Image sale, image sainte
Publié : mar. 29 juin 2010, 19:31
"Au treizième siècle, il y avait les marchands, les prêtres et les soldats. Au vingtième siècle il n'y a plus que les marchands. Ils sont dans leurs boutique comme des prêtres dans leurs églises. Ils sont dans leurs usines comme des soldats dans leurs casernes. Ils se répandent dans le monde par la puissance de leurs images. On les trouve sur les murs, sur les écrans, dans les journaux.
L'image est leur encens, l'image est leur épée. Le treizième siècle parlait au coeur. Il ne lui était pas nécessaire de parler fort pour se faire entendre. Les chants du Moyen Age font à peine plus de bruit que de la neige tombant sur de la neige. Le vingtième siècle parle à l'oeil, et comme la vue estun des sens les plus volages, il lui faut hurler, crier avec des des lumières violentes, des couleurs assourdissantes, des images désespérantes à force d'être gaies, des images sales à force d'être propres, vidées de toute ombre comme de tout chagrin. Des images inconsolablement gaies. C'est que le vingtième siècle parle pour vendre et qu'il lui faut en conséquence flatter l'oeil - le flatter et l'aveugler en même temps. L'éblouir. Le treizième siècle a beaucoup moins à vendre - Dieu ça n'a aucun prix, ça n'a que la valeur marchande d'un flocon de neige tombant sur des milliards d'autres flocons de neige.
L'image était dans le journal. C'est en lisant l'article que vous aviez pu la voir, pas avant : on ne touche pas le monde avec les yeux mais avec la langue. Et que disait l'article ? Il disait une chose de la fin du vingtième siècle dans un pays comme partout. Partout est l'argent, partout est le monde ruiné par l'argent. Dans ce pays comme partout, peut-être un peu plus ruiné que les autres, le journaliste décrivait la journée d'une famille de mendiants - leur journée de travail. [...]
Dans ce pays, disait l'article, les journalistes, les gens de police et même les sociologues ont fini par désigner les mendiants comme "jetables" [...]
Vous aviez découpé la photographie dans le journal. Une belle photo de famille - le père et la mère au premier plan, entourés par une dizaine d'enfants aux visages étrangement radieux, ouverts. Pourquoi garder cette image, vous ne saviez trop. Pour la préserver de la disparition dans l'éphémère du journal, pour la sauver de l'amnésie du jour suivant. Pour préserver près de vous ces visages souriants, l'entêtement de ces présences enluminées d'ordures.
C'est au bout de quelques jours que la chose s'était produite. C'est au bout de quelques jours que vous aviez enfin remarqué l'ange derrière le groupe d'enfants, un peu masqué par eux, sans doute inaperçu du photographe. Il fallait presque fermer les yeux, se faire une vue très fine pour le voir, dans l'ombre des enfants. Il ne regarde pas l'objectif. Il est trop occupé, penché qu'il est sur une poubelle et fouillant, regardant si par hasard on ne porrait pas récupérer quelque chose, un déchet de plus. L'autre, vous l'aviez découvert en même temps. Pour le coup, presque invisible, rélégué à l'arrière-plan, dans les lointains brumeux de l'image, trois pas en arrière, nonchalant, suivant à la trace les enfants, la carriole et l'ange - l'autre, le chien de Tobie et cette joie dans son allure, cette joie insensée - le contraire de la gaieté marchande.
C'est à cet instant-là que vous aviez compris devant quoi vous étiez. C'est en voyant cette joie d'un chien galeux que vous aviez su être devant ce qu'on appelle une image sainte."
Christian Bobin : Le Très-Bas. Gallimard 1992.
L'image est leur encens, l'image est leur épée. Le treizième siècle parlait au coeur. Il ne lui était pas nécessaire de parler fort pour se faire entendre. Les chants du Moyen Age font à peine plus de bruit que de la neige tombant sur de la neige. Le vingtième siècle parle à l'oeil, et comme la vue estun des sens les plus volages, il lui faut hurler, crier avec des des lumières violentes, des couleurs assourdissantes, des images désespérantes à force d'être gaies, des images sales à force d'être propres, vidées de toute ombre comme de tout chagrin. Des images inconsolablement gaies. C'est que le vingtième siècle parle pour vendre et qu'il lui faut en conséquence flatter l'oeil - le flatter et l'aveugler en même temps. L'éblouir. Le treizième siècle a beaucoup moins à vendre - Dieu ça n'a aucun prix, ça n'a que la valeur marchande d'un flocon de neige tombant sur des milliards d'autres flocons de neige.
L'image était dans le journal. C'est en lisant l'article que vous aviez pu la voir, pas avant : on ne touche pas le monde avec les yeux mais avec la langue. Et que disait l'article ? Il disait une chose de la fin du vingtième siècle dans un pays comme partout. Partout est l'argent, partout est le monde ruiné par l'argent. Dans ce pays comme partout, peut-être un peu plus ruiné que les autres, le journaliste décrivait la journée d'une famille de mendiants - leur journée de travail. [...]
Dans ce pays, disait l'article, les journalistes, les gens de police et même les sociologues ont fini par désigner les mendiants comme "jetables" [...]
Vous aviez découpé la photographie dans le journal. Une belle photo de famille - le père et la mère au premier plan, entourés par une dizaine d'enfants aux visages étrangement radieux, ouverts. Pourquoi garder cette image, vous ne saviez trop. Pour la préserver de la disparition dans l'éphémère du journal, pour la sauver de l'amnésie du jour suivant. Pour préserver près de vous ces visages souriants, l'entêtement de ces présences enluminées d'ordures.
C'est au bout de quelques jours que la chose s'était produite. C'est au bout de quelques jours que vous aviez enfin remarqué l'ange derrière le groupe d'enfants, un peu masqué par eux, sans doute inaperçu du photographe. Il fallait presque fermer les yeux, se faire une vue très fine pour le voir, dans l'ombre des enfants. Il ne regarde pas l'objectif. Il est trop occupé, penché qu'il est sur une poubelle et fouillant, regardant si par hasard on ne porrait pas récupérer quelque chose, un déchet de plus. L'autre, vous l'aviez découvert en même temps. Pour le coup, presque invisible, rélégué à l'arrière-plan, dans les lointains brumeux de l'image, trois pas en arrière, nonchalant, suivant à la trace les enfants, la carriole et l'ange - l'autre, le chien de Tobie et cette joie dans son allure, cette joie insensée - le contraire de la gaieté marchande.
C'est à cet instant-là que vous aviez compris devant quoi vous étiez. C'est en voyant cette joie d'un chien galeux que vous aviez su être devant ce qu'on appelle une image sainte."
Christian Bobin : Le Très-Bas. Gallimard 1992.