Sur le communisme :
« [...] La guerre civile d'Espagne éclata l'année suivante, et j'appris aussitôt qu'un des principaux orateurs de la Grève de la paix, combattait avec les Rouges contre Franco; tandis que les jeunes communistes essayaient d'entraîner tous ceux qui ne croyaient pas que la guerre d'Espagne fût sacro-sainte, et une vraie croisade des travailleurs contre le fascisme.
A quoi pensaient donc tous les membres de la réunion du gymnase, moi-même y compris, lorsque nous fimes ce serment ? Comment pouvait-il nous lier ? Les communistes, malgré les apparences, ne croient ni à la loi naturelle, ni à la conscience. Tout en s'élevant avec indignation contre l'injustice du capitalisme, ils proclament que le concept de justice n'est qu'un mythe inventé par les classes dirigeantes pour séduire et tromper le prolétariat.
Nous croyant secrètement des dieux, nous jugions que nous devions obéir qu'à nos volontés propres. Nous proclamions que nous refusions de faire la guerre : c'était suffisant. Si, par la suite, nous changions d'avis, n'étions-nous pas nos propres maîtres ?
[...]
Ayant dans l'esprit une image idéale du communisme, je fus déçu par la réalité; peut-être les communistes partageraient-ils mes rêves, mais les leurs ni les miens n'étaient vrais.
Je croyais qu'ils étaient calmes, énergiques, précis avec des idées définies sur les causes du mal dans le monde : qu'ils connaissaient la solution des problèmes et étaient prêts à payer très cher pour appliquer les remèdes; des remèdes simples, justes, propres, qui rendraient les hommes heureux, et donneraient la paix au monde.
Or, en effet, certains d'entre eux étaient calmes et énergiques, jouissant de cette sorte de paix intérieure qu'apportent des convictions définies et un réel dévouement à une cause, animés d'une sorte de vague charité naturelle et d'un certain sens de justice. Malheureusement, leurs convictions étaient, pour la plupart, des préjugés bizarres et opiniâtres, ancrés de force dans leur esprit par l'incantation des statistiques, sans base intellectuelle solide. Après avoir décidé que Dieu est une invention des classes dirigeantes, et après l'avoir exclu, et avec Lui tout ordre moral, ils essaient d'en établir un autre en supprimant toute moralité à sa source : le mot même leur répugne. Voulant rétablir le règne du bien, ils nous refusent tous les critères permettant de dinstinguer le bien du mal.
Aussi l'instabilité intellectuelle du communisme et la faiblesse de ses fondements philosophiques se montrent-elles en ce que la plupart des communistes sont des gens bruyants, violents, superficiels, déchirés par de mesquines jalousies, des haines factieuses, des querelles. Ils crient, se mettent en avant, donnent l'impression de se détester cordialement, quoique appartenant à la même secte. Quant à la haine qui règne parmi leurs extrémistes, elle est beaucoup plus amère et plus virulente que celle, abstraite et absolue, qui prévaut contre l'ennemi numéro 1, le capitalisme. Ceci peut expliquer les exécutions massives des communistes trop en vue en URSS.
Mon rôle actif dans la révolution mondiale ne fut pas très important : il ne dura que trois mois.
[...]
Enfin, les Rouges donnèrent une soirée... Ô ironie, dans un appartement de Park Avenue ! Ce fut tout qu'elle eut d'amusant, d'ailleurs. C'était l'appartement d'une jeune fille nommée Barnard, faisant partie de la Ligue des Jeunes Communistes, dont les parents étaient absents pour le week-end. Je me les imaginai facilement, d'après leurs meubles et leurs livres : Nietsche, Schopenhauer, Oscar Wilde et Ibsen. Il y avait un grand piano à queue, sur lequel quelqu'un joua du Beethoven que les Rouges écoutèrent, assis par terre. Puis, nous tînmes une sorte de réunion scoute dans le salon, et chantâmes de mornes chants communistes y compris le fameux ''Dans le ciel, il y aura du pâté quand vous mourrez.''
Un petit individu à lunettes d'écaille et aux dents saillantes, montrant deux fenêtres en coin donnant sur une vaste étendue de Park Avenue et d'une rue transversale, observa : Quel endroit idéal pour un nid de mitrailleuses ! Cette déclaration faite dans un appartement de Park Avenue, émanait d'un adolescent bourgeois qui n,avait évidemment jamais vu de mitrailleuse qu'au cinéma, qui aurait sans doute été l'un des premiers à être exécuté par les révolutionnaires en temps de révolution ... Il venait d'ailleurs, comme les autres, de s'engager, par le fameux serment d'Oxford, à ne jamais faire la guerre...
J'assistai à une seule réunion de la Ligue des Jeunes Communistes, chez un des étudiants : ce fut une interminable discussion sur le peu d'assiduité aux meetings du camarade Untel, parce que son père était trop bourgeois pour l'y laisser aller. Je sortis alors [...]
Ainsi fini ma vie de grand révolutionnaire. Je décidai sagement de me contenter d'être un ''compagnon de voyage'' des communistes. A vrai dire, mon envie d'agir pour le bien de l'humanité n'avait jamais été très forte et était demeurée abstraite : je ne m'intéressais vraiment qu'au bonheur d'un seul : moi-même.»
Thomas Merton,
La nuit privée d'étoiles, Paris, Albin Michel, 1951, p.115
- «Car je vous dis en vérité, Dieu peut changer ces pierres en enfants d'Abraham.»