Cher Petit Matthieu,
Petit Matthieu a écrit :
Vous allez me trouver incrédule, rabâcheur mais ce n'est pas claire. Si cette élément de la Tradition était basé sur des éléments clairs de la Bible, alors il n'y aurait pas besoin de la Tradition pour me prouver cette succession apostolique et cette primauté de Pierre successive.
C'est une interprétation trop poussée, voire tirée par les cheveux. Je m'excuse encore, mais si c'était si clair et si évident, quelques phrases de la Bible m'auraient convaincu. Or ces phrases sur lesquelles se basent cette construction laissent une grande marge d'interprétation.
Jésus à dit aux apôtres qu'il serait avec eux jusqu'à la fin des temps. Mais il n'a pas précisé "par l'intermédiaire de vos successeurs", voilà mon problème.
je pense que AnneT est tout de même dans son droit de vous demander des explications.
Il faut être clair quant aux positions que vous prenez.
Il y a deux conceptions irrémédiablement opposés du christianisme. On peut même dire que ces deux conceptions sont inconciliables, et qu'entre elles ne peut subsister pratiquement aucun espace ouvert au compromis.
La première est celle des catholiques et des orthodoxes.
L'autre est celle des protestants – du moins des protestants qui acceptent la divinité du Christ.
C'est sur la manière de concevoir la présence du Christ parmi les hommes que ces deux conceptions diffèrent.
Pour les catholiques et les orthodoxes, le Christ est réellement présent avec son être tout entier dans le présent de son Eglise. Le christianisme des catholiques et des orthodoxes est un christianisme de la
réalité : le Christ est présent à nous réellement dans le temps sous la forme de signes, de souvenirs et de promesses. Il y a la présence du Christ dans son Eglise, et cette présence est aussi la présence continue de l'éternité dans le temps.
Jean 6 :
54 - Celui qui mange ma chair et boit mon sang a
la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
Romains 8 :
11 - Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
habite en vous, celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui
habite en vous.
Pour les protestants, le Christ est présent dans son Eglise sous la forme du souvenir de son passage dans le passé. Il s'agit d’un christianisme du symbole, où le Christ est présent dans le temps "en quelque sorte" et de façon "symbolique" sous les souvenirs et les promesses. Le christianisme devient alors la mémoire du fait évangélique – et cette mémoire est ravivée par une méthode d'interprétation qui se donnera de plus en plus pour "scientifique" (pure exégèse de plus en plus "scientifique" des textes – qui constituera, assez ironiquement, une nouvelle "tradition" vivante...).
La question centrale est de savoir quel rôle joue ou ne joue pas l'humanité, y compris l'humanité du Christ, dans le processus qui conduit au salut.
Pour Luther, la justification, le Royaume de Dieu et la création sont créés par Dieu seul, sans aucune coopération de l'humanité du Christ. Tout, dans le salut, vient de Dieu seul. La conception de Luther, c'est de simplement juxtaposer les deux natures du Christ; sa nature humaine devenant une simple occasion du salut, et non plus sa cause même.
Le protestantisme n'est pas très au clair quant à ce que signifie au juste l'Incarnation. Il n'est pas au clair quant à ce que signifie ce qui est écrit dans le prologue de Jean :
14 - Et
le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, (et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle qu'un fils unique tient de son Père) tout plein de grâce et de vérité.
Cette incompréhension du mystère de l'Incarnation est constitutive du protestantisme. Oublier ce fait c'est se condamner à ne jamais comprendre le « puritanisme » des allemands, des anglais, des américains...
Toute la dogmatique protestante essaye donc de sauvegarder la transcendance divine en niant la possibilité d’une transmission de la sainteté divine à l’humanité du Christ, et en niant la possibilité d’une transmission de la sainteté divine aux êtres humains.
C'est dans la perspective de cette négation que se situe tout le débat sur la succession des Apôtres, ainsi que celui sur la primauté de Pierre.
1) soit l'Eglise est le Corps du Christ existant dans l’espace et le temps, et son principe de continuité dans l'histoire du monde est celui d’une
institution historique réelle.
2) soit le principe de continuité de l’Eglise se trouve dans l'invisible - où est entré le Christ ressuscité. Le Christ s'incarne alors comme il veut et quand il veut dans telle ou telle communauté ecclésiale, au sein de laquelle les hommes sont appelés à Lui et répondent à son appel par la
foi seule.
Avant de répondre au message de Gerardh de manière plus détaillée, je voudrais rappeler que la question de la succession apostolique est vraiment essentielle pour l'Eglise. Relativement à cette question, il s'agit de bien voir ce qui est en cause derrière l'analyse des textes et tout le difficile vocabulaire théologique.
En effet, une autre question centrale pour le christianisme est la suivante : où se trouve donc l'Eglise du Christ ?
Pour un catholique, l'Eglise du Christ subsiste seulement dans l'Eglise catholique.
Et pour un catholique, les communautés écclésiales issues de la Réforme ne sont pas des Eglises. La raison en est qu'elles n'ont pas cet élément essentiel et constitutif de l'Eglise qu'est la succession apostolique - et qu'elle n'ont pas toute la réalité du sacrement de l'Eucharistie.
Pour un catholique, le dialogue avec un protestant ne sera possible qu'à partir de cette définition de l'Eglise catholique et sur cette base seulement. Cela peut, on le comprend volontiers, agacer quelque peu un protestant.
Il conviendrait également, mais ce n'est pas le sujet de ce fil, de sortir un peu du débat scripturaire et théologique pour recadrer la question de la Primauté de Pierre dans son contexte historique et politique. Car la question de la Primauté de Pierre est aussi une question politique.
Ce qui suit n'est que l’expression d'idées personnelles, dont j'admets volontiers qu’elles peuvent être très discutables...
A titre personnel donc, je vais affirmer que cette question relève principalement – à l'époque et pour longtemps - de la question du politique. Il conviendrait donc d'examiner quelles sont les conditions dans lesquelles les communautés ecclésiales protestantes se sont définies par rapport au domaine du politique. Et d'examiner aussi les conséquences de leurs prises de position.
Il y aurait long à dire sur la rapport entre le protestantisme et la modernité politique – on pourrait même ajouter avec la modernité économique.
La modernité, pour faire bref, ce serait cette volonté de faire prévaloir la raison comme norme sociale, et de fonder cette norme sociale sur des mécanismes politiques et institutionnels indépendants des particularismes religieux ou culturels.
D'où, entre parenthèses, la lecture protestante "scientifique" de la Bible. D'où aussi l'émergence inéluctable des lectures "littérales" puis bientôt "fondamentalistes" de la Bible.
La réforme protestante représente le fondement même de changements majeurs dans l'organisation politique de l'Europe, et dans l'émergence de celle des Etats-Unis. La Réforme est liée par essence à une volonté de modernité politique. Elle est d'abord une volonté de briser l'ordre ancien, dont Luther n'aura été que l'instrument plus ou moins conscient : il fallait donc pour cela commencer par remettre en question la Primauté de Pierre, et avec elle celle de l'Eglise de Rome.
C'est enfin toute l'évolution du protestantisme ultérieur à la Réforme qui aura permis d'établir les principes d'action de la modernisation politique de l'Europe. Avec toutes les conséquences que moi (mais je ne suis peut-être pas le seul), je vois bien.
Mais ce n'est pas le sujet principal de ce débat, et tout ceci peut être ailleurs qu'ici le sujet de longs développements...
Je vais donc essayer de répondre bientôt au message de Gerardh sur un plan plus spécifiquement scripturaire. Et avec la Tradition de l'Eglise.
Le problème est de savoir quand... oui, quand ?
Tout est de votre faute, Petit-Matthieu !
Tout ce temps pris à écouter de la musique d’orgue...
(je fais de la « pub » pour votre fil !)
Amicalement.
Virgile.