Témoignage :
Le Parc Belmont, c'est un peu comme le Père Noël.
Tu sors de ton taudis, de ton salaire de crève-faim,
de ta peine d'amour. De tous tes problèmes.
C'est la fête.
- Pierre Falardeau
Je jouais du tambour sur une poubelle cabossée, bateleur
haletant, pour «rapailler» les petits voisins : deux cents l'entrée!
C'était la halte des haltes. Mére nous jasait, elle, de son
merveilleux Park Sohmer ou de son inoubliable Parc Domi-
nion, dans le bas de la ville en 1920 ... Bof! Ça ne pouvait pas
être aussi fantastique que «Belmont Park», comme clamait
l'affiche du boulevard Gouin.
Adieu petits arpents d'émotions folles, hectares de jeux de
tire-larigot à bon marché. Marielle, ma quasi-jumelle, y gagnait
un ourson en peluche, folle de fierté, de joie! Adieu hot-dog
«stimé» moutarde relish, bouteille de nectar mousseux, lunch
précieux! Adieu souvenirs juvéniles perdus!
Ce Parc Belmont fut une oasis surestimée? Sans doute.
Enfants, nous embellissons tout. Une estrade de papier
crêpelé est un château, un bouffon est un mage, une
allée de gravier, de pierrailles colorées, est l'avenue
royale des songes. Métamorphoses des âmes fragiles.
Nous rêvions.
- Claude Jasmin, écrivain
Rex D. Billings, gérant général
Ce personnage est au parc d'attraction ce que le metteur en scène est au théâtre. Grand tireur de ficelles, il coordonne tout, du choix des manèges jusqu'aux négociation avec les concessionnaires de machines à bonbons. C'est le gérant général qui conseille les directeurs quant aux nouvelles tendances de l'industrie, qui commande les spectacles de haute voltige [...] Rex D. Billings. De loin le plus notoire de tous les gérants généraux à avoir servi le Parc Belmont, cet Américain natif de Trumbull County, en Ohio, est une autorité en matière de parcs d'attractions. Rex D. Billings a étudié le droit et a travaillé un temps pour la Warner Brothers à New Castle, en Pennsylvanie, avant que l'entreprise déménage à Hollywood. Il a par la suite été agent de réclamations pour une compagnie de tramways de la Pennsylvanie avant de devenir, de 1921 à 1930, gérant général, puis vice-président d'Idora Park, un parc d'attraction à Youngstown, en Ohio. C'est à ce moment qu'il acquiert ses lettres de noblesse. Au moment de quitter le parc, Rex D. Billings est déjà un monument de l'industrie, tellement qu'en 1929, la rue menant à l'entrée d'Idora Park est rebaptisée Billingsgate en son honneur. Après son passage à Idora Park, et jusqu'en 1933, il est engagé par Luna Park, l'un des trois géants de Coney Island.
Ainsi donc, lorsque ce grand bonhomme distingué qui ne quitte jamais son chapeau s'amène au Parc Belmont pour préparer la saison 1935, sa réputation le précède. L'épopée montréalaise de Rex D, Billings durera 24 ans, jusqu'en 1959.
Dans l'industrie du cirque et du divertissement extérieur, il est aussi connu que l'était Barrabas dans une autre histoire ... C'est d'ailleurs lui que les directeurs délèguent pour assister au congrès automnal de l'industrie à Chicago, d'oû il revient immanquablement avec de nombreuses idées novatrices. A la saison morte, Rex D, Billings s'exile en Floride. S'il n'y séjourne pas, il se fait un devoir de visiter Showtown (Gibsonton), une petite ville de l'État ensoleillé oû les
showmens et les artistes de cirque se réfugient l'hiver venu. Un grand carnaval y est tenu chaque année et c'est vraisemblablement là que le gérant général choisit les spectacles gratuits à être présentés au Parc Belmont l'été suivant. Les forains ont élu cette petite ville comme ghetto de saison morte entre autres parce que les lois municipales en vigueur autorisent les citoyens à garder des animaux sur leurs terrains. Pratique lorsqu'un éléphant, un lion ou un hippopotame fait partie des outils de travail!
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- Coney Island, l'île du plaisir
On s'amuse follement dans les années folles. Les jeunes fréquentent les boîtes de nuit. Le dimanche, l'on se presse aux «vues» au grand dam du clergé, qui voit dans le cinéma l'incarnation du Mal, La culture populaire bat au rythme du jazz, du vaudeville et du charleston. De nouveaux loisirs naisssent : mots croisés, patin à roulettes et yo-yo. Cette folle époque est aussi l'âge d'or des parcs d'attraction. En 1919, plus de 1500 d'entre eux sont en activité aux États-Unis. Lieux de culte oû le plaisir est sanctifié, les grandes villes peuvent en compter jusqu'à six.
Dans les années folles, Coney Island, à New York, est sans contredit la Mecque des parcs d'attraction. Son seul nom évoque encore de nos jours l'euphorie dans toutes ses manifestations. A son apogée, cette île située à deux pas de la Grosse Pomme abrite trois parcs majeurs : Steeplechase (1897-1964), Luna Park (surnomé l'Eden électrique, 1903-1947) et Dreamland (1904-1911) En plus de ceux-ci, on trouve à «Coney» de nombreuses autres attractions parallèles comme des parcs aquatiques, des cirques, des spectacles d'animaux dressés, des musées de cire. Même aujourd'hui, peu de lieux de divertissement rivalisent avec l'ampleur et l'exubérance des années mythiques de Coney Island. En 1923, lors de belles journées d'été, plus de un million de personnes peuvent se retrouver dans ce chaos sous contrôle.
Sur cette île fantastique, l'estivant peut aussi rire devant des vaudevilles, se faire dire la bonne aventure, jeter un oeil curieux aux femmes à barbe, hommes-troncs et autres curiosités des freakshows, puis terminer la journée en dégustant un des plus célèbres héritages de Coney Island : le hot-dog.
Ce que les Américains appellent la outdoor amusement industry est un secteur en pleine ébullition dans les Années folles. D'ailleurs, avant de devenir une référence en matière de musique, l'hebdomadaire Billboard a été la bible de l'industrie du divertissement extérieur. Il publiait alors les routes des spectacles ambulants, des chroniques sur les cirques, les parcs d'attraction et les carnavals, mais aussi des petites annonces religieusement consultées par les clowns au chômage, par les gérants de parcs en quête d'un nouveau manège
Source : S. Proulx, Les saisons du Parc Belmont, 2005