Re: Le sado-masochisme est-il un péché ?
Publié : sam. 15 mars 2014, 18:04
Jean-Baptiste,
La question que vous me renvoyez est passionnante à plus d'un titre. Et je suis bien obligé d'avouer mon incompétence dans ce domaine. C'est la raison pour laquelle ma religion admet comme la vôtre, l'existence de mystères - dans les deux sens du terme, oserais-je dire.
"Pourquoi ce que je fais ne conspirerait-il pas à la gloire [de Dieu], même si je le fais uniquement pour moi-même, puisque de toute manière rien ne l'atteint et donc qu'Il se moque bien de savoir si ce que je fais, je le fais pour Lui ou pour moi-même ?"
Je pense que vous posez là une question capitale, question que je n'ai pas manqué de me poser le jour de mon départ de l'Église et où j'avais décidé, peut-être un peu rapidement, que le désir et le plaisir étaient l'objectif final - avoué ou non - de toute recherche spirituelle, et que donc, l'hédonisme pouvait, dans sa plus large acception, se hisser au rang de recherche spirituelle.
La pierre angulaire de ce débat, est la sempiternelle question de l'immanence contre la transcendance. Mais connaissez-vous le transthéisme ? Ce néologisme un peu sec de forme a été inventé par des anthropologues qui cherchaient à définir la position sur cette question, de religions telles que le jaïnisme, religion où les concepts de déisme et d'athéisme se télescopent littéralement, et sans pour autant tomber dans un panthéisme froid. Difficile ? Je ne sais pas. Je serai le dernier à clore cette question. D'abord parce que dans ma chapelle, j'ai suffisamment accusé mes anciens correligionnaires, de passer leur temps à faire des génuflexions devant une croix de bois où l'on peut voir une statue qui "a une bouche mais qui ne parle pas" et qui "a des oreilles mais qui n'entend pas". Et j'ai peut-être trop idolâtré les hommes tout en méprisant les idées. "Comment, me demandais-je, Dieu peut-il être incarné de manière complète, s'il reste un morceau de Lui hors du monde ? Comment, peut-il donner sa vie totalement, s'il sauve un peu de Lui de la mort, à travers des textes, une liturgie, des idées ?"
Je vous rassure. Changer de religion ne m'a pas aidé à répondre à ces questions. Cela m'a en revanche, permis d'être enfin moi-même tout en aimant mon Seigneur du mieux que je peux. Ou, du moins mal, si vous voulez. Maintenant, pourquoi moi, aujourd'hui, je continue à être torturé entre le désir d'une transcendance et le besoin de vivre de manière incarnée ? Il me semble que les chrétiens autant que moi qui ne le suis pas, nous continuons à nous poser cette même question. Quant à moi, je ne peux humainement qu'en prendre acte et me remettre à la portée de ce désir, de la manière la plus pragmatique qui soit. Mais je ne laisserai plus le moralisme de quelque paroisse que ce soit, revenir me torturer inutilement. Si Dieu m'aime comme je suis, je n'ai pas prévu de me changer dans cette vie. Ce serait d'ailleurs bien prétentieux de ma part.
Je veux bien ne pas convoquer saint Augustin à cette réflexion, mais je ne pense pas être le premier à lui faire dire ce que je veux. Ni sûrement, le dernier. Enfin, je vous le laisse. Il y a bien eu Pétrarque, Sade, les Parnassiens et Freud entre lui et moi. Et beaucoup d'eau et de sang sous les ponts.
En revanche, je ne peux pas vous concéder de retrait sur l'opposition nature/contre-nature. Votre argument situe la définition de ce qui est contre-nature, non dans la globalité mais dans les limites d'une espèce animale : celle des hommes. Soit. Mais de deux choses l'une. Si je peux considérer la nature de l'homme à travers les différences d'avec d'autres natures (ne lésinons pas ; utilisons un pluriel puisqu'on y arrive), pourquoi devrais-je m'arrêter en si bon chemin et ne pourrais-je pas établir des différences de nature entre les sociétés et peut-être même, entre les individus ? Qui peut être assez universel lui-même pour pouvoir en juger ? Le deuxième point est le suivant : si la nature humaine peut être définie en termes d'éthique universelle, comment et à partir de quand en a-t-on été réduit à construire un code éthique normatif plutôt que descriptif ? J'entends, si telle est ma nature, en quel honneur doit-on m'exhorter à m'y conformer puisque je devrais déjà y être ?
Ah ! J'oubliais. Le péché d'Adam ! qui pour moi, n'est ni historique, ni anthropologique. Il faut donc bien "croire" avant de comprendre. Si c'est le cas, ce mythe du péché originel ressemble étrangement à une pièce de puzzle faite sur mesure parce qu'on n'aurait pas les moyens de retrouver la vraie.
Vous vous référez à ma morale mais à aucun moment je n'ai parlé de morale. Sur ce point, je n'oserai pas affirmer que vous vous mélangez les pinceaux sur la définition de la morale car à vrai dire, vous ne faites que fossiliser le contresens traditionnel de l'Église à ce propos. Alors, pour ne pas nous battre sur de puériles questions de définition, je vais faire simple, en vous livrant ma propre et orgueilleuse définition de la morale et les différences mystérieuses qui la séparent du Bien absolu (que j'appellerai l'harmonie divine).
D'après mon dictionnaire étymologique, si je lis bien, la morale est à rapprocher des mœurs d'une société. Je conçois que même Voltaire ait utilisé ce mot dans son acception chrétienne, mais je vous supplie de prendre acte du fait que je ne crois pas en cette morale-là. La morale pour moi, est essentiellement une création humaine et non-universelle. Elle est et reste relative à une société dans un contexte culturel, temporel, démographique et géographique particulier. Faire d'une morale (qui, comme toutes les autres, est née dans un contexte qui la concerne) l'objet d'une éthique normative universelle, revient pour moi, à vouloir faire tourner le soleil autour de son propre nombril - et à défaut, autour de sa propre planète.
Si l'harmonie divine, qui échappe à la morale culturelle humaine, peut tout englober et tout accepter, doit-on se défaire de toute morale ? Ma réponse est : non. Si la nature dépasse la culture, elle ne lui est pas antithétique. Au contraire, la culture n'est pas extérieure à la nature. Si c'était le cas, nous n'aurions jamais créé aucune cité. Tant que nous vivons en société, la morale (locale et relative, indubitablement) reste nécessaire. À travers sa relativité, elle est peut-être même une incarnation de l'harmonie divine. Mais la fossiliser est selon moi, ridicule. Elle bouge, nécessairement. Elle diffère.
Vos exemples du meurtre, du viol, de la zoophilie ou de la nécrophagie me laissent pantois. Il ne manquait que la pédophilie et l'inceste. Vivez-vous sur la même planète que moi, pour comparer le rapport sadomasochiste entre adultes libres et consentants avec les crimes les plus odieux ? En tant que concitoyen, j'avoue que cette confusion me fait un peu peur. Que l'on s'entende bien. Dans ma société, dans mon époque et dans ma culture, je refuse qu'on autorise ces pratiques, sauf peut-être la zoophilie, si l'animal est consentant - mais je doute qu'on ait vraiment les moyens de le prouver ; le sujet m'intéresse peu. Globalement, c'est bien simple, pour moi, le mot "crime" ne recouvre pas ce que les chrétiens appellent le mal. Un crime est une action naturelle qui pourrait avoir sa place dans la jungle, mais que nous, humains, refusons dans l'enceinte de la cité pour des questions d'ordre essentiellement pragmatique. Nous avons passé un contrat social pour que chacun se sente dans une relative sécurité parmi d'autres homo sapiens de la même culture. Notez que le contrat ne s'applique pas hors de la cité car la guerre n'est pas un crime. On en vient peut-être à reconnaître des "crimes de guerre", là encore pour des raisons pratiques, mais la guerre en elle-même est constitutive de l'histoire humaine. Au risque de provoquer votre dédain, j'accepte la guerre mais je ne tue pas mon concitoyen, parce que le respect du contrat social est une forme de sacralité qui reste de mon niveau. Mais je connais de grands pacifistes universalistes qui ont juste un peu de mal à respecter les enfants des voisins.
Le rapport sexuel, psychique et spirituel d'inspiration sadomasochiste est libre en démocratie. Celui que je pratique est, à mon sens, respectueux des individus qui m'entourent et ne débouche sur aucun crime. Il est beau, fort, voluptueux et tend à la vénération de la beauté matérielle, signe de la Beauté de l'Esprit.
Pourquoi enfin, quitter l'Église pour un "jeu" ? La réponse est dans le post de Teano. Il s'agit, si vous voulez, plus que d'un jeu. Je veux bien croire que vous ignoriez tout des sentiments qui peuvent unir ces "jeux", à la spiritualité, que vous n'ayez jamais entendu parler ni de la méthode tantrique, ni du fétichisme, mais faites-nous seulement confiance si nous vous disons que nous aimons et vénérons de cette manière.
Je ne vous réponds pas pour argumenter, mon idée étant de dialoguer avec Antoine. Mais j'entends aussi vos questions et sans vouloir les remplir toutes de bonnes paroles à ma sauce, il faut bien que je vous montre, non la vérité, mais la réalité de gens comme moi, pour que vous compreniez. J'ai souvent entendu des gens d'Église se demander ce que sont devenus ces chrétiens de la première heure qui, sur la pointe des pieds, on fini par déserter les bancs des paroisses. Eh bien voilà : nous en sommes de parfaits représentants. Nous entendrez-vous ?
Fraternellement,
Ghulam e Akbar
La question que vous me renvoyez est passionnante à plus d'un titre. Et je suis bien obligé d'avouer mon incompétence dans ce domaine. C'est la raison pour laquelle ma religion admet comme la vôtre, l'existence de mystères - dans les deux sens du terme, oserais-je dire.
"Pourquoi ce que je fais ne conspirerait-il pas à la gloire [de Dieu], même si je le fais uniquement pour moi-même, puisque de toute manière rien ne l'atteint et donc qu'Il se moque bien de savoir si ce que je fais, je le fais pour Lui ou pour moi-même ?"
Je pense que vous posez là une question capitale, question que je n'ai pas manqué de me poser le jour de mon départ de l'Église et où j'avais décidé, peut-être un peu rapidement, que le désir et le plaisir étaient l'objectif final - avoué ou non - de toute recherche spirituelle, et que donc, l'hédonisme pouvait, dans sa plus large acception, se hisser au rang de recherche spirituelle.
La pierre angulaire de ce débat, est la sempiternelle question de l'immanence contre la transcendance. Mais connaissez-vous le transthéisme ? Ce néologisme un peu sec de forme a été inventé par des anthropologues qui cherchaient à définir la position sur cette question, de religions telles que le jaïnisme, religion où les concepts de déisme et d'athéisme se télescopent littéralement, et sans pour autant tomber dans un panthéisme froid. Difficile ? Je ne sais pas. Je serai le dernier à clore cette question. D'abord parce que dans ma chapelle, j'ai suffisamment accusé mes anciens correligionnaires, de passer leur temps à faire des génuflexions devant une croix de bois où l'on peut voir une statue qui "a une bouche mais qui ne parle pas" et qui "a des oreilles mais qui n'entend pas". Et j'ai peut-être trop idolâtré les hommes tout en méprisant les idées. "Comment, me demandais-je, Dieu peut-il être incarné de manière complète, s'il reste un morceau de Lui hors du monde ? Comment, peut-il donner sa vie totalement, s'il sauve un peu de Lui de la mort, à travers des textes, une liturgie, des idées ?"
Je vous rassure. Changer de religion ne m'a pas aidé à répondre à ces questions. Cela m'a en revanche, permis d'être enfin moi-même tout en aimant mon Seigneur du mieux que je peux. Ou, du moins mal, si vous voulez. Maintenant, pourquoi moi, aujourd'hui, je continue à être torturé entre le désir d'une transcendance et le besoin de vivre de manière incarnée ? Il me semble que les chrétiens autant que moi qui ne le suis pas, nous continuons à nous poser cette même question. Quant à moi, je ne peux humainement qu'en prendre acte et me remettre à la portée de ce désir, de la manière la plus pragmatique qui soit. Mais je ne laisserai plus le moralisme de quelque paroisse que ce soit, revenir me torturer inutilement. Si Dieu m'aime comme je suis, je n'ai pas prévu de me changer dans cette vie. Ce serait d'ailleurs bien prétentieux de ma part.
Je veux bien ne pas convoquer saint Augustin à cette réflexion, mais je ne pense pas être le premier à lui faire dire ce que je veux. Ni sûrement, le dernier. Enfin, je vous le laisse. Il y a bien eu Pétrarque, Sade, les Parnassiens et Freud entre lui et moi. Et beaucoup d'eau et de sang sous les ponts.
En revanche, je ne peux pas vous concéder de retrait sur l'opposition nature/contre-nature. Votre argument situe la définition de ce qui est contre-nature, non dans la globalité mais dans les limites d'une espèce animale : celle des hommes. Soit. Mais de deux choses l'une. Si je peux considérer la nature de l'homme à travers les différences d'avec d'autres natures (ne lésinons pas ; utilisons un pluriel puisqu'on y arrive), pourquoi devrais-je m'arrêter en si bon chemin et ne pourrais-je pas établir des différences de nature entre les sociétés et peut-être même, entre les individus ? Qui peut être assez universel lui-même pour pouvoir en juger ? Le deuxième point est le suivant : si la nature humaine peut être définie en termes d'éthique universelle, comment et à partir de quand en a-t-on été réduit à construire un code éthique normatif plutôt que descriptif ? J'entends, si telle est ma nature, en quel honneur doit-on m'exhorter à m'y conformer puisque je devrais déjà y être ?
Ah ! J'oubliais. Le péché d'Adam ! qui pour moi, n'est ni historique, ni anthropologique. Il faut donc bien "croire" avant de comprendre. Si c'est le cas, ce mythe du péché originel ressemble étrangement à une pièce de puzzle faite sur mesure parce qu'on n'aurait pas les moyens de retrouver la vraie.
Vous vous référez à ma morale mais à aucun moment je n'ai parlé de morale. Sur ce point, je n'oserai pas affirmer que vous vous mélangez les pinceaux sur la définition de la morale car à vrai dire, vous ne faites que fossiliser le contresens traditionnel de l'Église à ce propos. Alors, pour ne pas nous battre sur de puériles questions de définition, je vais faire simple, en vous livrant ma propre et orgueilleuse définition de la morale et les différences mystérieuses qui la séparent du Bien absolu (que j'appellerai l'harmonie divine).
D'après mon dictionnaire étymologique, si je lis bien, la morale est à rapprocher des mœurs d'une société. Je conçois que même Voltaire ait utilisé ce mot dans son acception chrétienne, mais je vous supplie de prendre acte du fait que je ne crois pas en cette morale-là. La morale pour moi, est essentiellement une création humaine et non-universelle. Elle est et reste relative à une société dans un contexte culturel, temporel, démographique et géographique particulier. Faire d'une morale (qui, comme toutes les autres, est née dans un contexte qui la concerne) l'objet d'une éthique normative universelle, revient pour moi, à vouloir faire tourner le soleil autour de son propre nombril - et à défaut, autour de sa propre planète.
Si l'harmonie divine, qui échappe à la morale culturelle humaine, peut tout englober et tout accepter, doit-on se défaire de toute morale ? Ma réponse est : non. Si la nature dépasse la culture, elle ne lui est pas antithétique. Au contraire, la culture n'est pas extérieure à la nature. Si c'était le cas, nous n'aurions jamais créé aucune cité. Tant que nous vivons en société, la morale (locale et relative, indubitablement) reste nécessaire. À travers sa relativité, elle est peut-être même une incarnation de l'harmonie divine. Mais la fossiliser est selon moi, ridicule. Elle bouge, nécessairement. Elle diffère.
Vos exemples du meurtre, du viol, de la zoophilie ou de la nécrophagie me laissent pantois. Il ne manquait que la pédophilie et l'inceste. Vivez-vous sur la même planète que moi, pour comparer le rapport sadomasochiste entre adultes libres et consentants avec les crimes les plus odieux ? En tant que concitoyen, j'avoue que cette confusion me fait un peu peur. Que l'on s'entende bien. Dans ma société, dans mon époque et dans ma culture, je refuse qu'on autorise ces pratiques, sauf peut-être la zoophilie, si l'animal est consentant - mais je doute qu'on ait vraiment les moyens de le prouver ; le sujet m'intéresse peu. Globalement, c'est bien simple, pour moi, le mot "crime" ne recouvre pas ce que les chrétiens appellent le mal. Un crime est une action naturelle qui pourrait avoir sa place dans la jungle, mais que nous, humains, refusons dans l'enceinte de la cité pour des questions d'ordre essentiellement pragmatique. Nous avons passé un contrat social pour que chacun se sente dans une relative sécurité parmi d'autres homo sapiens de la même culture. Notez que le contrat ne s'applique pas hors de la cité car la guerre n'est pas un crime. On en vient peut-être à reconnaître des "crimes de guerre", là encore pour des raisons pratiques, mais la guerre en elle-même est constitutive de l'histoire humaine. Au risque de provoquer votre dédain, j'accepte la guerre mais je ne tue pas mon concitoyen, parce que le respect du contrat social est une forme de sacralité qui reste de mon niveau. Mais je connais de grands pacifistes universalistes qui ont juste un peu de mal à respecter les enfants des voisins.
Le rapport sexuel, psychique et spirituel d'inspiration sadomasochiste est libre en démocratie. Celui que je pratique est, à mon sens, respectueux des individus qui m'entourent et ne débouche sur aucun crime. Il est beau, fort, voluptueux et tend à la vénération de la beauté matérielle, signe de la Beauté de l'Esprit.
Pourquoi enfin, quitter l'Église pour un "jeu" ? La réponse est dans le post de Teano. Il s'agit, si vous voulez, plus que d'un jeu. Je veux bien croire que vous ignoriez tout des sentiments qui peuvent unir ces "jeux", à la spiritualité, que vous n'ayez jamais entendu parler ni de la méthode tantrique, ni du fétichisme, mais faites-nous seulement confiance si nous vous disons que nous aimons et vénérons de cette manière.
Je ne vous réponds pas pour argumenter, mon idée étant de dialoguer avec Antoine. Mais j'entends aussi vos questions et sans vouloir les remplir toutes de bonnes paroles à ma sauce, il faut bien que je vous montre, non la vérité, mais la réalité de gens comme moi, pour que vous compreniez. J'ai souvent entendu des gens d'Église se demander ce que sont devenus ces chrétiens de la première heure qui, sur la pointe des pieds, on fini par déserter les bancs des paroisses. Eh bien voilà : nous en sommes de parfaits représentants. Nous entendrez-vous ?
Fraternellement,
Ghulam e Akbar