Les Systèmes d’Échanges Locaux ( S.E.L. )
Publié : dim. 18 sept. 2005, 19:08
Dans cet article nous entendons présenter brièvement - comme nous l'avons déjà fait sur d'autres sujets - un système d’économie alternative apparu récemment : les SEL. La première partie - portant sur les origines des SEL -, s'inspire amplement de l'article intitulé " Brêve histoire du LETS " par Maria Puig de la Bellacasa et François Ducat.
I. Origine des SEL
Même s’ils sont apparus récemment, les SEL sont les héritiers d’une longue histoire : celle des monnaies locales, courantes au Moyen Âge.
a - Sources théoriques
Il est généralement admis que c’est l’ouvrage de Silvio Gesell (1862-1930), L’ordre économique naturel, qui a conféré aux expériences de lancement d’une monnaie locale leur portée théorique. Gesell a donné sa doctrine à l’école dite de l’"économie libre" qui récuse la monnaie conventionnelle en raison de sa fonction double, instrument de circulation et de thésaurisation, qui oppose l’intérêt des acteurs à l’intérêt collectif. Dans le cadre d’une "économie naturelle", il conviendrait au contraire que l’intérêt égoïste de chacun concoure au bien commun. Il fallait donc - selon Gesell - redéfinir l’argent de telle sorte que les nantis aient avantage à s’en débarrasser, c’est-à-dire à la faire circuler. Les bénéfices attendus sont une accélération de l'activité économique, un accroissement de la demande de biens et un accès au crédit facilité.
En fait, Silvio Gesell "socialiste proudhonien et réformateur monétaire" n'a pas théorisé l'utilisation des monnaies locales... mais certaines personnes ont souhaité donner une réalité à son principe de "monnaie fondante" lors d'expérimentations à échelle locale.
b - Premières expérimentations
Ce fut notablement le cas pendant la crise des années 30, à l’initiative du maire de Wörgl, une petite ville du Tyrol autrichien. Celui-ci, voyant l’infrastructure de sa ville s’écrouler, le chômage et la pénurie s’étendre, décida de créer une monnaie locale dont la caractéristique principale était de se déprécier d’1% tous les mois ( pour qu’un billet reste valable un timbre devait être apposé au billet un jour donné de chaque mois ).
L’argent local se mit à circuler rapidement car les gens avaient tout intérêt à le dépenser, et devaient le faire localement, dans le seul circuit où il avait cours. En une seule année l’économie locale reprit du souffle et le nombre des chômeurs baissa considérablement. Wörgl devint un centre d’intérêt pour les économistes du monde entier. Mais, alors que d’autres communes autrichiennes s’apprêtaient à suivre son exemple, la Banque Nationale Autrichienne entreprit une action en justice et ce système d’économie alternative disparut en 1933.
c - LETS anglo-saxons
C'est en 1983, sur l’île de Vancouver au Canada, que naquit le premier LETS ( local exchange trading system ), sans aucune référence théorique. Michael LINTON, écossais vivant sur l'île touchée par la crise, frappé de voir autant de gens doués de savoir-faire, réduits à l’inactivité du fait d'un manque de liquidités, se mit en tête de rationaliser un autre moyen d’échange utilisé localement : le troc. Utilisant une monnaie locale - le dollar vert, conventionnellement équivalent au dollar canadien - pour leurs échanges, les adhérents au système pouvaient s'échanger biens et services tandis qu'un comptable enregistrait les transactions et tenait à jour les soldes des comptes. Cette première tentative échoua deux ans plus tard du fait de la perte de confiance des adhérents : en effet, un participant creusa une dette de plusieurs milliers de dollars verts.
d - Diffusion des SEL
L'idée se propage rapidement dans les pays anglo-saxons - notamment au Canada, en Australie et en Grande Bretagne - surtout après 1988, et la publication en Angleterre du livre " After the crash : the emergence of the rainbow economy " de Guy Dauncey.
Le premier SEL ( système d'échange local ) français a vu le jour en Ariège en Octobre 1994. Ce SEL prend en charge la traduction et la diffusion de l’Infopack (« SEL mode d’emploi » anglais). L'Infopack, l’engouement des médias, et l’enthousiasme des pionniers provoquent un développement rapide : on en compte aujourd’hui plus de 300 dans presque tous les départements de France.
La condamnation en 1998 par le Tribunal de Foix de trois adhérents du SEL Pyrénéen pour travail clandestin et utilisation de travailleurs clandestins freinera brutalement la propagation des SEL dans l'hexagone, en dépit de la relaxe des prévenus par la Cour d'Appel de Toulouse quelques mois plus tard.
II. Fonctionnement des SEL
a - Statuts de l'association
Les SEL sont des associations de type loi 1901 ( déclarées ou non en préfecture ). Parfois gérés par un conseil d'administration et un bureau, ils tendent de plus en plus souvent à être animés par un conseil d'animation. Une modeste contribution financière ( en euros ) est généralement exigée pour couvrir les frais de fonctionnement de l'association. Remarquons que chaque SEL est parfaitement autonome et libre de redéfinir les règles de fonctionnement interne.
b - Activités des SEL
Les SEL proposent à leurs adhérents d'échanger des biens et des services à l'aide d'une monnaie fictive - par exemple le grain de SEL - n'ayant cours qu'au sein de l'association. Afin de favoriser les rencontres et les échanges entre les membres, est publié régulièrement un catalogue qui récapitule les offres et demandes des adhérents et sont organisées des " bourses d'échanges ", sorte de marché séliste lors duquel toutes les transactions sont effectuées dans la monnaie locale. Ces bourses sont bien souvent l'occasion de rencontres conviviales entre les membres de l'association.
c - Système économique et monétaire séliste
Dans les SEL, les adhérents possèdent chacun un compte monétaire dont le solde est mensuellement calculé par le trésorier de l'association en fonction des transactions effectuées. Ces transactions et leur montant sont toujours fixées librement - " de gré à gré " - entre les deux contractants et un bon d'échange rempli par les deux parties permet l'enregistrement comptable de la transaction.
Tous les SEL n'ont pas la même approche de la création monétaire. Certains ne créent pas de monnaie, mais autorisent leurs membres à avoir des comptes négatifs ( c'est même une nécessité puisque la somme des soldes des comptes est alors nulle ) tandis que d'autres distribuent lors de l'adhésion et à d'autres occasions des unités de monnaie à leurs adhérents. Tous les SEL ont en revanche fixé des limites aux dettes de leurs adhérents : il peut par exemple être interdit d'avoir un compte dont le solde est inférieur à - 2000 grains et il est recommandé de ne pas quitter l'association avec un compte débiteur.
III. Esprit des SEL
Il est particulièrement ardu de s'essayer à synthétiser en quelques lignes l'esprit des SEL tant les idées et les aspirations des membres de ces associations peuvent être diverses. C'est néanmoins l'exercice auquel je me livre dans cette dernière partie.
a - Altermondialisme
Il est difficile de ne pas reconnaître dans les discours de promotion des SEL de très grandes affinités avec la mouvance dite " alter-mondialiste " et sa critique radicale du système économique moderne, capitaliste et libéral. Sont vilipendées, en vrac : la raréfaction de l'argent, l'accroissement des inégalités, la spéculation financière, l'endettement du tiers-monde... De même, à la société libérale est reprochée son individualisme facteur d'exclusion et la dérive économiste tendant à la mercantilisation - entre autres - des rapports humains.
b - Une économie transactionnelle
Partant du constat que tout le monde - sans exception - possède quelque chose - bien ou service - à proposer sur le marché, les SEL entendent créer de la valeur par la mise en adéquation de l'offre et de la demande. Toute transaction est par elle-même création de valeur. En aidant chacun à valoriser ce qu'il peut offrir et en favorisant l'émergence d'une économie de subsistance, ce système économique entend lutter contre l'exclusion et permettre à chacun de trouver une place dans la société.
J'espère par cette courte présentation avoir comblé l'ignorance de certains sur le sujet et, peut-être, provoquer une nouvelle discussion sur la question monétaire... ;-)
Que Dieu vous bénisse.
Christophe
- Systèmes d’Échanges Locaux ( SEL ) -
Un SEL est une association de personnes qui mettent des services, des savoirs et des biens à la disposition les unes des autres. Au sein de l'association - qui possède une dimension locale - les transactions sont réglées au moyen d'une unité d'échange propre à l'association. Souvent assimilée - à tord - avec le troc, l'économie séliste permet des échanges multilatéraux, asynchrones et asymétriques dont les modalités sont fixées de gré à gré par les contractants.I. Origine des SEL
Même s’ils sont apparus récemment, les SEL sont les héritiers d’une longue histoire : celle des monnaies locales, courantes au Moyen Âge.
a - Sources théoriques
Il est généralement admis que c’est l’ouvrage de Silvio Gesell (1862-1930), L’ordre économique naturel, qui a conféré aux expériences de lancement d’une monnaie locale leur portée théorique. Gesell a donné sa doctrine à l’école dite de l’"économie libre" qui récuse la monnaie conventionnelle en raison de sa fonction double, instrument de circulation et de thésaurisation, qui oppose l’intérêt des acteurs à l’intérêt collectif. Dans le cadre d’une "économie naturelle", il conviendrait au contraire que l’intérêt égoïste de chacun concoure au bien commun. Il fallait donc - selon Gesell - redéfinir l’argent de telle sorte que les nantis aient avantage à s’en débarrasser, c’est-à-dire à la faire circuler. Les bénéfices attendus sont une accélération de l'activité économique, un accroissement de la demande de biens et un accès au crédit facilité.
En fait, Silvio Gesell "socialiste proudhonien et réformateur monétaire" n'a pas théorisé l'utilisation des monnaies locales... mais certaines personnes ont souhaité donner une réalité à son principe de "monnaie fondante" lors d'expérimentations à échelle locale.
b - Premières expérimentations
Ce fut notablement le cas pendant la crise des années 30, à l’initiative du maire de Wörgl, une petite ville du Tyrol autrichien. Celui-ci, voyant l’infrastructure de sa ville s’écrouler, le chômage et la pénurie s’étendre, décida de créer une monnaie locale dont la caractéristique principale était de se déprécier d’1% tous les mois ( pour qu’un billet reste valable un timbre devait être apposé au billet un jour donné de chaque mois ).
L’argent local se mit à circuler rapidement car les gens avaient tout intérêt à le dépenser, et devaient le faire localement, dans le seul circuit où il avait cours. En une seule année l’économie locale reprit du souffle et le nombre des chômeurs baissa considérablement. Wörgl devint un centre d’intérêt pour les économistes du monde entier. Mais, alors que d’autres communes autrichiennes s’apprêtaient à suivre son exemple, la Banque Nationale Autrichienne entreprit une action en justice et ce système d’économie alternative disparut en 1933.
c - LETS anglo-saxons
C'est en 1983, sur l’île de Vancouver au Canada, que naquit le premier LETS ( local exchange trading system ), sans aucune référence théorique. Michael LINTON, écossais vivant sur l'île touchée par la crise, frappé de voir autant de gens doués de savoir-faire, réduits à l’inactivité du fait d'un manque de liquidités, se mit en tête de rationaliser un autre moyen d’échange utilisé localement : le troc. Utilisant une monnaie locale - le dollar vert, conventionnellement équivalent au dollar canadien - pour leurs échanges, les adhérents au système pouvaient s'échanger biens et services tandis qu'un comptable enregistrait les transactions et tenait à jour les soldes des comptes. Cette première tentative échoua deux ans plus tard du fait de la perte de confiance des adhérents : en effet, un participant creusa une dette de plusieurs milliers de dollars verts.
d - Diffusion des SEL
L'idée se propage rapidement dans les pays anglo-saxons - notamment au Canada, en Australie et en Grande Bretagne - surtout après 1988, et la publication en Angleterre du livre " After the crash : the emergence of the rainbow economy " de Guy Dauncey.
Le premier SEL ( système d'échange local ) français a vu le jour en Ariège en Octobre 1994. Ce SEL prend en charge la traduction et la diffusion de l’Infopack (« SEL mode d’emploi » anglais). L'Infopack, l’engouement des médias, et l’enthousiasme des pionniers provoquent un développement rapide : on en compte aujourd’hui plus de 300 dans presque tous les départements de France.
La condamnation en 1998 par le Tribunal de Foix de trois adhérents du SEL Pyrénéen pour travail clandestin et utilisation de travailleurs clandestins freinera brutalement la propagation des SEL dans l'hexagone, en dépit de la relaxe des prévenus par la Cour d'Appel de Toulouse quelques mois plus tard.
II. Fonctionnement des SEL
a - Statuts de l'association
Les SEL sont des associations de type loi 1901 ( déclarées ou non en préfecture ). Parfois gérés par un conseil d'administration et un bureau, ils tendent de plus en plus souvent à être animés par un conseil d'animation. Une modeste contribution financière ( en euros ) est généralement exigée pour couvrir les frais de fonctionnement de l'association. Remarquons que chaque SEL est parfaitement autonome et libre de redéfinir les règles de fonctionnement interne.
b - Activités des SEL
Les SEL proposent à leurs adhérents d'échanger des biens et des services à l'aide d'une monnaie fictive - par exemple le grain de SEL - n'ayant cours qu'au sein de l'association. Afin de favoriser les rencontres et les échanges entre les membres, est publié régulièrement un catalogue qui récapitule les offres et demandes des adhérents et sont organisées des " bourses d'échanges ", sorte de marché séliste lors duquel toutes les transactions sont effectuées dans la monnaie locale. Ces bourses sont bien souvent l'occasion de rencontres conviviales entre les membres de l'association.
c - Système économique et monétaire séliste
Dans les SEL, les adhérents possèdent chacun un compte monétaire dont le solde est mensuellement calculé par le trésorier de l'association en fonction des transactions effectuées. Ces transactions et leur montant sont toujours fixées librement - " de gré à gré " - entre les deux contractants et un bon d'échange rempli par les deux parties permet l'enregistrement comptable de la transaction.
Tous les SEL n'ont pas la même approche de la création monétaire. Certains ne créent pas de monnaie, mais autorisent leurs membres à avoir des comptes négatifs ( c'est même une nécessité puisque la somme des soldes des comptes est alors nulle ) tandis que d'autres distribuent lors de l'adhésion et à d'autres occasions des unités de monnaie à leurs adhérents. Tous les SEL ont en revanche fixé des limites aux dettes de leurs adhérents : il peut par exemple être interdit d'avoir un compte dont le solde est inférieur à - 2000 grains et il est recommandé de ne pas quitter l'association avec un compte débiteur.
III. Esprit des SEL
Il est particulièrement ardu de s'essayer à synthétiser en quelques lignes l'esprit des SEL tant les idées et les aspirations des membres de ces associations peuvent être diverses. C'est néanmoins l'exercice auquel je me livre dans cette dernière partie.
a - Altermondialisme
Il est difficile de ne pas reconnaître dans les discours de promotion des SEL de très grandes affinités avec la mouvance dite " alter-mondialiste " et sa critique radicale du système économique moderne, capitaliste et libéral. Sont vilipendées, en vrac : la raréfaction de l'argent, l'accroissement des inégalités, la spéculation financière, l'endettement du tiers-monde... De même, à la société libérale est reprochée son individualisme facteur d'exclusion et la dérive économiste tendant à la mercantilisation - entre autres - des rapports humains.
b - Une économie transactionnelle
Partant du constat que tout le monde - sans exception - possède quelque chose - bien ou service - à proposer sur le marché, les SEL entendent créer de la valeur par la mise en adéquation de l'offre et de la demande. Toute transaction est par elle-même création de valeur. En aidant chacun à valoriser ce qu'il peut offrir et en favorisant l'émergence d'une économie de subsistance, ce système économique entend lutter contre l'exclusion et permettre à chacun de trouver une place dans la société.
J'espère par cette courte présentation avoir comblé l'ignorance de certains sur le sujet et, peut-être, provoquer une nouvelle discussion sur la question monétaire... ;-)
Que Dieu vous bénisse.
Christophe