Re: Aperçu sur la mystique chrétienne
Publié : sam. 09 juin 2012, 23:57
par lmx
En réponse à certaines affirmations qui minimisent la portée parole biblique (1 Jean 4 :16) : "Dieu est amour" …
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- Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse :
nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens
St Paul 1 Cor 22:23
La révélation chrétienne a conduit à l'élaboration d'une pensée spécifique de l’Etre. « Que l’immutabilité se manifeste par un anéantissement voilà qui scandalise la raison. » affirme le théologien Yves Meessen qui montre dans sa thèse* (pour le doctorat de théologie) l'abîme qu'il y a entre l’Etre augustinien et l’Etre grec, entre le "Bien" des théologiens catholique et le "Bien" des néo-platoniciens. En effet, il ne suffit pas d’user des mêmes termes pour qu’il y ait identité de « représentation ». Ces termes métaphysiques ont été retravaillés à partir de la Révélation chrétienne et surtout du concept de charité/amour qui est propre au christianisme.
On a donc d’un côté, une pensée de l’être fondée sur les catégories mondaines de l’avoir et de la possession, et de l’autre, une pensée de l’être comme Amour qui se manifeste dans la kénose et la crucifixion, c’est-à-dire, une pensée de l’être comme don sans retenue.
- L’Un des néoplatoniciens, qui est le Bien, ne connaît pas, ne pense pas, (ce qui le distingue du premier moteur aristotélicien dont la perfection consiste à se penser soi-même), mais se désire, se veut. Chez Plotin, l’Un est autarcique. Il ne connaît rien et ne se connaît même pas car il n’a pas l’Intelligence qui va de pair avec l’Etre, première émanation qui chute dans le domaine de l’imperfection de la multiplicité. -On peut ici reconnaître l’idéal gnostique d’anéantissement de la conscience qui empêche la fusion dans l’indéterminé (ou dans la Nature, idéal ressuscité par certains penseurs allemands) et de rejet de la pensée rationnelle.-
De même, chez Proclus, l’Un (qu’il appelle aussi Non-Etre) exprime un idéal autarcique qui se manifeste dans le fait d’être cause de soi -causa sui-. Se fondant, l’Un/Bien s’appartient en propre. Son mouvement processuel de "causation" vise ainsi une réappropriation de soi. Aussi, peut-on dire que la perfection de L’Un/Bien chez les néoplatoniciens réside d’abord dans son caractère autarcique, dans sa solitude parfaite. D’autre part, en tant que Bien il est la finalité des êtres. Mais, « le Bien n’est désirable que parce que, à l’inverse de tous les étants, il consiste à être à soi-même sa propre cause ». C’est que « le désir d’être à soi-même sa propre cause domine chez Proclus ».
Mais d’abord, pourquoi les néo platoniciens parlent-ils de l’Un au-delà de l’être ? Parce qu’ils héritent de la pensée de Parménide qui fut le premier à s’élever à la pensée de l’être et qui peut à se titre être considéré comme le père de la métaphysique. Mais Parménide pensait l’Etre incorporel comme un gros bloc de marbre relevant du domaine du connaissable. En effet comme l'écrit Meessen « l’Etant/ἔστιν parménidien est caractérisé par une phénoménologie corporelle, une phénoménologie ontique de l’étant palpable et préhensible ». Etant absolument rivé en lui-même, il ne peut rien donner et encore moins se donner lui-même entièrement. L’Etre/Etant était donc d’emblée pensée comme bloc sans fissure, sans faille, comme présence constante qui se tient sous le regard.
Mais nécessité fut sentie avec Platon d’abord qui parlait du Bien au-delà de l’être (epeikena tes ousias), celui-ci considérant l’Etre comme étant toujours dans la ligne du connaître, de dépasser ce chosisme en plaçant au dessus de l’Etre, l’Un/Bien. Toutefois, malgré cette tentative de dépassement de l’Etre chose, avec l’Un ineffable et même diffusif de soi, ils resteront marqués, comme l’a montré Yves Meessen, par une phénoménologie du Bien caractérisée par l’avoir et la possession parfaite de soi, autrement dit, par un résidu de pensée statique de cet être qui se tient rivé en soi. Ce qui fait que même quand l’Un se diffuse pour se causer (Proclus), c’est en vue d’une réappropriation qui montre par là que la perfection de l’Un tient dans une possession originaire. L’Etre/Un des philosophes, qui vient spontanément à la pensée et qui s’appuie sur l’étant (l’être) mondain, est donc d’abord, un « pour-soi », un « se-posséder ».
- Les théologiens catholiques ont aussi repris cette notion de Dieu comme Bien. Mais, le Bien dont parle St Augustin n’est plus l’éros mais l’agapé, ou si l’on veut un éros essentiellement extatique sans réappropriation, qui exprime le fait que Dieu nous a connu, voulu et aimé au point de sortir de soi-même et de se donner dans la kénose du Christ. L’agapé exprime le don absolu sans retenu.
Pour Maître Eckhart, théologien de l'école rhénane et qui conformément au projet initié par St Albert entreprit de concilier Denys et St Augustin, Dieu est un bouillonnement (bullitio) qui s’épanche et se déverse (ebullitio). Pour lui, Etre suprêmement consiste non seulement à donner l’être (à nous faire surgir hors du néant) mais à être donation soi-même, et non pas à se tenir de façon autarcique, comme l’Un des philosophes. Il ne faut donc pas s’y tromper, le Bien/Un eckhartien c’est toujours la Trinité. Encore une fois, il ne suffit pas d’user des mêmes termes pour qu’il y ait communauté de « représentation ». Pour Eckhart comme pour St Augustin, Dieu est essentiellement Amour : « Dieu est et est nommé amour, (…) parce qu’il donne tout ce qui est à lui, et lui-même ». Il ne fait que reprendre la thèse biblique selon laquelle Dieu est Amour (1 Jn 4, 8.16). « la substance même est charité (caritas), la charité même est substance » a écrit St Augustin. C’est que la charité –agapé- est le « mode » même, la manière d'être de l’Etre divin, et que pour saisir ce « mode » sous lequel il (sub)siste, il faut prendre en compte l’incarnation et la crucifixion, le dessaisissement total de l’Etre.
Mais si Dieu est « Amour » c’est aussi et d’abord parce que les Personnes divines qui sont des relations subsistantes (pour une explication plus ample cf plus haut, il est important de retenir que les relations s’identifient à l’essence même) ne subsistent qu’en tant qu’elles se donnent aux autres, et c’est cette donation relationnelle qui fonde leur subsistance même, qui fait qu’aucune n’existe l’une sans l’autre. La charité désigne donc ainsi le dynamisme intra-trinitaire, ce « rythme de l’être » qui fait de la Trinité une « staticité circulatoire » (M. Caron) et qui fait que comme l’a écrit encore un théologien luthérien « Avant tout "avoir-soi-même", avant toute possession de soi, Dieu est déjà la communication de soi la plus spontanément originelle ».
La théologie de la Personne permet donc de comprendre qu’il n’y a pas un être d’abord qui ensuite donne un don, mais un être en tant que don, un être-relation, un être-don qui est tout entier constitué par le fait même de se donner à l’autre, de demeurer dans l’autre, et d'être donné par l'autre.
Cela signifie donc qu’il n’y a pas d’antinomie entre l’Etre dès lors que celui est retravaillé par la révélation chrétienne et le Bien comme amour/donation. Aussi, c’est légitimement que St Thomas a rendu ces deux termes réversibles (contrairement à l’opinion, certes nuancée, de J-L Marion).
- Il est vrai que pour la pensée laissée à elle-même qui spontanément, en tant que conditionnée par ce qu’elle voit autour d’elle, pense le transcendant et la perfection, de manière à le distinguer des choses créées, comme pure avoir, et pour-soi parfaitement scellé en soi-même dans une retenue parfaite, il est scandaleux que Dieu se donne, et même, que son être consiste à être tout entier don, agapé. La raison voit cela comme une faiblesse, une déperdition.
On est ainsi tenté de concevoir un Etre à la manière d'un être fini étendu à l’infini avec comme signe ultime de perfection, le caractère autarcique. C’est notamment ce qu’a montré Maritain à propos de la philosophie de Descartes qui « se forme une image de Dieu qui est celle de la créature agrandie à l’infini » et qui « conçoit Dieu comme un monarque humain porté à l’absolu ». Chez Descartes le Dieu Causa Sui a beau être « l’Infini », il reste qu'il est parfaitement retiré dans le ciel.
De même, l’islamologue A. Moussali était aussi parfaitement conscient de la distance entre la conception chrétienne du divin marqué par l’Amour en disant le Dieu chrétien était « Dieu pour l’autre » tandis que le Dieu islamique un « Dieu pour soi ».
- C’est donc en tant que donation qui excède la pensée et qu’aucun regard ne peut tenir à distance que la révélation chrétienne avec la Trinité retravaille les concepts d’Etre/Un.
C’est parce qu’il est amour (agapé) que Dieu ne peut être assigné à être un être statique et clos sur lui-même. Don véritable parce que sans bord, sans limite qui le ferait entrer dans le domaine de la mesure, et don véritable parce qu’advenant sans retenue et sans une retenue préalable. Ne se réservant rien pour lui, jusqu’à la Kenose, il n’apparaît donc pas à la manière d’une chose créée.
En écho à la fameuse phrase de St Augustin : « La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure » Jean Luc Marion écrit : « Il appartient à l’essence de l’amour –diffusivum sui-, de submerger, comme une lame de fond sur le mur d’une jetée, toute délimitation, représentative ou existentielle, de son flux : l’amour exclut l’idole, ou mieux l’inclut en la subvertissant ». […] Car l’amour ne retient rien, ni lui-même, ni sa représentation. La transcendance de l’amour signifie d’abord qu’il se transcende lui-même dans un mouvement critique où rien –pas même le Néant/Rien- ne peut contenir l’excès d’une donation absolue … ». Ou encore :
« Au sein de l’agapé, suivant son flux comme on suit un courant trop violent pour qu’on le remonte, trop profond pour qu’on en connaisse la source ni le val, tout file le long de la donation, et, par le sillage tracé dans l’eau, mais sans rien en saisir, tout indique le sens de la distance ».
Le risque ici serait de couper le « mouvement » de donation en introduisant une instance préalable au don, une scission entre l’être et l’apparaître. C’est ce que fait une théologie Orthodoxe en distinguant Dieu comme « Essence » qui se tient parfaitement en lui-même, éloigné, solitaire, ce qui renvoie à un « se-tenir-en-soi », à un « où », et Dieu comme « énergies » (ou grâce incréée) en tant qu’il se donne à nous. Mais une pensée de la donation n’accepte aucune scission, aucune antériorité d’un donnant sur un donné qui renverrait vers un avoir propre originaire et qui ferait retomber sur une pensée de la possession.
-Et c'est parce qu'il est une donation absolue, un type particulier de ce que Marion appelle un "phénomène saturé" (De surcroît, puf) qu'il est "incompréhensible", non pas parce qu'il est un "invisible", "caché", "éloigné" (et n'oublions pas que Dieu s'est incarné) dans un ailleurs à jamais scellé et qui donne trop peu à connaître mais plutôt parce qu'il est excès de sens, qu'il submerge la pensée et qu'il suscite le scandale et l'indignation dans une pensée affolée et déboussolée par cet excès -
- Le donateur infini et inépuisable est donc ce donné infini et inépuisable lui-même : « Dieu donne tout ce qui est à lui, et lui-même ». Dieu en tant que donné advient et ne fait qu’advenir sans s’épuiser, et comme ce donné n’advient pas d’une instance donatrice préalable, d’un « où », toute pensée spontanée du lieu est ici récusée d’avance. Aussi, comme le dit en substance Maître Eckhart, « Dieu est là c’est l’homme qui est absent », qui se retire pour mieux se posséder, ce qui signe par là la différence entre l’être créé dont l'imperfection est caractérisé par la volonté de se posséder et l’incréé qui est donation, ce qui marque un renversement de la pensée grecque de l’être, en particulier d’Aristote marquée par une ontologie de la substance individuelle parfaitement consistante, autonome et qui pourrait induire un idéal « individualiste » (j’use ce terme trop anachronique faute de mieux).
Cela conduit donc à une expérience qui consiste, non à s’écraser servilement devant le divin, ce qui peut aussi traduire une forme de pensée orgueilleuse qui se donne pour mission de mettre à distance Dieu pour le protéger de la contamination des choses créées comme si ce qu'il avait créé était sale, mais à s’ouvrir au divin, le laisser entrer en nous pour entrer dans le mouvement de donation en laissant le Christ naître en soi et devenir Dieu par grâce. « Car le Fils de Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu » (cf St Athanase et catéchisme article 460), affirmation scandaleuse même pour beaucoup de chrétiens … C'est que comme le dit Meessen : « Le Christ en se manifestant comme don, révèle que les hommes résistent à ce don. C'est pourquoi ils s'emparent d'eux-mêmes au lieu de se livrer ». Le Christ est entré dans l'homme, « il n'est plus dans le bord à bord, il vient demeurer en elle pour qu'elle demeure en lui. Il se donne pour qu'elle se donne ».
Au reste, qu’est-ce que le péché, sinon le fait d’entraver cette dynamique du don en se retirant de Dieu pour vouloir se posséder soi-même.
En définitive, « La révélation vient surprendre, et même scandaliser, l’ontologie grecque » parce que « La définition de l’être grec est un regard sur l’être. Mais un regard qui s’arrête trop tôt. On ne peut faire grief à la philosophie de s'arrêter à une définition de l'être correspondant à ce regard. Sans la Révélation il est impossible d'aller plus loin » Ce regard assurément était grand, très grand, les grecs nous ont légué des trésors inestimables, aussi n'est-il pas question pour moi de chercher à minimiser ou dévaluer leur pensée, mais il est utile de comprendre que la Révélation chrétienne et la foi conduit à une pensée de l’Etre irréductible.
*Yves Meessen, L’être et le bien relecture phénoménologique, cerf, 2011
*Jean-Luc Marion, Dieu sans l’être, puf, 2010