Deuxième problème : une chose allant vers une actualité croissante tendrait à se dématérialiser jusqu’au point de ne plus être matériel du tout, donc de ne plus être une chose, ce serait une déréalisation ou sortie de la réalité. Un évènement plutôt problématique d’un point de vue expérimental.
Ce n'est pas tout à fait ça.
La matière chez Aristote est le substrat qui peut recevoir des déterminations telles que la forme et la privation.
La matière est composée des éléments premiers (feu, air etc.) qui ne sont pas des matières pures (ils ont un aspect formel).
Ainsi dans le bois se trouve en puissance des tables (par exemple). C'est bien en ce sens que la matière est conçue comme une puissance de réception de déterminations .
Et puis il y a la fameuse "matière première". Pour Aristote cette matière est une pure puissance, mais elle ne renvoie à rien de réel ni d'existant, car elle est pure potentialité sans forme.
Si la matière pure est pure potentialité, alors l'immatériel est bel est bien pure actualité. Jusque là nous sommes d'accord.
Mais votre problème n'en est pas un :
Un acte pur n'est pas moins réel qu'un composé de puissance et d'acte. La question de la puissance et de l'acte n'est pas du même ordre que celle de l'essence et de l'existence. Ainsi les anges, qui sont des êtres immatériels, n'ont cependant pas une essence qui implique l'existence, il faut, pour qu'ils soient, qu'ils soient "causés". Dieu, qui est acte pur, n'a pas en lui de distinction entre essence et existence.
En fait, il ne fait pas confondre "matière" et "éléments". Si nous restons chez Aristote, la matière n'est qu'un substrat recevant des potentialités qui ont pour finalités de s'actualiser. Si nous avons fait du terme de matière ce qui est visible, la chose que je touche etc. c'est parce que chez Artistote la nature est matérielle, en tant qu'elle croît (qu'elle est pleine de potentialités). Mais si la nature est matérielle, ce que nous voyons de cette nature n'est pas à proprement parlé la matière pour Aristote.
Votre définition de la matière selon Aristote est donc tout à fait juste, mais vous attribuez à ce mot ce que nous nous mettons derrière : le sensible.
Il faut rappeler que le terme de matière a été introduit en philosophie par Aristote. La matière en grec c'est hylè, le bois. Le choix de ce terme par Aristote n'est pas anodin. Il n'a pas choisi un élément particulier, le feu, l'eau etc. ni même le mot "atome", cherchant à désigner un composant minimal. Il a choisi le "bois". Pourquoi ? Parce que le bois est par excellent un matériau que nous utilisons pour faire des choses du quotidien : le feu, la maison etc.
Il s'agissait donc bien de désigner par matière ce qui reçoit des potentialités, et non pas ce qui est sensible.
Le problème c'est que ce mot est si bien rentré dans le langage courant que nous avons du mal à comprendre ce qui Aristote en parlant de matière.