Cher Gaiffelet,
Tout d'abord, je vous remercie pour l'honneur que vous me faites de cette réponse élaborée et instruite
Ce commentaire est fort aimable. Mais je me produis sur ce forum parce que j’y trouve mon plaisir. Vous aussi, je présume. Nous sommes donc dans une bonne et saine relation d’échanges capitalistes, profitable à chaque partie. Comme il se doit.
Du reste, pour la pensée marxiste du service... Il n'y en a tout simplement pas ! Je vous renvoie à la polémique qu'il y eut entre Marx et Bastiat à ce sujet. A Bastiat qui défendait votre théorie de la valeur-utilité, Marx répond: "le concept de service, à qui rend-il service ?" Marx ne peut penser économiquement le service car, pour lui comme pour Ricardo, la valeur d'échange, c'est du travail incorporé...
Oui, mais Marx a tout faux, je l’ai déjà écrit ici, et Frédéric Bastiat (comme d’habitude) a raison. La valeur d’échange n’est évidemment pas du travail incorporé. Exemple classique : Je peux passer des heures à faire mon autoportrait, il n’aura aucune valeur pour personne. Ceux de Julian Freud, en revanche, qui ne demandent pas plus de travail, se vendent assez bien, merci pour lui.
La meilleure illustration que le travail ne crée pas de valeur (même le travail réputé ‘socialement utile’) est l’URSS, paradoxalement, où des millions de stakhanovistes ont sué des années pour produire des marchandises inutilisables (on a calculé que si l’URSS s’était contenté de vendre ses matières premières au lieu de les transformer, avec le plus grand dommage pour les êtres humains et pour l’environnement, le niveau de vie des Russes serait nettement plus élevé). Ils auraient rendu service aux acheteurs de ces matières premières
en ne faisant rien eux-mêmes.
Pour répondre à Marx, le concept de service rend service à l’humanité et à la nature. Pourquoi ? Parce que
l’obligation de rendre service comme condition nécessaire d’une rémunération est la protection que nous avons tous contre l’orgueil de l’être humain et la tentation de toute puissance à laquelle le soumet sa technologie. Oui, tu peux tout faire, ou presque, mais à condition que ça rende service. Et comment savoir si tu rends service ? Tu le sais si quelqu’un, ou une multitude de ‘quelqu’un’, te paient volontairement, librement, pour le service que tu leur proposes.
Ainsi quelques planificateurs prométhéens ne peuvent rançonner une population pour édifier leurs pyramides, barrages, Concorde et autres éléphants blancs.
la richesse a toujours été répartie selon deux critères
[…]
2. le critère politique : ceux qui exercent le pouvoir des armes pouvant piller ou lever l’impôt, redistribuant à leurs courtisans ou à leur client
Dans l’un et l’autre cas, la répartition des richesses n’a jamais été selon le travail fourni.
Là, je ne peux malheureusement pas vous suivre: la richesse sociale n'a pas toujours été répartie de la sorte. Vous naturalisez un système n'existant que depuis 250 ans environ. L'Ancien Régime ne connectait pas travail et revenu, tant s'en faut! Eussent-ils travaillé, que leurs pensions leur auraient été supprimées ! De même, dans l'Antiquité, le travail (si tant est que l'on puisse utiliser ce terme pour traduire les sordidae artes des Romains, ou le ponos des Grecs...).
Vous me fournissez une excellente illustration de mon propos. La pension du courtisan provient de l’impôt, attribut essentiel du pouvoir politique. De même, c’est le pouvoir politique, la législation, qui crée un statut de maître et un statut d’esclave, et le bras armé de l’Etat récupérait les esclaves fugitifs et châtiait férocement leur révolte.
Il existe donc bien deux façons de faire circuler la richesse :
- par l’échange et par le don, qui constituent le
moyen économique (ou capitaliste)
- par la contrainte ; celle exercée par les arracheurs de sacs à main et les preneurs d’otages ayant un impact limité sur la vie économique de notre pays, on peut dire que la seule contrainte qui compte est celle exercée par les hommes de l’Etat à travers l’impôt et les prélèvements obligatoires, et donc cette contrainte peut être qualifiée de
moyen politique de faire circuler la richesse.
je n'affirme pas que c'eset la quantité de travail effectué par chacun qui règle la mesure de la distribution effective, mais bien que c'est le fait que l'on travaille ou non qui conditionne l'accès à un revenu, légitim dans les représentations collectives.
Oui, et ces ‘représentations collectives’ sont
justes.
La manne ne tombant plus du ciel, comment voulez-vous que les uns et les autres, nous ayons ‘accès à un revenu’ ? Certains d’entre nous bénéficient d’un capital transmis par quelque parent ou généreux donateur. Tant mieux pour eux. D’autres trouvent un moyen de rendre un service à une ou plusieurs personnes, qui apprécient assez ce service pour vouloir le payer. Existerait-t-il un autre moyen ‘légitime’ de se procurer un revenu ?
Certains, nous l’avons vu, se font payer de force par ceux qui ne veulent pas. Ce moyen est parfois
légal lorsque pratiqué par les hommes de l’Etat. Mais est-il
légitime ?
vous semblez considérer que c'est l'utilité sociale de l'individu qui règle la quantité de revenu qui lui est octroyée (ou son irremplaçabilité relative)...
L’utilité
sociale n’a pas de sens. C’est pourquoi je n’utilise pas le terme, mais plutôt celui de 'service'. Une infirmière est-elle plus utile ou moins utile qu’une institutrice, une chercheuse en physique nucléaire, une mère au foyer, une basketteuse ou une pilote de ligne ? Ces comparaisons n’ont aucun sens
socialement, seulement dans une relation. Certains, mais pas tout le monde, ont besoin aujourd’hui d’une infirmière, les compagnies aériennes d’une pilote de ligne, etc. Il appartient donc à ceux qui souhaitent recevoir le service de le payer. Mais pourquoi les autres, qui n’ont pas besoin du service, devraient-ils être concernés ?
Y a-t-il franchement des individus plusieurs milliers de fois plus irremplaçables que les autres ?
Encore une fois, il ne s’agit pas d’utilité (ou ‘irremplaçabilité’), mais de
justice.
Madonna gagne mille fois le salaire d’une secrétaire de mairie (et sans doute beaucoup plus, d’ailleurs). Oui, et alors ?
Ceux qui achètent les disques de Madonna et qui assistent à ses concerts ne peuvent pas lui reprocher une fortune qu’ils sont seuls à lui apporter. S’ils ne veulent pas l’enrichir, qu’ils s’abstiennent. Et ceux qui comme moi ne lui ont jamais donné un sou ne peuvent pas se plaindre : elle ne leur a rien pris.
En revanche, chaque centime que perçoit la secrétaire de mairie (ou l’employée des douanes, ou celle du ministère des affaires classées) a été extorqué à des innocents sous peine des pires sévices. Je ne souhaite pas contribuer un sou au revenu des ces personnes, mais je n’ai pas le droit de m’en abstenir.
Quel est alors le revenu le plus
juste ? Celui qui vous a été apporté (souvent avec enthousiasme) par vos admirateurs, vos clients, vos patients, vos consommateurs ?
Ou celui qui provient d’une vaste opération policière ?
Les désirs, certes, sont illimités. Et leur illimitation, et la poursuite intempérante de leur remplissement, ne peut-on nommer ce travers "productivisme" ?
La limite apportée à nos désirs est le coût. Tu peux tout avoir, mais il faut le payer. Voilà comment le Droit nous place en face de nos responsabilités. J’appelle ‘Droit’ le droit de propriété (qui n’est pas les
droidloms). Le Droit, donc, portant sur des propriétés, c'est-à-dire des éléments de nature, a pour vocation de protéger lesdits éléments de nature. Le Droit les protège contre les agressions de ceux qui ne sont pas les propriétaires.
Illustrations : Aux paysans qui protestaient contre la pollution de leurs champs tout au long du 19ème siècle par les industries naissantes, les juges répondaient « On n’arrête pas le Progrès ». N’est-ce pas la même réponse que hommes de l’Etat brésilien donnent aux Indiens d’Amazonie, dépossédés par les forestiers ? Et lorsque les premières automobiles sortirent des ateliers, les hommes de l’Etat asphaltèrent les routes, alors que les opérateurs de chemins de fer, tous privés, avaient dû financer leurs voies. N’est-il pas alors risible d’entendre les hommes de l’Etat se plaindre d’une pollution qu’ils n’eurent de cesse d’encourager ?
Au nom, bien sûr, de ‘l’utilité sociale’.
Cordialement
Christian