zumonin a écrit : ↑mar. 10 mai 2022, 20:21La réforme tridentine n'a interdit que les rites qui avaient moins de 200 ans. Les rites diocésains locaux ont continué d'exister lorsqu'ils avaient une ancienneté suffisante.
...
De plus, comment prouver les 200 ans à une époque où il n'y avait pas l'imprimerie, où la transmission était orale...
Fernand Poisson a écrit : ↑mer. 11 mai 2022, 12:27Je ne sais pas. C'est une question qu'il faudrait poser à des spécialistes.
Je ne sais pas si je suis le "spécialiste" que vous attendez, mais je vais néanmoins tenter quelques éléments de réponses.
Il convient d'abord de comprendre que l'historiographie (la manière d'écrire l'Histoire) et la notion-même d'Histoire au 16e est fort différente de la nôtre. Dans cette Histoire des rites, notamment, on prête (on prêtait) à chaque rite une origine précise, mais pas toujours avérée, loin de là ! Prenons quelques exemples.
Le
rite ambrosien est attribué, à tort ou à raison, à saint Ambroise. Il serait dans ce cas daté du milieu du 4e siècle. Il est pourtant peu probable qu'il soit l'œuvre de saint Ambroise lui-même. De fait, rien dans l'œuvre écrite de saint Ambroise ne permet de dire qu'il ait pris une part active à une telle rédaction. Le rite ambrosien n'est d'ailleurs réellement attesté qu'un siècle plus tard dans les diocèses suffragants de Milan. On comprend qu'il ait été tentant de l'attribuer au grand saint Ambroise, mais, historiquement, la prudence s'impose. Néanmoins, vu son ancienneté,
supposée ou réelle, ce rite n'a pas été concerné par les interdits du concile de Trente. Et il est toujours pratiqué, au moins ponctuellement, dans l'archidiocèse de Milan et dans le canton suisse du Tessin, diocèse de Lugano.
Le
rite lyonnais, souvent cité lorsqu'on aborde, en France du moins, le sujet des rites régionaux est attesté quant à lui à partir du 9e siècle. S'il a pu être tentant pour ces défenseurs de se réclamer du grand saint Irénée père de l'Eglise (aux premières années du 3e siècle), cette thèse n'a aucune crédibilité. Le rite lyonnais est en fait une version assez proche du rite romain tel qu'il était pratiqué à la fin de l'époque carolingienne dans le royaume de Louis le Pieux (fils de Charlemagne) sous l'influence de Benoît d'Aniane (réformateur de l'Ordre bénédictin et conseiller de Louis). Le plus étonnant pour nous est que le rite lyonnais est resté sensiblement le même tandis que le rite romain continuait d'évoluer. On pourrait en quelque sorte dire que le rite lyonnais est une forme "fossilisée" du rite romain de l'époque carolingienne.
Avec une telle ancienneté
supposée (saint Irénée) ou
réelle (saint Benoît d'Aniane), il fait partie des rites maintenus par le concile de Trente et la bulle
Quo primum.
Plus tard encore, plusieurs des grands Ordres religieux nés entre les 11e et 13e siècles ont élaboré leur propre rite. C'est le cas du
rite dominicain, du
rite cistercien, du
rite cartusien, et de plusieurs autres. Néanmoins, on imagine assez bien que ce ne sont pas forcément les grands fondateurs (Dominique, Bernard, Bruno, ...) eux-mêmes qui ont composé, seuls et intégralement, les rites en question. Ces rites ont probablement une genèse un peu plus longue et "stratigraphique" au fil des premières générations de moines, notamment des premiers liturgistes attitrés de l'Ordre naissant.
(A chacun son charisme, à chacun sa mission : liturgie, construction, nouvelles fondations, enseignement des frères, etc. De la même manière que ce qu'on a coutume d'appeler l'art cistercien n'a probablement pas été conçu, dessiné, et a fortiori bâti, par Bernard de Clairvaux lui-même, qui devait être plus souvent sur les chemins qu'à la table à dessin, mais par les architectes et les maîtres-maçons de son Ordre.) Dans ce cas encore pourtant, l'ancienneté du rite ne fait pas et n'a pas fait difficulté. Et si la plupart de ces rites monastiques semblent, dans la pratique, tombés en désuétude au profit des rites romains successifs, ils restent tous valides et légitimes. Exception notable, le rite cartusien, lui-même héritier du rite clunisien du 10e siècle, est toujours en vigueur
dans l'espace clos des chartreuses.
Anecdote peu connue : saint Pie V, en religion Fr. Michele Ghislieri o.p., est et reste dominicain ; même après le concile de Trente, il reste attaché au rite dominicain et célèbre les offices privés selon ce rite ; il réserve le rite romain aux offices pontificaux.
Revenons plus en arrière avec le
rite mozarabe. C'est un des rites les plus anciens qui soit. On l'attribue à Isidore de Séville au 4e siècle et cette attribution semble, pour une fois, plutôt crédible. Il a la particularité de s'être développé sur les terres conquises par les Suèves et les Wisigoths (à la période des grandes invasions) et a avoir été le seul pratiqué dans les territoires soumis à l'occupation musulmane à partir de 711. Il a donc perduré dans la péninsule ibérique (Espagne et Portugal actuels) mais pas en Aquitaine (autrefois wisigothique mais jamais durablement occupée par les Arabes), où il a été supplanté par d'autres rites locaux, qui eux-mêmes ... (je vous laisse finir la phrase). Après la chute de Tolède, et le triomphe final de la Reconquista, le rite mozarabe reste majoritaire dans le Sud de la péninsule, alors qu'avec l'influence clunisienne le long des chemins de saint Jacques, il est supplanté par le rite clunisien dans le nord du pays (Aragon, Léon, Castille, ...)
Son ancienneté (remontant, à tort ou à raison, à saint Isidore de Séville) et sa pérennité dans l'épreuve (quatre siècles sous le joug musulman) lui ont donné une légitimité que le concile de Trente ne pouvait lui nier. Il est toujours ponctuellement pratiqué dans les diocèses espagnols de Tolède, Séville et Mérida, et portugais de Braga, ainsi que, étonnamment mais avec les nuances qui s'imposent, dans l'Eglise épiscopalienne réformée d'Espagne.
On note enfin que les rites orientaux ne sont pas concernés par les suppressions ou interdits de la bulle
Quo primum. Sans doute étaient-ils trop lointains pour intéresser les pères conciliaires réunis dans le nord-Est de l'Italie, à Trente. Mais surtout, parce qu'on leur prêtait à tous, bien plus à tort qu'à raison, une origine apostolique (saint Matthieu pour le rite syro-malankare, saint Marc pour le rite copte, etc.), origine qu'il serait bien hasardeux de tenir pour certaine.
En conclusion, on retiendra quatre points de cette longue dissertation :
1/ que l'on prête souvent une ancienneté exagérée à la plupart de ces rites, ancienneté qui ne tient guère face à une analyse historique sérieuse,
2/ que le rite romain lui-même n'a cessé d'évoluer,
3/ que les rites anciens ne sont pas si différents les uns des autres et que bon nombre ne présentent que des variantes minimes avec le rite romain pratiqué à l'époque de leur émergence,
4/ que, même tombés en désuétude, les rites anciens restent légitimes et canoniquement valides.