Re-Bonjour Suliko.
Deuxième question : si le baptême est si centrale pour le salut (et sur ce point, je vous rejoins sans problème !), pourquoi les églises orthodoxes ne sont pas capables d'être toutes du même avis sur la question de la validité des baptêmes administrés hors de l'orthodoxie ?
Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder le sujet. J'ai fait quelques recherches entre-temps. Voyons donc si nous pouvons dégager un peu de clarté supplémentaire.
Rappelez-vous
notre précédent débat : nous disions, et vous ne m'aviez pas contredit là-dessus, que tant que nos deux Églises étaient unies, c'est-à-dire sur toute la durée du Premier millénaire, avaient coexisté au sein de l’Église universelle deux conceptions.
Il apparaît, comme nous allons le voir, que ces deux conceptions, en apparence contradictoires, puisent en réalité toutes les deux dans la Tradition. Or en tant que telles, il faut bien admettre l'idée qu'elles étaient - et sont encore -
rigoureusement valides toutes les deux.
La preuve en est fournie par la tenue de positions cyprianistes postérieurement à la fameuse controverse, en Orient comme en Occident, et ce, sur la très longue période s'étendant de la fin de la controverse cyprianiste jusqu'au schisme de 1054. Or l'absence, dans de nombreux cas, de condamnation formelle, et surtout
l'absence totale de condamnation effective de la part de Rome laissent penser qu'alors, le rebaptême des hérétiques était une pratique largement tolérée, à défaut d'être reconnue, par Rome elle-même, bien que la doctrine de saint Augustin ait sa préférence.
Cela est dû à la conception ancienne de l'unité de l'Église : tous les évêques veulent l'unité du corps épiscopal, mais les Églises locales sont autonomes, chaque évêque est responsable de l'unité de son Église, en pleine collégialité avec l'ensemble des Églises ; une divergence avec Rome est possible sans que cela n'implique la rupture de communion. C'est la conception qu'a progressivement rejeté Rome, cette tension culminant finalement dans le schisme de 1054, mais qui avant cette date gardait officiellement toute sa validité ; et c'est la conception que l’Église orthodoxe a, à l'inverse, conservée.
En d'autres termes, Suliko, il vous faut accepter qu'avant 1054, votre Église romaine était... l’Église orthodoxe !
Et que par conséquent, elle fonctionnait comme l’Église orthodoxe continue de fonctionner aujourd'hui.
Songez que l'évêque de Barcelone Pacien (mort en 390, soit plus d'un siècle après Cyprien) nous a laissé une
lettre où il écrit que
« celui qui est lavé dans la source hérétique est rassasié de l'esprit immonde. » Voilà qui ne semble pas s'accorder avec la doctrine stéphanienne ! Comment est-ce possible ? Eh bien, en vertu du principe de collégialité, cet évêque avait toute latitude pour décider en autonomie de la réponse à apporter à cette question.
L'évêque de Milève Optat, contemporain de Pacien, accepte le baptême des schismatiques, mais pour cause de défaut dans la foi, estime nul celui des hérétiques. (Source : M. Labrousse,
Le baptême des hérétiques d'après Cyprien, Optat et Augustin : influences et divergences, dans
Revue des études augustiniennes, t. 42, 1996, p. 223-242)
Ni l'un ni l'autre n'ont été excommuniés.
Maintenant, imaginez que demain, l’archevêque de Paris se mette à rebaptiser des convertis protestants. Il serait immédiatement sanctionné (ou devrait l'être selon la doctrine catholique), ne croyez-vous pas ?
Pour finir, écoutons ce que dit un théologien catholique sur ce sujet. Au cours de mes recherches, je suis tombé sur le brillant papier du père franciscain André de Halleux, intitulé
Orthodoxie et catholicisme. Un seul baptême ? , qui traite le sujet en profondeur et avec beaucoup de bon sens. Aussi vous en recommanderai-je très chaudement la lecture, puisque visiblement le sujet vous intéresse (et à raison). L'écriture du père André est limpide, légère, et la compréhension de son propos est aisée.
En voici un extrait :
Ce serait un deuxième malentendu que de concevoir [le principe d’économie], en l’occurrence, comme un pouvoir de l’Église de suppléer au sacrement invalide par nature, sans en répéter le rite. Il est vrai que les canonistes et les théologiens orthodoxes discutent pour savoir si l’Église peut valider ce qui est invalide. Mais il importe de remarquer qu’il n’est alors question que de la seule réception des hétérodoxes dans l’orthodoxie, suivant la tradition canonique. En d’autres termes on ne peut tirer de pareille application de l’ « économie » aucun jugement portant sur la valeur en soi des sacrements non réitérés. Elle reste parfaitement compatible avec la conviction selon laquelle un sacrement conféré ou reçu dans le schisme ou l’hérésie ne saurait être reconnu comme compatible sans bouleverser tout le dogme de l’Église.
Nous comprenons mal, certes, qu’un sacrement réputé invalide chez le catholique tant qu’il demeure dans son Église puisse être reçu comme valide au moment de sa conversion à l’orthodoxie.
(…)
Notre tradition catholique, qui part de saint Augustin, peut se résumer dans les canons tridentins selon lesquels tout baptême, même donné par les hérétiques, au nom de la Trinité et avec l’intention de faire ce que fait l’Église, est un vrai baptême, imprimant dans l’âme un caractère indélébile qui interdit sa réitération.
De nombreux théologiens orthodoxes ont adopté depuis le XVIIe siècle, et beaucoup acceptent encore aujourd’hui, cette justification de la pratique non-rebaptisante de leurs Églises. Mais d’autres demeurent fidèles à une théologie dite cyprianique, qui fut, en réalité, celle de toute la patristique non augustinienne, en témoignant d’un sens très vif de l’appartenance exclusive des sacrements à l’Église canonique, sentiment qui les porte à considérer tout baptême conféré en-dehors de celle-ci comme invalide, quitte à expliquer, avec saint Basile, la non-rebaptisation éventuelle d’un converti par le principe de l’ « économie ».
Chacune de ces deux théologies met en relief un aspect du mystère baptismal : ici la sacramentalité et là l’ecclésialité, sans réussir à rendre aussi bien compte de l’autre approche. Chacune pouvant revendiquer une autorité traditionnelle également respectable, aucune des deux ne saurait monopoliser la Tradition dans toute sa plénitude.
Que pouvons-nous donc conclure de tout ceci en ce qui concerne la validité des baptêmes administrés hors de l'Orthodoxie ?
Eh bien, c'est simple : il faut absolument être reçu dans l’Église orthodoxe pour espérer être sauvé.
Cependant, conformément à la Tradition de l’Église indivise, un baptême reçu dans l’Église romaine est suffisant pour que le converti soit reconnu comme membre de plein droit de l’Église orthodoxe, sans qu'il soit impérativement nécessaire de le rebaptiser - à moins que ce souhait n'émane du converti lui-même (comme le précisent les canons de l’Église russe) ou qu'il existe une autre raison sérieuse ne permettant pas l'application du principe d'économie.
Précisons que le baptême catholique doit être compris comme une potentialité : il est une outre pouvant accueillir le vin de la Vie, mais une outre vide. Seule la conversion à la Vraie Foi orthodoxe permet de la remplir.
S'il a existé par le passé des pratiques exclusives, comme le fait d'exiger
toujours le rebaptême, ou au contraire de ne l'exiger
jamais, cela ne prouve en rien le caractère soi-disant flou de la théologie sacramentelle orthodoxe, comme vous l'affirmez.
Car comme nous venons de le voir, les deux pratiques étant
également légitimes, donner ou non la préférence, fût-ce de manière exclusive, à l'une ou à l'autre de ces pratiques baptismales n'est en rien contraire à la Tradition et aux Dogmes de l’Église orthodoxe, et se justifie en outre par le principe d'autonomie des Églises locales.
Je conçois néanmoins que cela paraisse étrange ou nébuleux à un esprit éduqué dans le positivisme catholique
Que la Paix soi avec vous.
Gloire à Jésus-Christ !