Le prêtre français Georges Vandenbeusch, enlevé dans l'extrême-nord du Cameroun, a été capturé par une quinzaine personnes venues "sans voiture" en plein milieu de la nuit de mercredi à jeudi. Le père Georges officiait depuis 2011 dans cette paroisse camerounaise dans le cadre d'un échange de prêtres entre diocèses. Il racontait son quotidien sur le blog de la paroisse de Sceaux (Hauts-de-Seine).
Voici quelques extraits de cette lettre :
"Je vais achever ma deuxième année ici, à Nguetchewé. Rassurez-vous je ne compte pas les jours, les semaines, car le temps passe très vite. Le « monde » s’éloigne un peu. Du moins celui qui était le mien et le vôtre. Il s’éloigne par la largeur des paysages si différents de ceux des Hauts de Seine, mais surtout par le style de vie des habitants. Aujourd’hui encore, je mesure avec toujours plus d’étonnement, comment le climat, les conditions de vie modèlent la culture, le langage et donc la façon de penser et de vivre. Dés que je regarde les traductions de l’Evangile en Maffa je voyage beaucoup plus loin, et je dois chercher la façon dont eux-mêmes comprennent pour trouver des images qui parlent.
Ainsi le mot prier « Tsiy ray » veut dire littéralement « frapper les mains », car on frappe légèrement dans ses mains lors des cultes traditionnels. Le mot souffrance « saw ziy », veut dire… « manger sa merde », c’est imagé n’est-ce pas !!! Je vous laisse deviner la traduction du credo, « Jésus a souffert sous Ponce Pilate ».
Mais j’aime assez lorsque mon ancien monde se rapproche, quand je peux voir un film (comme « Polisse » de Maïwenn ; « de rouille et d’Os », ou « la part des anges » de Ken Loach) ; boire une soupe de poisson, ou un peu de Laphroaig ! Avoir des nouvelles du diocèse de Nanterre, les messages des amis…
"Les combats contre la secte islamiste font rage juste à côté"
Je commencerai par la fin, disons que les événements du Nigeria, sont ceux qui ont le plus « colorés » mon année. Il y eût d’abord les retours des Maffas qui étaient partis il y a cinq, ou dix ans, voir bien plus. Puis les jeunes qui partaient pour une ou deux années qui sont revenus pour ne pas repartir. Maintenant des nigérians arrivent ! Les combats contre la secte islamiste font rage juste à côté. Il y a quinze jours nous entendions de chez moi les bombardements. Pendant trois jours l’armée du Nigeria a bombardé des refuges de Boko Haram. Mais cela fait des mois, voir plusieurs années que les autorités ont en fait perdues le contrôle de ces zones. Les réfugiés sont majoritairement chrétiens, là-bas dans beaucoup de localités c’est la conversion à l’Islam, la mort, ou le départ. Plusieurs catéchistes du pays voisins que nous connaissions ont été tués. Mais rassurez-vous la sécurité ici est bonne, car le Cameroun sert de refuge aux islamistes pourchassés, cela fait longtemps qu’ils ont installé des amis et des caches, et mis à part l’enlèvement de la famille française en février, ils n’ont pas de revendications et de « combats » à mener ici, du moins pour l’instant. Cette base arrière leur est précieuse !
Mais cette crise va avoir très vite des répercussions sociales et économiques fortes. La région dans laquelle je suis est une des plus densément peuplées du Cameroun, et depuis plusieurs décennies il y a eu des migrations saisonnières pour travailler au Nigeria plus riche. Cela a fourni le complément financier permettant à beaucoup de familles de tenir ici, car les terres sont rares. En plus de ce complément financier tout ce qu’on achète vient du Nigeria (sucre ,sel ,ciment, moto, essence, le coca et la bière, téléphones mobiles, …en fait je suis en train de chercher dans ma tête ce qui nous vient du Cameroun, la réponse sera peut-être dans une prochaine lettre ! ) Les prix augmentent donc, car le commerce est paralysé.
"Je suis frappé par le potentiel humain et économique"
Il était important de le faire, mais j’y vois quand même une sorte de piège. C’est tellement satisfaisant de faire un puits ou une chapelle, surtout pour un prêtre qui essaye d’annoncer l’Evangile et qui ne voit qu’extrêmement rarement la fécondité de sa mission et de son choix de vie. Là au moins il y a du tangible ! Ah ! Il n’est pas peu fier le père Georges devant « son » puits ! Je comprends que certains puissent se perdre dans des beaux projets de développements. La plupart des grands financements pour le développement exigent des résultats, des choses tangibles (tant de vaccinations, de moustiquaires, de puits…), ils sont importants, mais le principal me semble-t-il est dans le long travail pour leur offrir la chance de se développer, de transformer leurs conditions de vie et leur existence eux-mêmes. Ici ce n’est pas gagné, mais ça avance. Que je regarde « mes » villages, la zone Maffa, le diocèse, le pays, voir même le continent par le biais des différents médias je suis frappé par le potentiel humain et économique. Les indicateurs économiques sont d’ailleurs bien meilleurs que dans beaucoup de pays… Mais il est triste de ne pas savoir lire et écrire !
Je ne sais plus si je vous en avais parlé, mais je m’essaye donc, avec l’aide de quelques-uns d’entre vous, de soutenir la scolarisation des filles. C’est passionnant car j’apprends beaucoup sur le mode de vie des familles. La plus avancée de toutes les filles de la paroisse vient d’avoir le probatoire (examen à la fin de la première), et trois ont eu le BEPC ! Une avait eu le bac l’année dernière. Mais l’autre aspect de cette réalité ce sont les villages de Goledje et Hodogo où les plus avancées étaient en Cm1 et abandonnent…Dans cet ensemble de villages il n’y a qu’un jeune homme qui sache lire un peu le style SMS, nous n’en sommes donc pas à Corneille ! Ne savent lire le Maffa que ceux qui lisent déjà le français, il n’est donc pas facile de trouver des catéchistes. Il n’y a pas ou plus ( ?) de grandes traditions orales avec des contes, des griots …La parole, comme je vous l’écris plus bas, est donc pauvre. Le changement est notable dans les familles où la maman (ou la grande sœur) a été à l’école. Il important pour les Maffas que la scolarisation augmente vite (et bien sûr l’Evangélisation) car la « tradition » est morte, on le voit très clairement pour les mariages, et plus grand-chose n’assure cette cohérence culturelle fondamentale. Est-ce bien ou mal cette disparition, je ne sais pas bien, mais le constat est très net.
Mais tout cela c’est un peu l’écume de ce que je vis ici. Je commence à devenir plus familier, à comprendre leur façon de vivre et de s’exprimer. Bien que même entre eux la communication soit un peu frustre. On parle peu entre frères et sœurs, entre parents et enfants, entre époux et épouses, c’est surtout avec les amis que l’on parle. Quand je dis que l’on parle peu, c’est peu dire, car bien souvent on ne dit rien et on ne sait rien de ses enfants ou de ses frères et sœurs. Je lis aussi un peu sur l’histoire de l’Afrique, grand continent sur lequel finalement je ne savais rien. Et j’y gagne beaucoup, un de ces jours vous devriez en faire autant ?!
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