Bonsoir, cher Forum,
Je n’avais jamais remarqué ce fil. Il est vrai qu’il fut initié en son temps par giorgino, dont les messages privés au vocabulaire coloré faisaient rougir mon Mac. Maintenant que notre joyeux ami nous a quittés, mon inconscient a dû me ramener vers ses interventions plus littéraires. Ça tombe bien. Christophe me reprochait de ressasser le libéralisme.

Je vais pouvoir parler ici d’amours anciennes et nouvelles, de compagnons fidèles, de mes auteurs préférés du XXème siècle.
Allons-y
Et je commence par une précision. Mes auteurs préférés ne sont pas nécessairement les plus grands. Je reconnais que mes enfants et mes amis ne sont pas les plus intelligents, les plus cultivés, les plus géniaux des individus que j’ai rencontrés, et il en va de même des artistes qui me font battre le cœur et veiller la nuit. Ceux-là ne sont pas tous au Panthéon des universités. L’amour répond à un besoin, qui ne se confond pas avec l’admiration.
Tolstoï est mort en 1911, mais il appartient évidemment au siècle précédent. Sinon, il eut figuré au sommet de ma liste. En voilà un que j’aime, et qui est en même temps le plus grand, toutes époques confondues, pas seulement par son génie de romancier (Dostoïevski qu’on lui oppose parfois n’est qu’un habile faiseur de scénarios), mais parce qu’il est un immense penseur chrétien, donc anarchiste et pacifiste. Tolstoï fut l’inspirateur de Gandhi. Peu de gens savent que ces deux géants ont entretenu une correspondance dans les années 1905-1906, et il est tout au crédit de Tolstoï, alors au faite de la gloire, d’avoir répondu à un avocaillon indien paumé en Afrique du Sud. Les grands esprits se rencontrent.
Puisque Léon Tolstoï est hors jeu ici,
Marcel Proust occupe la plus haute marche. En m’immergeant des semaines durant dans
La Recherche, j’ai découvert à 18 ans mon identité française. Comme jamais à l’école, j’ai pris conscience que cette langue envoutante était la mienne, que ces noms de lieux chargés de poésie, ces noms de familles lourds d’histoire, ce raffinement aristocratique, étaient français, comme la beauté des cathédrales. Il y a d’autres choses dans
La Recherche, pour sûr, la jalousie amoureuse, les rites sociaux, la technique toute nouvelle du flux de conscience. Si la question est de savoir quel écrivain a compté dans ma vie, lequel je relis le plus volontiers et dont je me délecte, la réponse est Marcel (après Léon).
Je n’hésite pas à placer en numéro deux dans ce Top Ten un génie méconnu,
Howard Spring. Un ami londonien, chauffeur de taxi, érudit comme un ‘don’ d’Oxford, m’a offert un livre d’occasion, aux pages écornées, telles les feuilles d’un vieux chou :
And these Lovers Fled Away. Comment remercier d’un si prodigieux cadeau ? Six mois je suis resté en transes. J’ai tout lu comme un chapelet, les longs romans,
The Houses in-betwen ; Fame is the Spur ; My Son, My Son ! ; There is no Armour ; Time and the Hour ; All Day Long…, et les récits autobiographiques.
Je cite les titres en anglais, j’ai la flemme de vérifier si Spring est traduit en français. J’en doute, il est n’est que rarement réédité dans son propre pays. Trois raisons à ce rejet :
-- Spring use d’une langue superbement classique, élégante, comme peut la maîtriser un enfant du peuple, fils de jardinier, qui entre avec jubilation dans la grande littérature. Mais écrire bien, pour nos modernes critiques, c’est bourgeois, ça vous déclasse
-- Spring était chrétien, ce qui en son temps, les années 50 et 60, devenait déjà impopulaire parmi les classes causantes
-- il est de droite, crime impardonnable
Si vous êtes anglophones, faites-vous livrer par Amazon, le meilleur libraire de France, les longues sagas, souvent narrées par un personnage en fin de vie, qui se remémore les amitiés perdues et retrouvées, les deux guerres mondiales, les tribulations personnelles et les secousses sociales, avec une sensibilité, une humanité, une vérité, qui vous feront rire, pleurer, rêver et jubiler.
Sur la troisième marche de ce podium littéraire, je pose
Vassili Grossman. L’immense épopée, V
ie et destin, écrite dans les années 50, saisie illico par le KGB et qu’on croyait détruite, fut extraite des archives avec la pérestroïka, aussitôt publiée et traduite dans quasi toutes les langues. Des centaines de pages haletantes vous entrainent du Kremlin à Stalingrad, dans les camps, à la suite des intellos, des crapules et des gens simples, des Juifs des shetels des héros et des victimes de la « grande guerre patriotique ». Un test : si vous pouvez lire à vos amis la lettre de Vera, ou le récit du comptable déterrant les cadavres des exécutions massives, sans verser une larme, vous avez un électroencéphalogramme plat.
Pas de manifestations lacrymales pour mon lauréat suivant,
Vladimir Nabokov. Russe lui aussi, mais émigré, assoiffé de vie, bouillonnant d’intelligence. Voilà un gaillard né dans une famille richissime, qui perd tout en 1918, émigre à Berlin, passe en France quand les Nazis menacent, émigre aux Etats-Unis quand la Wehrmacht entre en France, enseigne l’entomologie à Cornell University avant d’y être prof de littérature, champion d’échecs, entraineur de boxe, romancier en langue russe, puis en langue anglaise (et quelle magnifique anglais !), après un bref passage par le français, son importance pour moi est dans la grande leçon de vie qu’il donne. J’adore les contrastes de Nabokov, son cosmopolitisme et son attachement profond à la culture russe, son amour des femmes et sa fidélité conjugale, son goût du luxe, après qu’il ait lui-même tout perdu, sans aucune jalousie des riches, sa simplicité après que
Lolita (pas le meilleur de ses écrits) lui eut rendu sa fortune. Bref, un homme libre.
Ce palmarès devient longuet, je pourrais parler des heures des écrivains et des peintres que j’aime. Mais j’accélère.
Edith Wharton : à nouveau, le cosmopolitisme, la complexité infinie des rites sociaux, l’analyse minutieuse d’une société qui se délite (le vieux New York), autant de thèmes qui me branchent, comme chez Proust, comme chez deux autres de mes « préférés » :
Lampedusa (
Le Guépard) et
Somerset Maugham (à peu près toute son œuvre), (Kawabata aussi décrit le douloureux passage d’un monde qui meurt à un autre qui naît, mais ses mondes à lui me sont trop étrangers, impénétrables).
Loin derrière, dans le peloton, je repère
Saki, pour l’intelligence de son humour ;
Scott Fitzgerald, qui aurait pu devenir un des plus grands s’il avait vécu, comme le montre l’inachevé
Last Tycoon ;
André Malraux, dont j’aime l’énergie ;
Irène Némirovsky, que j’avais repérée voici 15 ans, avec
Le Vin de solitude, mais que S
uite française a hissée depuis au sommet de la renommée. Encore une fois, entre elle et Proust, on n’est pas dans la même classe, mais je parle des auteurs que j’aime, pas de ceux que j’inclurais dans un manuel scolaire.
Et puis ceux que je vénère pour un seul livre :
Pasternak, qui me touche moins que Grossman, mais on ne ressort pas indemnes de
Jivago ;
Naguib Mahfouz, dont j’ai lu plusieurs romans, mais un seul qui m’ait emballé,
Les Fils de la médina, lequel a valu à ce vieillard d’être tabassé par des coreligionnaires (et tous les chrétiens devraient lire cette rapsodie sur la Bible, pleine de finesse et de poésie) ;
Hans Fallada, pour
Jeder stirbt für sich allein, traduit en français avec un titre comme “Seul dans Berlin”, je crois, le seul livre qui m’ait fait prendre conscience physiquement de l’existence sous un régime totalitaire, aussi glaçant que "La Vie des autres", mais sans le happy end ;
Arundhati Roy pour le si subtil
God of Small Things ; et enfin (car je crois que j’en suis à plus de dix auteurs déjà),
Kuban Said, pour un livre tendre, triste, nostalgique,
Ali et Nino, qui dépeint une société dont je rêve, les confins de l’Empire Ottoman avant 1914, où coexistent tranquillement Turcs, Russes, Arméniens, Azéris, Iraniens et Européens de l’Ouest, Musulmans et Juifs, et Chrétiens de toutes les Eglises (comme ils le faisaient à Smyrne et partout ailleurs dans l’Empire, jusqu’à ce que la guerre, puis la République, exacerbent le hideux nationalisme)
Ouf, voilà. C’est l’heure du marchand de sable, je vais me mettre au lit avec un bon livre (mais ceci est pour l’autre fil,
que lisez-vous en ce moment ? 
)
Bonne nuit à tous
Christian
Si hoc legere scimus, nimis eruditionis habemus