Malika Sorel, ses ouvrages
Publié : jeu. 19 juil. 2007, 20:24
Le Puzzle de l'intégration, Malika Sorel
Je me permets de reprendre ici une partie de la fiche de lecture que j'avais prévue pour le livre de Malika Sorel, Le Puzzle de l'intégration, sorti il y a 2-3 mois. Cet ouvrage très court est le fait d'une Française d'origine nord-africaine, qui a fait le choix résolu de notre pays. Entre autres choses, il combat d'une manière magistrale les arguments favorables à la discrimination positive, montrant en quoi ils portent en germe la division de la société française en blocs antagonistes. Je passe sur ce sujet, quoiqu'il soit important, et vous renvoie tout simplement à ce livre, qui dit l'essentiel là-dessus.
Mais plus précisément, je voudrais revenir sur une thématique qui y est creusée : les problèmes culturels qui s'opposent à l'intégration des jeunes issus des dernières générations d'immigrants.
L’un des réflexes les plus urgents à faire consiste à évacuer la question permanente des moyens, de l’argent, bref d’arrêter de justifier les problèmes sociaux (violence notamment) par des problèmes matériels ; les jeunes des grandes villes maghrébines vivent dans un cadre comparable à celui de nos banlieues (barres, etc.), sont tout autant au chômage et désoeuvrés (l’auteur elle-même ayant connu, petite, des moments de grande détresse matérielle). Mais eux ne versent pas dans la violence ; donc l’argent n’a rien à voir. La preuve, c’est que lorsque des familles à problèmes, en France, sont déplacées hors de zones défavorisées, le nouvel environnement ne change rien : elles y continuent le même comportement, elles exportent même la violence !
Il faut donc tenir compte de facteurs culturels qui ne sont pas forcément ceux qu’on croit ; les contrastes, les souffrances qu’ils engendrent sont bien réels – mais là aussi, ils ne se trouvent pas là où l’on s’y attendrait. Les peuples venus au cours des vagues les plus récentes d’immigration ont certaines particularités dont il faut se rendre compte. Il s’agit de sociétés très fermées, où le groupe joue un rôle fondamental pour étouffer toute velléité individuelle. Cela crée des décalages énormes par rapport au monde français. Quelques points à ce sujet :
- les rapports entre enfants et parents sont très autoritaires. L’enfant est là pour obéir, pas pour faire preuve d’initiative ; cette manière de voir imprègne tous les comportements familiaux. Tout le monde se surveille, s’épie, et cela façonne les mentalités, cela développe aussi de graves carences affectives. Rester dans la communauté est absolument vital pour ses membres ; sans elle, ils ne peuvent s’en sortir. Mais surtout : habitués qu’ils sont à la parole unique et autoritaire, ils n’ont aucune expérience du dialogue et de la confrontation de positions différentes. De plus, les rapports entre individus ont tendance à se muer en rapports de force (car, même dans la communauté la plus soudée, il faut parfois briser la résistance des individus, cela ne se fait pas tout seul). Par conséquent, dès que les enfants sortent de la famille, ils sont incapables d’avoir assez d’estime de soi, fortifiés qu’ils auraient été par la confiance placée en eux par leurs parents, pour se débrouiller tout seuls. De là le sentiment permanent d’humiliation et de manque de reconnaissance dont ils souffrent. Ils deviennent logiquement violents car le monde clément de la République apparaît comme une soupape de sûreté ; d’autant plus violents que le rapport de force leur paraît naturel, et que, n’étant pas habitués à la confrontation pacifique des points de vue, il ne leur semble pas gênant d’accorder, par tous les moyens, la prééminence exclusive à leur point de vue propre – sans parler de leur posture souvent hyper-orgueilleuse.
Je ne peux pas résister à l’envie de citer un élément du texte :
« Le modèle éducatif dans lequel évoluent les enfants des Français est un système ouvert. Il intègre l’interrogation, la remise en cause et l’existence d’une liberté du jugement individuel. La psychologisation a profondément imprimé sa marque dans les relations parents-enfants au sein de la plupart des foyers français. C’est très loin d’être le cas pour des foyers qui appliquent d’autres modèles éducatifs. Comparés au modèle français, ceux-là sont fermés et fonctionnent sur le mode de l’auto-entretien. Les enfants y sont éduqués dans l’absolue certitude d’un unique système de pensée, et rares sont les distances admises par rapport à la norme. Le jeune enfant baigne dès sa naissance dans un univers du réel dont il est très difficile de s’éclipser. Ils y sont privés de la dimension du monde du fantastique et de l’imaginaire. Ils se retrouvent amputés de la capacité de se projeter sans restriction, et sont très tôt confrontés à l’apprentissage de la dureté d’un conformisme assez exigeant. Cette aliénation contrarie de manière non négligeable la capacité des enfants à développer la culture de l’ouverture d’esprit, le sens de la création et de l’inventivité, la curiosité intellectuelle et le goût de l’initiative. Ils sont comme des oiseaux à qui on aurait rogné les ailes. Ils auront par voie de conséquence beaucoup de mal à s’envoler, ou a repousser les frontières du possible. Cela aura des répercussions sur leur aisance dans leur parcours scolaire ».
- Autre problème qui pénalise l’avenir des jeunes en question : les parents, lorsqu’ils mettent de l’argent de côté, ne le font pas pour payer à leurs enfants de bonnes études. Cet objectif est loin d’être unanimement partagé. L’instruction, pour beaucoup d’entre eux, doit se borner à leur apprendre les choses les plus basiques, et, dans un sens, les ressources nécessaires pour bien obéir aux parents. Il est logique aussi que ceux-ci conçoivent quelques craintes à l’idée que leurs enfants se développent trop loin, ne quittent la communauté. Le surplus financier est donc exclusivement destiné à la famille d’origine, au bled, à l’achat d’une maison au Maghreb (ce qui y a provoqué la flambée des prix de l’immobilier…), bref, pas à l’avenir des jeunes.
- Dans un tel contexte, où tout est fait pour noyer l’être dans la communauté, il devient difficile de penser l’idée même qu’un phénomène, quel qu’il soit, se trouve directement lié à une action individuelle ; tout ce qui nous arrive est forcément lié à une sorte de fatalité. Aussi est-ce une aubaine, pour des gens vivant dans un tel univers mental, lorsqu’un militant de gauche vient les assurer que tous leurs malheurs sont de la faute du « système », du racisme, etc. Leur esprit est prédisposé à tout renvoyer sur une influence extérieure et jamais sur leur action propre. On devine, de ce fait, les dégâts énormes causés par le « respect des cultures » et le multiculturalisme : d’un côté, tout les pousse à rester dans la communauté, quitte à se condamner à l’humiliation et à l’échec ; mais de l’autre, le discours français ambiant leur explique qu’il est bien de préserver sa culture ! Comment, alors, ne pas se sentir exclu et écartelé ?
Dans ces conditions, la seule chose qui puisse aider les enfants à s’insérer dans l’univers français est l’instruction, l’édification personnelle autour des bases classiques de la civilisation française – langue, littérature, culture en général (et l’auteur rappelle, de façon très convaincante, à quel point cette façon d’éduquer est vraiment efficace). Malheureusement, l’Éducation nationale aujourd’hui rend l’assimilation de ces bases de plus en plus difficile…
A la suite de ces raisonnements, l’auteur s’engage dans une réflexion qui, à mon avis, est tout à fait fraîche, pour aborder les problèmes d’intégration.
L’intégration, ça ne va pas de soi ; pour s’intégrer à la France, il faut se sentir français, d’un sentiment qui vient du fond du cœur ; il faut aussi avoir réfléchi à la question, avoir mûrement pesé ses éléments, pour enfin prendre sa décision. Cela ne se fait pas à 18 ans, il faut parfois attendre 30, 40 ans, voire plus encore pour que cela se fasse.
C’est pourquoi l’auteur insiste pour que l’on mette l’accent non sur l’intégration, qui est une affaire personnelle et non politique, mais sur l’insertion. On ne peut pas forcer les immigrés à s’intégrer, cela doit rester leur démarche à eux ; en revanche, on peut faire en sorte qu’ils soient insérés dans la société, c’est-à-dire que, dans la vie de tous les jours, ils s’y comportent de manière normale. On peut être inséré sans être intégré ; on peut respecter la France sans se sentir Français. Les premières générations d’immigrants d’Afrique du Nord, les « vieux Arabes », étaient parfaitement insérées (par nécessité, puisqu’on ne voulait surtout pas revenir dans un pays de grande misère, ce qui faisait de l’insertion en France un enjeu vital) ; cela pu laisser croire, à tort, qu’elle se sentaient françaises. Fondamentalement, ces personnes se considéraient – et c’est encore le cas – non comme des Français, mais comme des exilés.
Or dans un tel contexte apparaît un renversement étrange : tout, autour des deuxièmes ou troisièmes générations, tout dans leur cadre communautaire, leur suggère qu’elles ne sont pas françaises ; les réflexes, la culture commune, la manière de penser, sont différents. Les parents, consciemment ou inconsciemment, rappellent aux jeunes qu’ils sont d’abord – par exemple - Musulmans, Arabes, Marocains ou Tunisiens. On ne peut pas leur en vouloir : l’exil n’est pas agréable, et suggère en permanence de resserrer les liens communautaires. La France apparaît comme un autre. Et c’est là-dessus que, droit du sol oblige, on leur explique que si, ils sont Français, ils doivent se dévouer à la France, pourquoi ? parce qu’ils y sont nés ! Dans leur esprit, ils ne sont Français que par « les papiers », mais ils ne sont – mettons – Maghrébins que d’une manière inconsciente et vague (la fausse nostalgie du bled perdu…). L’auteur conclut sa réflexion sur une chose étonnante, la critique fondamentale du droit du sol. Le droit du sol est une mauvaise chose car il oblige les jeunes à assumer une identité qu’ils n’ont pas les moyes de revêtir. Les enfants d’immigrants en sont donc les premières victimes.
**********************
Pour finir cette fiche un peu longue mais nécessaire : le livre me paraît absolument essentiel pour comprendre les problèmes liés à l’intégration, car il met en branle des qualités que l’on oublie souvent : finesse, clarté (il est très agréable à lire, au fait), vrai humanisme et sens de la personne. Il est écrit sans animosité, sans polémique (alors que ce serait tellement facile), sans refus de dire la vérité, à partir de témoignages concrets, de choses vécues dont on ne saurait contester l’authenticité. Je crois qu’il donne des clés tout à fait nouvelles pour mieux saisir les choses, et, vraiment, je vous en recommande à tous la lecture, après laquelle tout devient plus limpide. Je n'ai fait ici qu'en reprendre quelques éléments, qui sont loin de le résumer.
En l’achetant, vous feriez d’ailleurs un geste civique, car il semble que le système éditorial et journalistique français ait beaucoup fait pour en retarder au maximum la publication et la diffusion, ce qui est le comble pour un livre aussi réfléchi et serein… avis, donc, à ceux qui veulent commettre une bonne action !
Je me permets de reprendre ici une partie de la fiche de lecture que j'avais prévue pour le livre de Malika Sorel, Le Puzzle de l'intégration, sorti il y a 2-3 mois. Cet ouvrage très court est le fait d'une Française d'origine nord-africaine, qui a fait le choix résolu de notre pays. Entre autres choses, il combat d'une manière magistrale les arguments favorables à la discrimination positive, montrant en quoi ils portent en germe la division de la société française en blocs antagonistes. Je passe sur ce sujet, quoiqu'il soit important, et vous renvoie tout simplement à ce livre, qui dit l'essentiel là-dessus.
Mais plus précisément, je voudrais revenir sur une thématique qui y est creusée : les problèmes culturels qui s'opposent à l'intégration des jeunes issus des dernières générations d'immigrants.
L’un des réflexes les plus urgents à faire consiste à évacuer la question permanente des moyens, de l’argent, bref d’arrêter de justifier les problèmes sociaux (violence notamment) par des problèmes matériels ; les jeunes des grandes villes maghrébines vivent dans un cadre comparable à celui de nos banlieues (barres, etc.), sont tout autant au chômage et désoeuvrés (l’auteur elle-même ayant connu, petite, des moments de grande détresse matérielle). Mais eux ne versent pas dans la violence ; donc l’argent n’a rien à voir. La preuve, c’est que lorsque des familles à problèmes, en France, sont déplacées hors de zones défavorisées, le nouvel environnement ne change rien : elles y continuent le même comportement, elles exportent même la violence !
Il faut donc tenir compte de facteurs culturels qui ne sont pas forcément ceux qu’on croit ; les contrastes, les souffrances qu’ils engendrent sont bien réels – mais là aussi, ils ne se trouvent pas là où l’on s’y attendrait. Les peuples venus au cours des vagues les plus récentes d’immigration ont certaines particularités dont il faut se rendre compte. Il s’agit de sociétés très fermées, où le groupe joue un rôle fondamental pour étouffer toute velléité individuelle. Cela crée des décalages énormes par rapport au monde français. Quelques points à ce sujet :
- les rapports entre enfants et parents sont très autoritaires. L’enfant est là pour obéir, pas pour faire preuve d’initiative ; cette manière de voir imprègne tous les comportements familiaux. Tout le monde se surveille, s’épie, et cela façonne les mentalités, cela développe aussi de graves carences affectives. Rester dans la communauté est absolument vital pour ses membres ; sans elle, ils ne peuvent s’en sortir. Mais surtout : habitués qu’ils sont à la parole unique et autoritaire, ils n’ont aucune expérience du dialogue et de la confrontation de positions différentes. De plus, les rapports entre individus ont tendance à se muer en rapports de force (car, même dans la communauté la plus soudée, il faut parfois briser la résistance des individus, cela ne se fait pas tout seul). Par conséquent, dès que les enfants sortent de la famille, ils sont incapables d’avoir assez d’estime de soi, fortifiés qu’ils auraient été par la confiance placée en eux par leurs parents, pour se débrouiller tout seuls. De là le sentiment permanent d’humiliation et de manque de reconnaissance dont ils souffrent. Ils deviennent logiquement violents car le monde clément de la République apparaît comme une soupape de sûreté ; d’autant plus violents que le rapport de force leur paraît naturel, et que, n’étant pas habitués à la confrontation pacifique des points de vue, il ne leur semble pas gênant d’accorder, par tous les moyens, la prééminence exclusive à leur point de vue propre – sans parler de leur posture souvent hyper-orgueilleuse.
Je ne peux pas résister à l’envie de citer un élément du texte :
« Le modèle éducatif dans lequel évoluent les enfants des Français est un système ouvert. Il intègre l’interrogation, la remise en cause et l’existence d’une liberté du jugement individuel. La psychologisation a profondément imprimé sa marque dans les relations parents-enfants au sein de la plupart des foyers français. C’est très loin d’être le cas pour des foyers qui appliquent d’autres modèles éducatifs. Comparés au modèle français, ceux-là sont fermés et fonctionnent sur le mode de l’auto-entretien. Les enfants y sont éduqués dans l’absolue certitude d’un unique système de pensée, et rares sont les distances admises par rapport à la norme. Le jeune enfant baigne dès sa naissance dans un univers du réel dont il est très difficile de s’éclipser. Ils y sont privés de la dimension du monde du fantastique et de l’imaginaire. Ils se retrouvent amputés de la capacité de se projeter sans restriction, et sont très tôt confrontés à l’apprentissage de la dureté d’un conformisme assez exigeant. Cette aliénation contrarie de manière non négligeable la capacité des enfants à développer la culture de l’ouverture d’esprit, le sens de la création et de l’inventivité, la curiosité intellectuelle et le goût de l’initiative. Ils sont comme des oiseaux à qui on aurait rogné les ailes. Ils auront par voie de conséquence beaucoup de mal à s’envoler, ou a repousser les frontières du possible. Cela aura des répercussions sur leur aisance dans leur parcours scolaire ».
- Autre problème qui pénalise l’avenir des jeunes en question : les parents, lorsqu’ils mettent de l’argent de côté, ne le font pas pour payer à leurs enfants de bonnes études. Cet objectif est loin d’être unanimement partagé. L’instruction, pour beaucoup d’entre eux, doit se borner à leur apprendre les choses les plus basiques, et, dans un sens, les ressources nécessaires pour bien obéir aux parents. Il est logique aussi que ceux-ci conçoivent quelques craintes à l’idée que leurs enfants se développent trop loin, ne quittent la communauté. Le surplus financier est donc exclusivement destiné à la famille d’origine, au bled, à l’achat d’une maison au Maghreb (ce qui y a provoqué la flambée des prix de l’immobilier…), bref, pas à l’avenir des jeunes.
- Dans un tel contexte, où tout est fait pour noyer l’être dans la communauté, il devient difficile de penser l’idée même qu’un phénomène, quel qu’il soit, se trouve directement lié à une action individuelle ; tout ce qui nous arrive est forcément lié à une sorte de fatalité. Aussi est-ce une aubaine, pour des gens vivant dans un tel univers mental, lorsqu’un militant de gauche vient les assurer que tous leurs malheurs sont de la faute du « système », du racisme, etc. Leur esprit est prédisposé à tout renvoyer sur une influence extérieure et jamais sur leur action propre. On devine, de ce fait, les dégâts énormes causés par le « respect des cultures » et le multiculturalisme : d’un côté, tout les pousse à rester dans la communauté, quitte à se condamner à l’humiliation et à l’échec ; mais de l’autre, le discours français ambiant leur explique qu’il est bien de préserver sa culture ! Comment, alors, ne pas se sentir exclu et écartelé ?
Dans ces conditions, la seule chose qui puisse aider les enfants à s’insérer dans l’univers français est l’instruction, l’édification personnelle autour des bases classiques de la civilisation française – langue, littérature, culture en général (et l’auteur rappelle, de façon très convaincante, à quel point cette façon d’éduquer est vraiment efficace). Malheureusement, l’Éducation nationale aujourd’hui rend l’assimilation de ces bases de plus en plus difficile…
A la suite de ces raisonnements, l’auteur s’engage dans une réflexion qui, à mon avis, est tout à fait fraîche, pour aborder les problèmes d’intégration.
L’intégration, ça ne va pas de soi ; pour s’intégrer à la France, il faut se sentir français, d’un sentiment qui vient du fond du cœur ; il faut aussi avoir réfléchi à la question, avoir mûrement pesé ses éléments, pour enfin prendre sa décision. Cela ne se fait pas à 18 ans, il faut parfois attendre 30, 40 ans, voire plus encore pour que cela se fasse.
C’est pourquoi l’auteur insiste pour que l’on mette l’accent non sur l’intégration, qui est une affaire personnelle et non politique, mais sur l’insertion. On ne peut pas forcer les immigrés à s’intégrer, cela doit rester leur démarche à eux ; en revanche, on peut faire en sorte qu’ils soient insérés dans la société, c’est-à-dire que, dans la vie de tous les jours, ils s’y comportent de manière normale. On peut être inséré sans être intégré ; on peut respecter la France sans se sentir Français. Les premières générations d’immigrants d’Afrique du Nord, les « vieux Arabes », étaient parfaitement insérées (par nécessité, puisqu’on ne voulait surtout pas revenir dans un pays de grande misère, ce qui faisait de l’insertion en France un enjeu vital) ; cela pu laisser croire, à tort, qu’elle se sentaient françaises. Fondamentalement, ces personnes se considéraient – et c’est encore le cas – non comme des Français, mais comme des exilés.
Or dans un tel contexte apparaît un renversement étrange : tout, autour des deuxièmes ou troisièmes générations, tout dans leur cadre communautaire, leur suggère qu’elles ne sont pas françaises ; les réflexes, la culture commune, la manière de penser, sont différents. Les parents, consciemment ou inconsciemment, rappellent aux jeunes qu’ils sont d’abord – par exemple - Musulmans, Arabes, Marocains ou Tunisiens. On ne peut pas leur en vouloir : l’exil n’est pas agréable, et suggère en permanence de resserrer les liens communautaires. La France apparaît comme un autre. Et c’est là-dessus que, droit du sol oblige, on leur explique que si, ils sont Français, ils doivent se dévouer à la France, pourquoi ? parce qu’ils y sont nés ! Dans leur esprit, ils ne sont Français que par « les papiers », mais ils ne sont – mettons – Maghrébins que d’une manière inconsciente et vague (la fausse nostalgie du bled perdu…). L’auteur conclut sa réflexion sur une chose étonnante, la critique fondamentale du droit du sol. Le droit du sol est une mauvaise chose car il oblige les jeunes à assumer une identité qu’ils n’ont pas les moyes de revêtir. Les enfants d’immigrants en sont donc les premières victimes.
**********************
Pour finir cette fiche un peu longue mais nécessaire : le livre me paraît absolument essentiel pour comprendre les problèmes liés à l’intégration, car il met en branle des qualités que l’on oublie souvent : finesse, clarté (il est très agréable à lire, au fait), vrai humanisme et sens de la personne. Il est écrit sans animosité, sans polémique (alors que ce serait tellement facile), sans refus de dire la vérité, à partir de témoignages concrets, de choses vécues dont on ne saurait contester l’authenticité. Je crois qu’il donne des clés tout à fait nouvelles pour mieux saisir les choses, et, vraiment, je vous en recommande à tous la lecture, après laquelle tout devient plus limpide. Je n'ai fait ici qu'en reprendre quelques éléments, qui sont loin de le résumer.
En l’achetant, vous feriez d’ailleurs un geste civique, car il semble que le système éditorial et journalistique français ait beaucoup fait pour en retarder au maximum la publication et la diffusion, ce qui est le comble pour un livre aussi réfléchi et serein… avis, donc, à ceux qui veulent commettre une bonne action !