Raistlin a écrit :Ainsi, les condamnations du genre "l'Inquisition fut contraire à l'esprit de l'Évangile" sont simplistes et partisanes. Il faut creuser un peu pour se faire une idée juste de la question et ne pas s'en tenir à un vernis bien souvent hérité d'une propagande anticléricale.
Ce n'est pas ce qui a été dit, mais puisqu'il faut creuser, creusons. En fait, la question n'est pas de savoir si l'Inquisition a été plus juste que les autres institutions judiciaires de son époque, si les abus ont été plus ou moins limités, etc... La question est de savoir si le fait de condamner à mort les hérétiques se justifie ou non. Que nous enseigne la Tradition de l'Eglise?
Permièrement, il y a bien une chose qu'il faut remarquer, c'est que dans l'ancienne Alliance, la loi de Moïse mettait volontiers à mort les hérétiques. D'ailleurs, le prétexte de la condamnation à mort du Christ, c'était bien le fait de se proclamer Fils de Dieu, considéré comme un blasphème. Plus généralement, l'ancien judaïsme était une religion tout à fait guerrière.
Oui mais voilà, le Christ a cherché à convaincre par la Parole, pas à faire triompher militairement Israël, malgré les souhaits de certains. Il aurait évidemment pu le faire s'Il l'avait voulu. De celui qui refuse d'écouter l'Eglise, le Christ dit simplement "qu'il soit pour toi comme le païen et le publicain" (Mt 18,17). Saint Paul, qui pourtant, lorsqu'il était juif pourchassait les hérétiques avec vigueur pour les livrer à la justice du Grand-Prêtre, une fois converti, prêche le même comportement que le Christ, l'excommunication (cf 1Tim1, 2Tim2, Tite 3).
Si on se transpose aux premiers siècles du christianisme, les Pères de l'Eglise étaient nettement opposés à la violence contre les hérétiques. On trouvera un éventail de citations là, extraites de la thèse du Frère Basile (abbaye du Barroux) sur la liberté religieuse:
http://v.i.v.free.fr/spip/spip.php?article4368 "La liberté religieuse chez les Pères de l’Eglise avant l’Edit de Milan (313)"
et là:
http://v.i.v.free.fr/spip/spip.php?article4368 "La liberté religieuse chez les Pères de l’Eglise après l’Edit de Milan et avant l’Eglise d’Etat".
Last but not least, cette citation de St Jean Chrysostome:
St Jean Chrysostome a écrit :Tuer un hérétique, c'est introduire sur la terre un crime inexpiable.
Je reprends une citation du 1er des liens ci-dessus, qui va à l'essentiel:
Saint Cyprien a écrit :En ce temps-là, à la vérité, on tuait avec le glaive, alors que la circoncision charnelle était encore en vigueur : maintenant que la circoncision spirituelle existe pour [chez] les serviteurs de Dieu, c’est avec le glaive spirituel que l’on tue les orgueilleux et les révoltés, en les rejetant hors de l’Église. Ils ne peuvent, en effet, vivre dehors, puisqu’il n’y a qu’une maison de Dieu, et que, hors de l’Église, il n’y a de salut pour personne.
C'est bien là la différence entre l'ancienne et la nouvelle alliance, la circoncision charnelle est remplacée par la circoncision spirituelle, le glaive spirituel remplace le glaive charnel. Et de fait, les Pères, lisant et méditant la Sainte Ecriture, donc l'Ancien Testament avec ses récits guerriers et parfois, l'ont toujours considérée comme un symbole du combat spirituel, intérieur, contre les démons. De même, l'hérésie se combat par la prédication, pas par le glaive temporel. On ne peut ignorer que c'est là la Tradition de l'Eglise, telle qu'elle se révèle dans l'Ecriture et dans le consensus des Pères.
Il semblerait (je suis preneur de plus de précisions si quelqu'un en a à fournir) que le fait de mettre à mort les hérétiques ait commencé à prendre de l'importance vers le tournant du millénaire, plus chez les souverains temporels que chez les ecclésiastiques, qui se sont peu à peu alignés. D'après Wikipedia (article sur l'Inquisition),
Les premières formes de répression étaient apparues au début du Xe siècle : à Noël 1022, Robert le Pieux avait fait brûler dix clercs de la cathédrale d'Orléans. C'était le premier bûcher de l'histoire de la lutte contre hérésie en Occident. Faisant suite à l'accord de Vérone entre Lucius III et Frédéric Barberousse, la décrétale Ad abolendam (1184) fait ainsi de la répression de l'hérésie un élément constitutif du pouvoir de l'Empereur.
(1022, c'est bien sûr le XIe Siècle et pas le Xe mais c'est un détail).
Je ne vois pas comment on peut voir là autre chose qu'une déviation, par rapport au christianisme de l'époque patristique, déviation qui se traduit par un retour à l'esprit charnel de l'Ancienne Alliance plutôt qu'à l'esprit spirituel de la Nouvelle... donc bel et bien une déviation dans le mauvais sens.
On peut d'ailleurs se demander l'origine du changement qui est manifeste aux alentours de l'an mil et dans la suite du Moyen-Age, pas seulement dans les faits externes (notamment les bouleversements de la Papauté, la crise profonde aux Xe-début XIe Siècles puis la réforme grégorienne) mais surtout dans les mentalités, le point dont nous discutons ici en témoigne comme l'apparition de la scolastique avec Abélard, ainsi que le divorce progressif entre le mysticisme (de plus en plus sentimental) et la théologie (de plus en plus rationnelle). Ce point que je cherche toujours à expliquer me paraît tout à fait essentiel ici, notamment parce que l'esprit de lutte est inhérent à l'homme (et surtout à l'homme masculin), et un esprit de lutte qui ne trouve pas à s'exprimer dans un mysticisme pleinement complet, intégrant l'ascétisme et le combat - spirituel - pour la foi, dégénérera inévitablement en mentalité belliqueuse et en violence. On doit cependant dire qu'un esprit de lutte qui ne s'engage pas pour la foi s'engagera pour autre chose, et qu'un esprit belliqueux qui n'est plus soumis à la religion risque de devenir encore pire.
Bref, moindre mal par rapport à une société païenne ou athée, peut-être. Reste qu'on est dans un autre esprit que celui de l'Evangile.
In Xto,
archi.