être humain, sa coloration sanguinaire. Comme je le disais précédemment, ce mécanisme immanent de résolution des crises mimétiques va entrer en résonnance avec la nécessité intérieure du retour vers Dieu.
Dans le cadre de son plan de salut, Dieu va donc devoir purifier cette réunion en quelque sorte contre-nature. C'est toute la pédagogie de l'Alliance avec le peuple d'Israël, qui trouve son sommet dans l'acceptation, par Notre Seigneur, du supplice de la Croix. Ce supplice présent donc l'unique particularité d'être un authentique sacrifice au sens du religieux archaïque, tout en mettant définitivement un terme à ce religieux archaïque.
Il s'agit ainsi de passer d'un sacrifice au sens du religieux archaïque qui n'est que la répétition rituelle du meurtre fondateur et dont l'efficacité ne dépend pas des dispositions intérieures à un sacrifice dont la matière est indifférente et qui tire sa seule efficacité des dispositions intérieures, l'histoire de l'Ancienne Alliance montrant Dieu éduquant le peuple d'Israël pour passer de l'un à l'autre. D'en revenir, donc, au seul mouvement de retour vers Dieu après l'avoir débarrassé de son parasite qu'était le religieux archaïque. Dans le Sacrifice de la Croix se trouvent à la fois réunis et distingués la perfection du sacrifice au sens du religieux archaïque et la perfection du mouvement de retour vers Dieu, de telle sorte que ce Sacrifice constitue véritablement le point de bascule de l'histoire du monde.
Voilà pourquoi il fallait, selon les termes mêmes de Notre Seigneur, que son mouvement ultime de retour vers Dieu intervienne comme victime du mécanisme ayant, par suite du péché originel, parasité ce mouvement pour le plus grand bénéfice du Prince de ce monde et de ses sbires.
"Ainsi, Dieu a dépouillé les Puissances de l’univers ; il les a publiquement données en spectacle et les a traînées dans le cortège triomphal du Christ" (Col 2, 15).
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