archi a écrit :Je dois dire que je vois mal comment le temps d'un campement varierait dans un rapport de 1 à 5 entre Abraham et les premiers patriarches, pourquoi la sédentarisation se ferait à ce point-là - mais chez des gens qui continueraient de considérer le "campement" comme une unité fiable de temps
La remarque est pertinente, mais la question est de savoir si la Genèse a besoin d’une « unité fiable de temps » pour la révélation qu’elle nous communique ou si les durées précises n’ont ici aucune importance, mais bien le mouvement, le changement, dans le temps.
Est-ce ici le temps mathématique qui compte ? Ou plutôt l’avancée de la vie, de la révélation, dans le temps, au fil de l’histoire concrète qui va mener d’abord au peuple élu, puis au Christ, puis à l’Eglise jusqu’aux cieux nouveaux et à la terre nouvelle ?
Il faut continuer à réfléchir au sens des « shaneh » que nous traduisons par « années » dans les textes du début de la Genèse.
Il ne me semble pas justifié de croire nécessairement que les unités de mesure du temps ou de l’espace auraient toujours été, au moins approximativement, similaires à ce qu’elles sont devenues, ni qu’elles n’auraient pas eu des sens multiples.
Les unités de mesure ont pu varier de manière importante selon les besoins de précision de ceux qui en faisaient usage. Est-ce que cela a de l’importance pour la foi que la durée de vie des patriarches de la Genèse soit mesurée dans le temps avec une unité de mesure précise ou que les dimensions de l’arche de Noé soient connues dans l’espace avec une mesure de précision ?
Il est risqué d’appliquer sans réserve une mesure précise d’une époque ultérieure à des récits de temps anciens. Il faut d’ailleurs la même prudence pour les mesures de longueur. De mêmes que les mesures du temps, elles ont pu avoir des sens variés ou imprécis.
Ne pensons pas trop vite que les « ammah » (traduit par coudées) qui mesurent les dimensions dans l’espace de l’arche de Noé ont nécessairement une longueur correspondant aux tailles plus ou moins précises des coudées dans le système ultérieur de calcul des mesures. D’ailleurs, le mot hébreu « ammah » vient du mot « Em » (mère) et n’aucun rapport avec une partie de l’anatomie humaine. C’est plutôt la « matrice » de la mesure.
Cela reste vrai pour la langue française. Le sens des mots a évolué et n’a pas toujours été le même.
Dans le texte de la Genèse, qui nous donne une révélation utile à notre foi et à notre vie, l’auteur humain n’a pas nécessairement cherché à donner des précisions sans intérêt pour la foi et il a pu chercher uniquement à rapporter des faits et des paroles pour le sens qu’ils pouvaient avoir pour la foi et la vie du peuple des croyants.
Cela ne veut pas dire qu’il ne va nous parler que de symboles et de théories spirituelles ! L’incarnation dans l’histoire réelle est essentielle pour la foi et la vie de croyants qui ont les deux pieds sur terre.
Les mesures données dans le temps et dans l’espace pouvaient avoir pour finalité de nous indiquer fermement la réalité concrète et historique des faits.
La Genèse nous parle de l’histoire. Ce n’est pas une légende pour évoquer seulement des réalités de l’homme d’aujourd’hui.
Mais, en nous parlant de l’histoire réelle, la même que celle que les scientifiques peuvent étudier, elle nous parle simultanément de Dieu présent dans cette histoire dont les scientifiques ne nous parleront pas et elle peut éviter les précisions inutiles sauf lorsque ces précisions inutiles ont elles-mêmes un intérêt pour nous conforter dans la solidité d’une histoire.
Lorsque l’Evangile nous dit que, lors d’une multiplication des pains, il y avait 4.000 personnes, une interprétation correcte nous fait comprendre aisément qu’il n’y a pas eu de comptage et que, dans la réalité exacte d’une comptabilité scientifique, le chiffre était peut-être de 3.528 ou 4.167 personnes.
La précision suffisante nous dit 4.000. Elle arrondit.
Un chiffre approximatif ou une appréciation poétique ne contredisent pas la réalité objective des faits rapportés de cette manière. Cela demande seulement une interprétation correcte.
Pour comprendre ce qu’est une « année » au début de la Genèse, il ne suffit pas de dire qu’au moment où le texte final de la Genèse a été composé quelques siècles avant notre ère ou lorsque Moïse est sorti d’Egypte, les Hébreux savaient ce qu’était une année solaire. Savoir ce qu’est une année solaire ne permet pas d’en déduire nécessairement qu’un « shaneh » est une année solaire dans le début de la Genèse.
Le « shaneh » est d’abord cité dans la Genèse comme étant marqué par les luminaires de même que les époques et les jours. Le soleil et la lune sont donnés pour situer dans le temps. Mais, il n’y a pas nécessairement ici un lien avec une durée déterminée. Ils situent d’abord les époques, les temps fixés ce qui ne se réfère pas nécessairement à de la précision. Les luminaires situent aussi les « jours », aux sens très variables. Ils distinguent le jour et la nuit, ce qui ne se réfère à aucune durée fixe, mais à une succession de jours et de nuits de durées variables.
On a déjà beaucoup écrit sur le sens variable du mot « jour ». Il y a les six « jours de la création. Il y a le « jour » opposé à la « nuit ». Il y a le « jour » de 24 heures.
Le soleil et la lune aident à situer les « shaneh » dans la ligne du temps, mais cela n’indique pas nécessairement la durée d’un « shaneh » », ni son caractère fixe ou variable, ni une référence au soleil.
Dans l’antiquité, c’est davantage la lune qui semble indiquer le temps avec une relative précision par le rythme des mois lunaires dont la durée n’est que très légèrement variable. Le soleil distingue le jour de la nuit et rien n’indique qu’il mesurait le temps comme la lune. La notion d’une rotation de la terre autour du soleil ne paraît pas connue à cette époque.
Le soleil déterminait probablement déjà à cette époque les saisons, celles où il faut tantôt préparer le sol, tantôt semer, tantôt récolter, tantôt se rendre dans les hauteurs, tantôt s’abriter du froid, etc…
La notion de campement se rapproche ici, car les déplacements des nomades ne sont guère le fruit de hasards, mais se répètent généralement pour les mêmes causes saisonnières marquées par le soleil de chacune des saisons.
Pour comprendre au mieux le sens du mot « shaneh » au début de la Genèse, rien de tel que de se référer à ce que la Genèse peut nous en apprendre elle-même par l’usage qu’elle en fait.
Après la création jusqu’à fuite en Egypte, le mot « shaneh » n’intervient plus dans la Genèse que pour nous présenter les existences des patriarches les unes à la suite des autres (après X « shaneh », son père a engendré un tel, puis il a encore vécu Y « shaneh », de sorte qu’il a vécu au total Z « shaneh ») et dans le récit de Noé.
Avant l’exil en Egypte, et sauf pour les âges des patriarches par rapport aux naissances et aux décès, le récit de la Genèse ne contient qu’un seul récit chronologique détaillé dans le temps après les évènements du jardin d’Eden jusqu’à Abraham qui peut nous éclairer sur le sens du mot « shaneh » dans le déroulement du temps.
Ce récit, qui est celui de Noé et du déluge, ne contient aucune référence aux saisons, ni aux chaleurs de l’été, ni aux froids de l’hiver.
Le calcul du temps ne se réfère qu’à l’âge de Noé. L’année ne commence pas un premier janvier ou à une autre date d’un calendrier. L’année ne commence pas non plus avec le début du déluge. Rien ne permet d’imaginer une date anniversaire du jour de la naissance de Noé dans un calendrier.
Le repère dans le temps, c’est Noé lui-même : il a 600 « ans/shaneh » . Le chiffre paraît arrondi autant que symbolique. « 6 » exprime souvent le mal et « 100 » exprime un grand nombre. Avant de raconter le déluge, la Genèse nous dit que la méchanceté était grande.
Le chiffre 600 paraît davantage nous orienter vers le sens de ce qui se passe et peut montrer que la rigueur mathématique du calcul du temps est ici sans intérêt. Le « shaneh » paraît une période dans le temps mais non nécessairement une mesure stricte du temps.